(Point de Vue : Maïra)
La tension dans la salle de conférence panoramique était imperceptible pour un œil non averti, mais pour moi, elle vibrait à la fréquence d'une lame de rasoir.
Il était quatorze heures. L'Inspecteur-Chef Darius Thorne, sanglé dans un costume civil gris, faisait son rapport debout devant l'écran interactif. Silas se tenait en retrait, impassible. Élara était assise à ma droite, faisant tourner un stylo en argent entre ses doigts.
Thorne : Le Ministre de l'Environnement refuse de démissionner malgré le scandale, expliquait-il, la voix rugueuse. Il menace de déclencher une commission d'enquête publique sur les chantiers de Leduc Immobilier si on continue de faire fuiter ses dossiers. Je peux ralentir l'enquête, mais je ne peux pas l'enterrer si le ministre fait trop de bruit.
Je tapotai l'acajou de la table.
— Il aboie pour négocier son immunité. S'il n'a plus rien à perdre, il va nous entraîner dans sa chute. Il faut le neutraliser.
Élara arrêta de faire tourner son stylo. Elle se pencha en avant, ses yeux verts se fixant sur moi avec une intensité troublante.
Élara : On n'a pas besoin de le corrompre ou de le ruiner politiquement, murmura ma sœur d'une voix douce. On peut régler le problème... définitivement.
Thorne fronça les sourcils. Silas ne bougea pas, mais je sentis sa posture se raidir d'une fraction de millimètre.
Élara : Un tragique accident domestique, poursuivit-elle, ses yeux plantés dans mes pupilles, cherchant une faille. Une fuite de gaz, par exemple. Du monoxyde de carbone pendant son sommeil. C'est propre, silencieux. Les légistes de Thorne classeront ça sans suite.
L'attaque était d'une précision chirurgicale.
Mon rythme cardiaque subit une micro-accélération. Une onde de choc glacée traversa mon ventre. Mais je n'étais pas une civile. J'avais été forgée dans la terreur de la cabane des Laurentides. Kaiden m'avait appris à maîtriser mon pouls, à contrôler les micro-expressions de mon visage, à ne jamais cligner des yeux quand la balle sifflait près de mon oreille.
Mon visage resta un masque de marbre absolu. Je ne détournai pas le regard. Je laissai un silence parfait s'installer, puis je souris. Un sourire froid, corporatif.
— Trop voyant pour un ministre en plein scandale, Élara. La Presse crierait à l'assassinat politique. Garde cette créativité pour nos concurrents directs.
Élara ne cilla pas, mais je vis la frustration passer dans ses yeux. Son appât n'avait pas fonctionné.
Élara : Très bien, concéda-t-elle, reprenant son stylo. Autre chose. Léo a besoin d'étendre la ferme de serveurs pour le nouveau département de cybersécurité. Il lui faut un endroit isolé, avec une climatisation industrielle indépendante. Les sous-sols de la tour seraient parfaits. Je pensais installer l'infrastructure au niveau moins cinq. Je demanderai les accès à Silas cet après-midi.
Le piège venait de se refermer.
Le niveau moins cinq n'existait sur aucun plan officiel. Personne ne connaissait ce niveau, à part Silas, l'architecte mort de la tour, et moi. Si Élara mentionnait spécifiquement le moins cinq, ce n'était pas une déduction. C'était une certitude. Elle savait.
Je n'essayai même pas d'esquiver. L'heure des jeux psychologiques était terminée.
— Inspecteur-Chef, dis-je d'une voix sèche et irrévocable. La réunion est terminée. Silas, accompagnez-le jusqu'à l'ascenseur.
Thorne ouvrit la bouche pour protester, mais le regard que je lui lançai lui rappela instantanément le dossier du meurtre de Langlois qui pesait sur sa tête. Il ravala sa fierté, ramassa ses dossiers et sortit. Silas hésita une seconde, sentant la charge explosive dans la pièce, mais obéit à mon ordre muet.
La lourde porte en chêne se referma, verrouillée de l'extérieur par sécurité.
Nous étions seules. Les deux héritières du sang Leduc.
Je me levai lentement de mon fauteuil, contournant la table pour m'approcher d'elle. Élara se leva également.
— Veux-tu qu'on continue à jouer aux devinettes avec des piques passives-agressives, ou vas-tu me dire clairement ce que tu sais ? demandai-je, la voix basse, dépourvue de toute menace théâtrale. La vérité pure, Élara.
Ma sœur croisa les bras. Son armure de rue reprit le dessus.
Élara : Je sais pour Henri et Hélène. J'ai vu le rapport caché de l'Inspecteur Gagnon. Je sais pour les griffures sur ton bras, le Lorazépam disparu, et l'asphyxie. Je sais que tu as tué notre père, Maïra. Et je sais que tu protèges le monstre qui égorgé l'ambulancier selon la presse.
Les mots tombèrent dans le silence du soixante-dixième étage.
L'espace d'un instant, je me sentis suffoquer. Le poids des masques, que je portais chaque jour devant le monde entier, devint soudainement trop lourd à supporter. Être la Reine Noire exigeait une énergie infinie.
Je baissai les yeux vers la table de verre, prenant une longue et douloureuse inspiration. Quand je relevai la tête, le masque de glace était tombé. Je n'étais plus la PDG impitoyable. J'étais la survivante brisée, celle qui avait été acculée dans l'enfer.
— Tu crois que j'ai fait ça par plaisir ? murmurai-je, la voix tremblante, chargée d'une émotion brute que je n'avais pas ressentie depuis des mois. Tu penses que je me suis levée un matin en voulant tuer ma propre mère ?
J'avançai d'un pas, mes yeux brillants d'une rage désespérée.
— Tu ne sais rien de ce que j'ai vécu dans cette cabane, Élara ! Kaiden St-James m'a détruite. Il m'a affamée, gelée, il a retourné mon esprit jusqu'à ce que la réalité n'ait plus aucun sens. Et quand j'ai enfin été sauvée... qu'est-ce que mon père a fait ? Il a appelé des psychiatres. Il voulait m'enfermer dans une clinique de haute sécurité en Suisse. Une autre cage. Une camisole chimique pour la petite princesse traumatisée.
Je posai violemment mes poings sur la table, la voix brisée par la dure réalité.
— C'était eux ou la camisole, Élara ! La mort de mon âme ou la leur ! J'ai choisi de survivre. J'ai utilisé les méthodes du seul homme qui m'avait appris à ne plus être une victime. Je suis désolée qu'Hélène se soit réveillée. Je suis désolée que ce soit fini comme ça. Mais regarde autour de toi...
Je balayai l'immense salle du conseil du bras.
— Je ne regrette pas cet empire. J'ai pris les cendres d'Henri Leduc et j'en ai fait un royaume intouchable.
Élara resta silencieuse, encaissant la violence de ma confession. Elle cherchait la folie dans mes yeux, mais elle n'y trouva qu'un instinct de survie terrifiant, absolu. La cruauté d'une bête coincée dans un piège qui s'était amputé de sa propre patte pour s'enfuir.
— Comment as-tu su pour le niveau moins cinq ? demandai-je, reprenant le contrôle de ma respiration. Les rapports de Gagnon ne mentionnent pas ma tour.
Élara fouilla dans sa poche et sortit son téléphone. Elle le déverrouilla et me le tendit.
Je pris l'appareil. Mes yeux parcoururent le message anonyme.
« Demande-lui ce qui s'est réellement passé dans la cabane... »
Le sang se figea dans mes veines. L'expéditeur n'était pas un numéro traçable, c'était une ligne cryptée, mais la syntaxe, l'arrogance sadique de la phrase, le timing parfait... Il n'y avait qu'une seule personne au monde capable de manipuler l'échiquier avec une telle précision.
— C'est Kaiden, murmurai-je, la panique perçant soudainement ma voix.
Élara : J'avais deviné, répondit-elle froidement. S'il connaît tout ça, c'est que tu ne le protèges pas par amour. Tu le gardes enfermé au sous-sol.
Mon cerveau tourna à mille à l'heure.
Kaiden n'avait pas accès à internet. Sa cellule était une cage de Faraday partielle. S'il avait envoyé ce message, cela signifiait qu'il avait volé un téléphone. Et s'il avait volé un téléphone à l'infirmier ou à Silas...
— Mon Dieu... soufflai-je, l'horreur absolue m'envahissant.
Élara : Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle, déstabilisée par mon changement soudain de comportement.
— Il ne t'a pas envoyé ça pour que tu me détruises, Élara ! Il te l'a envoyé pour que tu me confrontes !
Je me ruai vers les portes de la salle du conseil, déverrouillant le loquet d'une main tremblante.
— Silas ! hurla-je en déboulant dans le couloir. Silas, le niveau moins cinq ! Tout de suite !
Mon chef de la sécurité, qui attendait près des ascenseurs, comprit l'urgence absolue dans ma voix. Il dégaina son arme instantanément. Élara courut derrière nous. Nous nous jetâmes tous les trois dans l'ascenseur privatif. Je plaquai ma main sur le scanner biométrique et tapai le code d'urgence.
La descente parut durer une éternité.
Une diversion. Il a provoqué un drame familial pour que je sois occupée à me justifier. Les portes s'ouvrirent dans le sous-sol clinique.
Silas s'avança en premier, l'arme épaulée, balayant la pièce principale du regard. La lumière des néons clignotait légèrement.
Je passai derrière lui, le cœur battant à me rompre les côtes.
La lourde porte en acier de la cellule de Kaiden était à moitié ouverte.
Silas s'approcha, braquant son arme à l'intérieur de la cage de verre et de béton.
Le lit d'acier était vide.
La chaîne industrielle gisait sur le carrelage, le bracelet métallique ouvert, non pas brisé, mais parfaitement déverrouillé.
Sur la petite table en métal, le téléphone de l'infirmier était posé, l'écran allumé. Je m'avançai, les jambes en coton, et regardai l'écran.
C'était un message tapé sur le bloc-notes du téléphone, laissé en évidence pour moi.
« Le chef-d'œuvre est terminé, Bonnie. Merci pour l'hospitalité. Je reprends mon royaume. Garde un œil sur les ombres. »
La respiration de Silas était lourde. Élara, derrière nous, contempla la cellule vide, mesurant enfin l'ampleur du désastre.
Le Diable venait de s'évaporer dans la nature. Et cette fois, il connaissait tous les secrets de mon empire.