Chapitre 17 : Les Lignes Rouges

1333 Words
(Point de Vue : Maïra) Deux semaines. Quatorze jours d'un silence absolu, étouffant. Silas et ses hommes avaient retourné la province, payé des indics, piraté des caméras de circulation, pour ne trouver qu'une seule piste misérable : Kaiden St-James avait utilisé un train de marchandises de ma propre filiale, Leduc Logistique, pour passer la frontière américaine et s'évaporer dans la banlieue de Boston. Depuis, plus rien. Le vide. Un fantôme de soixante-dix kilos évaporé dans la nature. J'étais debout derrière mon bureau du soixante-dixième étage, regardant la pluie fouetter les vitres blindées. Le reflet de mes cernes trahissait mon épuisement. La porte de mon bureau s'ouvrit à la volée, claquant violemment contre la butée en caoutchouc. Élara entra, les poings serrés, le visage déformé par une colère froide qui couvait depuis notre confession dans la salle du conseil. Silas n'était pas là pour s'interposer ; je l'avais envoyé au port pour interroger les cheminots. Élara : Tu as cru que c'était fini ? cracha-t-elle en s'arrêtant au centre de la pièce, ignorant délibérément mon regard fatigué. Tu as cru qu'on allait coder des pare-feux et boire du champagne comme si de rien n'était ? Je me retournai lentement, croisant les bras sur ma poitrine. — Nous avons un empire à faire tourner, Élara. Et un psychopathe en liberté à retrouver. Je n'ai pas le temps pour tes crises de conscience à retardement. Élara : Mes crises de conscience ?! hurla-t-elle, sa voix résonnant sur les murs de verre. Tu peux bien me dire que tu étais sous l'emprise de Kaiden. Tu peux me sortir tous les bobards que tu veux sur la survie et la peur de la clinique psychiatrique ! Je déteste Henri au plus haut point pour m'avoir abandonnée, Maïra. Il méritait de crever. Mais jamais, tu m'entends, jamais, je ne pourrai te pardonner pour ce que tu as fait à ta mère ! Elle fit un pas en avant, le dégoût tordant ses traits. Élara : Tu l'as étouffée. Tu as plaqué ta main sur sa bouche pendant qu'elle te regardait. Ta propre mère, Maïra ! La culpabilité, que j'avais enfouie sous des tonnes de justifications corporatives, tenta de remonter à la surface. Je la bloquai avec la cruauté brute que la cabane m'avait enseignée. Si je montrais de la faiblesse maintenant, elle me dévorerait. — Dit la femme qui a été abandonnée comme un déchet par sa propre mère, répliquai-je, ma voix tranchante comme un rasoir, visant délibérément sa plus grande faille. Isabelle Vasseur t'a vendue pour un demi-million de dollars dans un motel minable. Ne viens pas me donner des leçons sur l'amour maternel, grande sœur. Tu ne sais même pas ce que c'est. Élara encaissa le coup sans reculer d'un millimètre. Ses yeux verts flamboyèrent d'une rage pure, incandescente. Élara : Même si j'ai été abandonnée, gronda-t-elle d'une voix basse et vibrante de haine, jamais, je n'aurais agi comme toi. C'est ça la différence entre nous, Maïra. J'ai grandi dans le caniveau, j'ai côtoyé les pires raclures de cette ville, mais je n'ai jamais eu besoin de découper ma propre famille pour survivre ! Toi, tu as grandi dans la soie, et tu as une âme de boucher ! Elle s'approcha jusqu'à ce que la pointe de ses bottes touche les miennes. Élara : Alors, c'est quoi la prochaine étape sur ta liste de PDG psychopathe ? siffla-t-elle, son visage à quelques centimètres du mien. Tu comptes te débarrasser de moi aussi, une fois que tu n'auras plus besoin de mes serveurs ? Tu vas ordonner à Silas d'égorger Léo, comme ton amoureux Kaiden l'a fait avec ce pauvre ambulancier lors de son évasion du Pinel ?! Le mot frappa comme un fouet. Amoureux. Je levai la main, l'index pointé vers son visage, la respiration saccadée. J'allais répliquer, j'allais lui dire qu'elle ne comprenait rien au Syndrome de Stockholm, que Kaiden était un parasite dans mon cerveau, pas un amant. Mais mon téléphone de fonction, posé sur le bureau, se mit à hurler. L'alarme rouge de sécurité maximale. (Point de Vue : Kaiden St-James) Le manoir de Richard Desmarais, doyen du conseil d'administration de Leduc Immobilier, était une forteresse bourgeoise située au cœur de Westmount. Ironiquement, à peine trois rues plus bas que l'ancienne demeure des Leduc. Il était vingt-et-une heures. Le système de sécurité de pointe, facturé dix mille dollars par mois, n'avait pas résisté aux codes de neutralisation que Liam m'avait fournis. Mon frère avait bâti ces réseaux avant que Maïra ne les lui vole. Il en connaissait toutes les portes dérobées. Je me tenais dans l'ombre du grand bureau en acajou de Desmarais. L'odeur du cigare cubain froid flottait dans l'air. La porte s'ouvrit. Richard Desmarais entra, un verre de cognac à la main. Il avait vieilli. Les soixante-dix ans pesaient lourdement sur ses épaules courbées, mais il portait toujours cette arrogance puante des vieux milliardaires qui pensent que l'argent les rend immortels. Il s'approcha de son bureau pour allumer sa lampe de lecture. Il ne me vit pas. Pas avant que ma main gauche, gantée de cuir noir, ne se plaque brutalement sur sa bouche. Desmarais lâcha son verre. Le cristal explosa sur le parquet. D'un mouvement fluide, je le fis pivoter et le plaquai violemment contre son propre bureau. La panique dilata ses pupilles lorsqu'il croisa mon regard. Il reconnut le fantôme. Il reconnut l'homme dont le frère lui avait fait gagner des millions, avant qu'il ne décide de le trahir pour rejoindre le camp de Maïra Leduc. — Bonsoir, Richard, murmurai-je à son oreille, ma voix douce et rocailleuse glissant sur sa peau flasque. Tu te souviens de Liam St-James ? L'homme que tu as jeté aux loups l'année dernière pour sauver tes précieuses actions ? Le vieil homme tenta de se débattre. Un gargouillis pitoyable s'échappa de sa gorge étouffée par ma paume. Je sortis de ma poche intérieure un couteau de chasse à lame fixe, d'une propreté clinique. — Mon frère te passe le bonjour. Et moi... je passe un message à la Reine. Je n'hésitai pas. Il n'y avait aucune passion dans ce geste, seulement une efficacité chirurgicale, un art sombre que je maîtrisais à la perfection. Je plongeai la lame sous sa cage thoracique, visant directement le cœur avec un angle ascendant. Les yeux de Desmarais s'écarquillèrent sous le choc. Son corps tressauta violemment contre le bureau. Je maintins ma main sur sa bouche, étouffant son dernier râle, attendant patiemment que la lumière s'éteigne dans ses pupilles. Quinze secondes. Le vide s'installa. Je retirai la lame. Le sang chaud jaillit, éclaboussant le sous-main en cuir et les dossiers financiers de Leduc Immobilier. Je laissai le cadavre glisser lourdement sur le sol. Je pris mon temps. Le silence de la maison m'appartenait. Je trempai deux de mes doigts gantés dans la mare sombre qui s'élargissait sur l'acajou du bureau. Le sang était épais, poisseux. La peinture de la guerre. Je m'approchai du mur immaculé, juste au-dessus du corps de Desmarais, à la vue parfaite de quiconque ouvrirait la porte. Avec une lenteur méticuleuse, je traçai les lettres rouges. De grandes majuscules dégoulinantes qui témoignaient de ma liberté et de ma folie. LA PURGE A COMMENCÉ. MIENNE. J'essuyai mes gants sur la veste en tweed hors de prix du cadavre. Liam voulait récupérer l'entreprise. En tuant le doyen du conseil d'administration, je venais de plonger Leduc Immobilier dans le chaos boursier absolu. La panique s'emparerait des actionnaires dès demain matin. Mais le mot final, ce n'était pas pour l'entreprise. C'était pour elle. MIENNE. Je voulais que Maïra sache que je respirais le même air qu'elle. Je voulais qu'elle sente ma présence dans les ombres de sa tour de verre. Je venais de tuer son meilleur actionnaire, mais ce n'était que le lever de rideau. Je me fondis dans la nuit, laissant la mort hurler mon nom dans Westmount.
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