Chapitre 23 : L'Œil et le Sang

1676 Words
(Point de Vue : Élara) Le soixante-dixième étage empestait le café froid, l'ozone et la panique refoulée. L'image du SUV blindé de Maïra, réduit à une carcasse calcinée dans une casse de Montréal-Nord, tournait en boucle sur l'écran central de la salle de crise. Silas se tenait devant, les poings serrés si fort que ses jointures étaient blanches. Silas : Les pompiers ont identifié les restes de Moreau sur le siège conducteur, gronda le chef de la sécurité, la voix chargée d'une rage sourde. Une lame dans la nuque. Mais pas de trace de Maïra. Kaiden l'a prise. Je regardai la tôle fondue. La Reine Noire était tombée. Les fantômes de son passé venaient de l'engloutir. Une part de moi, la fille abandonnée d'Hochelaga, aurait pu savourer cette chute. Mais je n'étais plus cette fille. J'étais Élara Leduc, Co-présidente d'un empire assiégé. Et on venait de me voler ma sœur. — Silas, arrête de fixer ce tas de ferraille, ordonnai-je, la voix claquant comme un fouet dans le silence de la pièce. Kaiden a brûlé ce SUV pour nous aveugler. On ne va pas jouer à cache-cache avec lui dans les ruelles. On va regarder depuis le ciel. Je me tournai vers Léo. Le gamin de seize ans, dopé aux boissons énergisantes, tapait frénétiquement sur son clavier. — Léo, bascule sur le réseau satellite de Leduc Télécoms. Léo : C'est illégal, Élara, murmura-t-il sans s'arrêter de taper. L'utilisation des satellites de communication civils pour de l'imagerie thermique et du scan électromagnétique privé, c'est un crime fédéral. — Le chef de la police à la gorge tranchée et ma sœur est aux mains d'un serial killer, rétorquai-je froidement. Le fédéral attendra. Je veux que tu scannes toutes les zones industrielles abandonnées dans un rayon de cent kilomètres. Kaiden et Liam utilisent des téléphones jetables volés, mais ces téléphones émettent des ondes. Croise les signatures thermiques de grands bâtiments vides avec des pics d'activité cellulaire anormaux. Léo hocha la tête, ses doigts volant sur les touches mécaniques. Pendant qu'il lançait l'algorithme de traque inversée, je m'approchai du grand bureau de Maïra. Pendant qu'il lançait l'algorithme de traque inversée, je m'approchai du grand bureau de Maïra. — Liam St-James est le maillon faible, déclarai-je en m'asseyant sur le fauteuil de cuir de ma sœur. Kaiden est une machine de guerre sans attaches. Mais Liam a été un homme d'affaires, un mondain. Il a des failles. S'il a caché son frère, il a caché sûrement autre chose. Je regardai Silas. — Fouille dans les poubelles de son passé. Les anciens comptes, les maîtresses, les faiblesses. On a besoin d'un levier. S'ils ont Maïra, je veux avoir le couteau sous la gorge de ce que Liam a de plus précieux. Trente minutes s'écoulèrent. Trente minutes de silence mortel, brisé seulement par le ronronnement des serveurs. Puis, Léo poussa un petit cri de triomphe étouffé. Léo : Je ne l'ai pas trouvé avec les satellites, je l'ai trouvé avec l'argent ! haleta-t-il, les yeux brillants. Quand j'ai siphonné les comptes offshores de Liam hier soir, j'ai analysé les transferts récurrents. Il y a un virement automatique de cinquante mille dollars par mois qui partait de sa fiducie des Bahamas vers un compte privé dans le Vermont, aux États-Unis, à deux heures de route de la frontière. Silas : Une planque ? demanda-t-il en s'approchant. Léo : Mieux, le souris aux lèvres avec une cruauté que je lui avais enseignée. Un pensionnat privé ultra-sécurisé. L'Institut Sainte-Rose. Le compte est au nom d'une certaine "Chloé Thomas". Douze ans. Je me levai lentement, mon esprit de rue connectant les points instantanément. — Thomas... Le nom de jeune fille de la mère de Liam et Kaiden, murmurai-je. Liam a une fille. Une gamine illégitime qu'il garde cachée de la presse et de ses ennemis. La seule once d'humanité qu'il lui reste. Je plongeai mon regard dans celui de Silas. Mon chef de la sécurité comprit immédiatement l'ordre non formulé. Silas : J'envoie l'Équipe Fantôme, déclara-t-il, sortant son arme de son étui pour vérifier le chargeur. Ils peuvent franchir la frontière en hélicoptère privé, frapper l'institut et extraire la gamine en moins de deux heures. — Fais-le, ordonnai-je sans l'ombre d'une hésitation. Amène-la-moi. S'ils veulent jouer à qui brisera l'autre en premier, ils vont découvrir que les Leduc n'ont pas d'âme. Un otage contre un otage. (Point de Vue : Maïra) La morsure du froid était devenue une seconde peau. Mes doigts, liés dans mon dos, étaient engourdis depuis des heures. L'entrepôt clandestin de St-James Holdings était un tombeau de béton et de givre. Liam se tenait devant moi, le contrat de cession des parts toujours dans les mains. Il avait perdu patience. Son vernis d'aristocrate craquait pour laisser place à la brutalité. Liam : Ton arrogance va te tuer, Maïra, cracha-t-il en jetant les documents sur mes genoux gelés. Signe. Je te donne ma parole que je te laisse partir dès que l'argent et les entreprises sont à mon nom. Derrière lui, dans les ombres, Kaiden aiguisait la lame de son poignard de combat contre un bloc de ciment. Le bruit grinçant résonnait dans mes tympans, me rappelant que ma vie ne tenait qu'au bon vouloir d'un psychopathe. Je relevai la tête. Mes lèvres étaient bleues, mes dents claquaient légèrement, mais je forçai mon regard à rester fixe, planté dans celui de Liam. J'avais tué mes propres parents pour cet empire. J'avais étouffé ma mère sur un tapis persan pour ne pas perdre ma liberté. Et cet homme en costume de laine croyait qu'il pouvait me faire céder avec du froid et des menaces ? — Ta parole ne vaut pas l'encre de mon stylo, Liam, chuchotai-je, ma voix rauque se brisant dans le froid. Si je signe... je ne suis plus rien. Je n'ai plus d'utilité. Ton frère me tuera à l'instant même où tu fermeras ta mallette. Je me redressai autant que mes entraves le permettaient. La fierté de la Reine Noire inonda mes veines, brûlante et destructrice. — Mieux vaut crever. Je préfère mourir gelée sur cette p****n de chaise que de vous donner les clés de mon royaume. Tue-moi, Liam. Leduc Immobilier et St-James Holdings brûleront avec moi. Élara déclenchera la terre brûlée. Tu n'auras rien d'autre que mon cadavre. Liam serra les dents, réalisant avec horreur que je disais la vérité. Je n'étais pas une femme d'affaires rationnelle. J'étais une fanatique de mon propre pouvoir. Kaiden arrêta d'aiguiser sa lame. Il s'avança, un sourire sombre et émerveillé sur les lèvres. Il posa une main sur l'épaule de son frère et le poussa doucement sur le côté. Kaiden : C'est pour ça que je l'aime, murmura le Diable en me couvant du regard. Elle est magnifique quand elle saigne. Laisse-moi faire, grand frère. Je vais lui apprendre la différence entre la douleur et l'agonie. (Point de Vue : Silas) La pluie redoublait de violence contre les baies vitrées du soixante-dixième étage. L'Équipe Fantôme était en vol vers le Vermont pour récupérer la fille de Liam. Élara et Léo analysaient les premiers retours des scans électromagnétiques. Mais je savais que l'otage ne suffirait pas. Kaiden se fichait éperdument de sa nièce. Si Liam flanchait, Kaiden le tuerait et continuerait à torturer Maïra par pur plaisir. Nous devions localiser cet entrepôt fantôme et frapper avec la puissance d'une armée. Or, mes hommes étaient dispersés. Il me fallait la plus grande force de frappe de la province. Je m'enfermai dans mon bureau sécurisé, sortis un téléphone crypté non traçable, et composai un numéro que j'avais extrait du BlackBook de Maïra, le registre de nos corruptions politiques. L'homme décrocha à la troisième sonnerie. — Ici le Ministre de la Sécurité Publique. Qui est à l'appareil sur cette ligne ? gronda la voix ensommeillée, mais paniquée du politicien. — Silas. Le chef de la sécurité de Leduc Immobilier. Le silence à l'autre bout du fil fut lourd d'effroi. Le ministre savait que nous avions ruiné le Premier Ministre. Il savait que nous pouvions le détruire en un clic. Le Ministre : Qu'est-ce que vous voulez ? murmura-t-il. Je n'ai rien à voir avec le meurtre de Thorne. — Je sais. Je veux passer un accord, Monsieur le Ministre. Un accord qui sauvera votre carrière et qui vous évitera de finir en prison pour vos comptes offshores. Je m'adossai à mon bureau, observant la ville endormie. — Kaiden St-James est en vie, et il s'est allié à son frère Liam. Ils viennent de kidnapper Maïra Leduc et ils ont assassiné le doyen Desmarais. Je suis sur le point de localiser leur planque. Le Ministre : Mon Dieu... St-James... C'est une affaire fédérale... — Non. C'est votre affaire, le coupai-je brutalement. L'empire Leduc finance la moitié de cette ville. Si la PDG meurt, l'économie provinciale s'effondre. Vous allez m'aider à la récupérer. Je veux le SWAT. Le GTI complet, avec hélicoptères, tireurs d'élite et autorisation d'usage de la force létale. Le Ministre : Vous me demandez de vous prêter la force tactique de l'État comme si c'était une milice privée ?! C'est impossible sans mandat ! — Ne me parlez pas de procédure ! explosai-je, la violence de mon ton le faisant taire instantanément. Je vous donne les cerveaux des attentats d'Hochelaga et les meurtriers de votre chef de police sur un plateau d'argent ! Vous serez le héros qui a abattu les frères St-James. En échange, je supprime définitivement votre nom, vos comptes et vos vidéos compromettantes du BlackBook de Leduc Immobilier. J'entendis la respiration sifflante du politicien. La peur contre l'ambition. Le choix était vite fait pour un homme de pouvoir. Le Ministre : Où j'envoie les équipes, Silas ? finit-il par céder. Je souris froidement dans le noir. La Reine Noire allait récupérer son trône dans un bain de sang légalisé.
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