Chapitre 19 : Le Dépouillement

1743 Words
(Point de Vue : Liam St-James) La lumière grise de l'aube filtrait à travers les baies vitrées de mon penthouse de Boston. J'avais dormi à peine trois heures, épuisé par l'adrénaline des retrouvailles avec mon frère. Je m'assis sur le bord du lit king-size et saisis machinalement ma tablette posée sur la table de nuit. J'ouvris mon application bancaire cryptée pour vérifier le transfert de deux cent mille dollars que j'avais ordonnés la veille pour acheter des armes non traçables sur le dark-web. L'écran se chargea. Un message d'erreur rouge clignota. « Solde insuffisant. » Je fronçai les sourcils. L'application devait bugger. J'entrai mes identifiants d'urgence pour accéder directement à mes fiducies offshore situées aux Bahamas. Mon réseau personnel, bâti sur sept couches de sociétés écrans. Ma forteresse numérique. La page d'accueil s'afficha. Le chiffre trônait au centre de l'écran, d'une simplicité écrasante. 0,00 $. Mon sang se figea. Mon souffle se bloqua dans ma gorge. Je tapai frénétiquement sur l'écran, rafraîchissant la page, passant d'un compte à l'autre. Zurich. Îles Caïmans. Panama. Vides. Siphonnés. Pulvérisés. Quatre-vingt-douze millions de dollars évaporés en une nuit. — Non... non, non, non ! hurlai-je en jetant la tablette contre la baie vitrée. Le verre blindé ne se brisa pas, mais l'écran de l'appareil explosa en une toile d'araignée lumineuse. Je tombai à genoux sur la moquette épaisse, le souffle court, terrassé par un vertige absolu. Je n'étais plus un exilé riche. J'étais un clochard en costume de soie. La Reine Noire venait de me couper la gorge sans même quitter son bureau. Un rire sombre, rocailleux, résonna depuis le couloir. Je relevai la tête. Kaiden se tenait dans l'encadrement de la porte de la chambre. Il tenait une pomme verte dans une main et un poignard de combat dans l'autre. Il ne semblait ni surpris ni paniqué. Au contraire, ses yeux noirs brillaient d'une satisfaction morbide. — Tu trouves ça drôle ?! crachai-je, la bave aux lèvres, me relevant d'un bond. Maïra vient de détruire tout ce qu'il nous restait ! On n'a plus rien pour payer des mercenaires, plus rien pour corrompre la police ! On est morts, Kaiden ! Kaiden mordit dans la pomme avec un bruit sec. Il mâcha lentement, avala, puis planta la lame de son poignard dans le chambranle en bois massif de la porte. Kaiden : Tu te trompes, Liam, murmura-t-il, sa voix veloutée vibrant d'une folie maîtrisée. L'argent était ta laisse. Tant que tu étais riche, tu pensais comme un homme d'affaires. Tu calculais les risques, tu cherchais des compromis. Maïra ne t'a pas ruiné... elle t'a libéré. Il s'avança vers moi, effaçant la distance jusqu'à ce que son aura de prédateur m'écrase totalement. Kaiden : Un homme qui n'a plus rien à perdre est la chose la plus dangereuse sur cette terre. Regarde-moi, petit frère. Je n'ai pas un dollar en poche. Et pourtant, la Reine Noire tremble dans sa tour, parce qu'elle sait que je n'achète pas mes soldats. Je prends ce que je veux par la terreur. Il retira son poignard du bois d'un geste sec. Kaiden : Laisse Maïra et sa grande sœur jouer avec leurs ordinateurs. Les pare-feux ne parent pas les lames. Je retourne à Montréal ce matin. — Qu'est-ce que tu vas faire ? haletai-je, subjugué par sa certitude effrayante. Kaiden : Je vais décapiter sa garde rapprochée. Et je vais commencer par le chien de garde qui surveille sa porte. (Point de Vue : Maïra) Le silence du soixante-dixième étage était lourd d'une victoire que nous n'osions pas encore fêter. Il était dix-neuf heures. Les marchés boursiers avaient clôturé. La panique engendrée par le meurtre de Richard Desmarais avait été contenue de justesse grâce à une déclaration officielle d'Élara, qui avait masqué l'assassinat sous l'apparence d'une "crise cardiaque tragique liée à l'âge". Darius Thorne, obéissant à mes ordres, avait falsifié le rapport préliminaire de la police. J'étais assise à mon bureau, massant mes tempes. Léo dormait, effondré sur le canapé en cuir de ma sœur, terrassé par sa nuit de piratage. Élara et Silas examinaient les schémas de sécurité de la tour sur l'écran interactif. Soudain, mon téléphone sécurisé vibra sur le sous-main en cuir. Une notification silencieuse. Un fichier vidéo lourd, envoyé depuis une adresse IP impossible à tracer. L'expéditeur n'avait pas de nom. Mon cœur rata un battement. Je connaissais cette méthode. — Silas. Élara, appelai-je, la voix blanche. Venez voir ça. Ils s'approchèrent immédiatement, encadrant mon fauteuil. Je cliquai sur le fichier. La vidéo s'ouvrit sur un écran sombre, éclairé seulement par la lumière crue d'une lampe de chantier. L'image tremblota avant de se stabiliser. C'était un parking souterrain en béton brut. L'humidité perlait sur les murs. Au centre du cadre, attaché à une chaise métallique par de lourds colliers de serrage en plastique, se trouvait Darius Thorne. L'Inspecteur-Chef de la Sûreté du Québec, l'homme qui se vantait d'être un mégalodon intouchable, n'était plus qu'une ruine pitoyable. Son costume civil était en lambeaux, trempé de sueur et de sang. Son visage était tuméfié, son nez manifestement fracturé. Il respirait de manière erratique, ses yeux exorbités roulant de terreur dans leurs orbites. Silas jura entre ses dents. Élara se crispa, la main posée sur le dossier de mon fauteuil. La caméra recula légèrement, révélant la silhouette de Kaiden. Il se tenait derrière Thorne, vêtu de noir, le visage à moitié plongé dans l'ombre. Il tenait une lourde pince coupante industrielle dans sa main droite. Kaiden : Bonsoir, Bonnie, murmura-t-il à travers le haut-parleur de mon téléphone. Le son était net, métallique, dénué de toute émotion. Tu as cru que tu pouvais remplacer mon ombre par un flic corrompu ? Tu as cru que cet homme pouvait te protéger de moi ? Dans la vidéo, Kaiden se pencha près de l'oreille de Thorne. Le flic véreux gémit, essayant désespérément de s'éloigner, mais ses liens l'immobilisaient totalement. Kaiden : Dis-lui, Darius, ordonna-t-il doucement. Dis à la Reine Noire pourquoi tu as pleuré pendant les deux dernières heures. Thorne cracha une dent sur le béton. Il leva les yeux vers l'objectif de la caméra, brisé, humilié. Thorne : Il... il a tout pris... hoqueta l'Inspecteur-Chef, les larmes se mélangeant au sang sur ses joues. Il m'a forcé à donner les codes d'accès des serveurs de la SQ. Il a effacé le mandat d'arrêt que Léo avait caché. Et il a récupéré l'arme du crime... celle de Langlois... Il a les preuves. Il m'a tout pris, Maïra. Je ne peux plus te protéger... La respiration d'Élara devint saccadée derrière moi. Dans la vidéo, Kaiden se redressa. Il regarda droit dans l'objectif. Ses pupilles noires semblaient percer l'écran pour sonder mon âme. Kaiden : Une reine n'est rien sans ses pions, Maïra. Tu as ruiné mon frère, alors je t'arrache tes boucliers. Un par un. Thorne : S'il te plaît... supplia-t-il dans un sanglot, s'adressant à Kaiden. Tu as dit que si je parlais, tu me laisserais partir... Tu as dit... Kaiden : Je t'ai menti, Darius, répondit-il d'une voix polaire. Je ne suis pas Maïra. Je ne fais pas de contrats avec mes otages. Kaiden lâcha la pince coupante. D'un mouvement si rapide que la caméra eut du mal à le capter, il sortit son poignard de combat. Il ne fit aucun discours théâtral. Il n'hésita pas. Il trancha la gorge de Darius Thorne avec une force industrielle, sectionnant la carotide et la trachée d'un seul arc de cercle mortel. Thorne s'effondra en avant dans un geyser de sang noir, gargouillant atrocement contre le béton de la chaise, ses jambes s'agitant dans un ultime spasme de survie. Kaiden essuya la lame de son couteau sur l'épaule de sa victime. Il s'approcha de la caméra, son visage couvert de fines éclaboussures rouges. Il sourit. Un sourire d'une tendresse pervertie, terrifiante. Kaiden : La purge a commencé, murmura-t-il, répétant son mantra psychotique avec une obsession dévorante. MIENNE. L'écran devint noir. La vidéo se termina. Le silence dans mon bureau était si profond qu'on aurait pu entendre la poussière tomber. Léo, réveillé par la voix de Kaiden, s'était redressé sur le canapé, le teint cadavérique, fixant l'écran noir de mon téléphone. Léo : Il vient de tuer le chef de la police provinciale en direct... balbutia-t-il, les mains tremblantes. — Il n'a pas juste tué un flic, corrigeai-je d'une voix atone, sentant le sol se dérober sous mes pieds. Il vient de détruire ma couverture. Je levai les yeux vers Silas. Mon chef de la sécurité avait compris l'implication tactique avant même que je ne la prononce. Silas : Sans Thorne pour falsifier les rapports, le meurtre de Desmarais va faire la une des journaux demain matin, déclara-t-il, la mâchoire serrée à s'en fendre les dents. Et pire encore... Kaiden a effacé le mandat d'arrêt contre Thorne. Il a récupéré l'arme de l'affaire Langlois. Ça veut dire qu'il a le pouvoir absolu de faire accuser qui il veut. Élara contourna le bureau, le visage fermé, la réalité de la guerre physique s'imposant à sa logique numérique. Élara : Il te met à nu, Maïra. Il a détruit ton actionnaire pour créer la panique, et il a tué ton flic pour te priver de ta protection légale. Il nous coupe du reste du monde. Je regardai le reflet de mon propre visage dans l'écran de mon téléphone. Kaiden St-James ne jouait pas pour récupérer une entreprise. Il jouait pour me briser psychologiquement, pour me ramener à l'état de terreur pure que j'avais connu dans la forêt. Il voulait me prouver que tout l'argent du monde ne me sauverait pas de lui. Je me levai, lissant le tissu de ma jupe avec une rigidité cadavérique. — Silas, dis-je, la voix dépouillée de toute humanité. Passez la Tour Leduc au niveau d'alerte maximum. Faites barricader les sous-sols, doublez les gardes sur tous les accès. Léo, prépare-toi à crypter nos serveurs internes pour éviter qu'ils ne les piratent de l'extérieur. Je me tournai vers Élara. Ma sœur venait de comprendre que l'alliance qu'elle avait signée n'était pas un contrat d'affaires, mais un pacte de sang. — Le Diable est en ville, grande sœur, murmurai-je, les yeux noirs de rage et de peur mêlées. Prépare-toi à l'impact. Il ne s'arrêtera pas tant qu'il n'aura pas tout brûlé.
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