«Voici la petite fille dont je vous ai parlé.»
Il tourna lentement la tête de mon côté, et, après m'avoir examinée d'un regard inquisiteur qui perçait à travers des cils noirs et épais, il demanda d'un ton solennel et d'une voix très basse quel âge j'avais.
«Dix ans, répondit ma tante.
— Tant que cela?» reprit-il d'un air de doute.
Et il prolongea son examen quelques minutes encore; puis, s'adressant à moi, il me dit:
«Quel est votre nom, enfant?
— Jane Eyre, monsieur.»
En prononçant ces paroles, je le regardais: il me sembla grand, mais je me souviens qu'alors j'étais très petite; ces traits me parurent grossièrement accentués, et je leur trouvais, ainsi qu'à toutes les autres lignes de sa personne, une expression dure et hypocrite.
«Eh bien! Jane Eyre, êtes-vous une bonne petite fille?»
Impossible de répondre affirmativement. Ceux qui m'entouraient pensaient le contraire; je demeurai silencieuse. Mme Reed parla pour moi, et secouant la tête d'une manière expressive, elle reprit rapidement:
«Moins nous parlerons sur ce sujet, mieux peut-être cela vaudra, monsieur Brockelhurst.
— En vérité, j'en suis fâché; il faut que je m'entretienne quelques instants avec elle.»
Et, renonçant à sa position perpendiculaire, il s'installa dans un fauteuil vis-à-vis Mme Reed.
«Venez ici,» me dit-il.
Il frappa légèrement du pied le tapis et m'ordonna de me placer devant lui. Sa figure me produisit un effet étrange, quand, me trouvant sur la même ligne que lui, je pus voir son grand nez et sa bouche garnie de dents énormes.
«Il n'y a rien de si triste que la vue d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur mort?»
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
«En enfer, m'écriai-je.
— Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?
— C'est un gouffre de flammes.
— Aimeriez-vous à être précipitée dans ce gouffre et à y brûler pendant l'éternité?
— Non, monsieur.
— Et que devez-vous donc faire pour éviter une telle destinée?»
Je réfléchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer sur ce que je répondis.
«Je dois me maintenir en bonne santé et ne pas mourir.
— Et que ferez-vous pour cela? des enfants plus jeunes que vous périssent journellement. Il y a encore bien peu de temps, j'ai enterré un petit enfant de cinq ans; mais il était bon, et son âme est allée au ciel; on ne pourrait en dire autant de vous, si vous étiez appelée dans un autre monde.»
Ne pouvant pas faire cesser ses doutes, je fixai mes yeux sur ses deux grands pieds, et je soupirai en souhaitant la fin de cet interrogatoire.
«J'espère que ce soupir vient du coeur, reprit M. Brockelhurst, et que vous vous repentez d'avoir toujours été un sujet de tristesse pour votre excellente bienfaitrice.»
Bienfaitrice! bienfaitrice! ils appellent tous Mme Reed ma bienfaitrice; s'il en est ainsi, une bienfaitrice est quelque chose de bien désagréable.
«Dites-vous vos prières matin et soir? continua mon interrogateur.
— Oui, monsieur.
— Lisez-vous la Bible?
— Quelquefois.
— Le faites-vous avec plaisir? aimez-vous cette lecture?
— J'aime les Révélations, le Livre de Daniel, la Genèse, Samuel, quelques passages de l'Exode, des Rois, des Chroniques, et j'aime aussi Job et Jonas.
— Et les Psaumes, j'espère que vous les aimez?
— Non, monsieur.
— Oh! quelle honte! J'ai un petit garçon plus jeune que vous, qui sait déjà six psaumes par coeur; et quand on lui demande ce qu'il préfère, manger un pain d'épice ou apprendre un verset, il vous répond: J'aime mieux apprendre un verset, parce que «les anges chantent les psaumes, et que je veux être un petit ange sur la terre;» et alors on lui donne deux pains d'épice, en récompense de sa piété d'enfant.
— Les Psaumes ne sont point intéressants, observai-je.
— C'est une preuve que vous avez un mauvais coeur. Il faut demander à Dieu de le changer, de vous en accorder un autre plus pur, de vous retirer ce coeur de pierre pour vous donner un coeur de chair.»
J'essayais de comprendre par quelle opération pourrait s'accomplir ce changement, lorsque Mme Reed m'ordonna de m'asseoir, et prenant elle-même le fil de la conversation:
«Je crois, monsieur Brockelhurst, dit-elle, vous avoir mentionné dans ma lettre, il y a trois semaines environ, que cette petite fille n'a pas le caractère et les dispositions que j'eusse voulu voir en elle. Si donc vous l'admettez dans l'école de Lowood, je demanderai que les chefs et les maîtresses aient l'oeil sur elle; je les prierai surtout de se tenir en garde contre son plus grand défaut, je veux parler de sa tendance au mensonge. Je dis toutes ces choses devant vous, Jane, ajouta-t-elle, afin que vous n'essayiez pas de tromper M. Brockelhurst.»
J'étais tout naturellement portée à craindre et à détester Mme Reed, elle qui semblait sans cesse destinée à me blesser cruellement. Je n'étais jamais heureuse en sa présence; quels que fussent mes soins pour lui obéir et lui plaire, mes efforts étaient toujours repoussés, et je ne recevais en échange que des reproches semblables à celui que je viens de rapporter. Cette accusation qui m'était infligée devant un étranger me fut profondément douloureuse. Je voyais vaguement qu'elle venait de briser toutes mes espérances dans cette nouvelle vie où je devais entrer; je sentais confusément, et sans m'en rendre compte, qu'elle semait l'aversion et la malveillance sur le chemin que j'allais parcourir.
Je me voyais transformée aux yeux de M. Brockelhurst en petite fille dissimulée; et que pouvais-je faire pour effacer cette injustice?
«Rien, rien,» pensai-je en moi-même. Je m'efforçai de réprimer un sanglot et j'essuyai rapidement quelques larmes, preuves trop évidentes de mon angoisse.
«Le mensonge est un triste défaut chez un enfant, dit M. Brockelhurst, et celui qui aura trompé pendant sa vie trouvera la punition de ses fautes dans un gouffre de flammes et de soufre; mais elle sera surveillée; je parlerai d'elle à Mlle Temple et aux institutrices.
— Je voudrais, continua Mme Reed, que son éducation fût en rapport avec sa position, qu'on la rendît utile et humble. Quant aux vacances, je vous demanderai la permission de les lui laisser passer à Lowood.
— Vos projets sont pleins de sagesse, madame, reprit M. Brockelhurst; l'humilité est une vertu chrétienne, et elle est nécessaire surtout aux élèves de Lowood. Je demande sans cesse qu'on apporte un soin tout particulier à la leur inspirer. J'ai longtemps cherché les meilleurs moyens de mortifier en elles le sentiment mondain de l'orgueil, et l'autre jour j'ai eu une preuve de mon succès. Ma seconde fille est allée avec sa mère visiter l'école, et à son retour elle s'est écriée: «Ô mon père! combien tous ces enfants de Lowood semblent tranquilles et simples, avec leurs cheveux relevés derrière l'oreille, leurs longs tabliers, leurs petites poches cousues à l'extérieur de leurs robes! Elles sont vêtues presque comme les enfants des pauvres; et, ajouta-t- elle, elles regardaient ma robe et celle de maman comme si elles n'eussent jamais vu de soie.»
— Voilà une discipline que j'approuve entièrement, continua Mme Reed; j'aurais cherché dans toute l'Angleterre que je n'eusse rien trouvé de mieux pour le caractère de Jane. Mais, mon cher monsieur Brockelhurst, je demande de l'uniformité sur tous points.
— Certes, madame, c'est un des premiers devoirs chrétiens, et à Lowood nous l'avons observée dans tout: une nourriture et des vêtements simples, un bien-être que nous avons eu soin de ne pas exagérer, des habitudes dures et laborieuses: telle est la règle de cette maison.
— Très bien, monsieur: alors je puis compter que cette enfant sera reçue à Lowood, qu'elle y sera élevée comme il convient à sa position, et en vue de ses devoirs à venir.
— Vous le pouvez, madame; elle sera placée dans cet asile de plantes choisies, et j'espère que l'inestimable privilège de son admission la rendra reconnaissante.
— Je l'enverrai aussitôt que possible, monsieur Brockelhurst; car j'ai bien hâte, je vous assure, d'être débarrassée d'une responsabilité qui devient aussi lourde.
— Sans doute, sans doute. Madame, ajouta-t-il, je me vois obligé de vous faire mes adieux. Je ne retournerai à mon château que dans une semaine ou deux; car mon bon ami, l'archidiacre, ne veut pas me permettre de le quitter avant ce temps-là; mais je ferai dire à Mlle Temple qu'elle a une nouvelle élève à attendre, et ainsi la réception de Mlle Jane n'éprouvera aucune difficulté. Adieu, madame.
— Adieu, monsieur; rappelez-moi au souvenir de Mme et de
Mlle Brockelhurst.
— Je n'y manquerai pas, madame. Petite, dit-il en se tournant vers moi, voici un livre intitulé le Guide de l'Enfance; vous lirez les prières qui s'y trouvent; mais lisez surtout cette partie; vous y verrez racontée la mort soudaine et terrible de Martha G…, méchante petite fille qui, comme vous, avait pris l'habitude du mensonge.»
En disant ces mots, M. Brockelhurst me mit dans la main une brochure soigneusement recouverte d'un papier, et, après avoir fait demander sa voiture, il nous quitta.
Je restai seule avec Mme Reed. Quelques minutes se passèrent en silence. Elle cousait et je l'examinais.
Mme Reed pouvait avoir trente-six ou trente-sept ans: c'était une femme d'une constitution robuste, aux épaules carrées, aux membres vigoureux; elle n'était point lourde, bien que petite et forte; sa figure paraissait large, à cause du développement excessif de son menton. Elle avait le front bas, la bouche et le nez assez réguliers; ses yeux, sans bonté, brillaient sous des cils pâles; sa peau était noire et ses cheveux blonds. D'un tempérament fort et sain, elle ignorait la maladie; c'était une ménagère soigneuse et habile, qui surveillait aussi bien ses fermes que sa maison; ses enfants seuls se riaient quelquefois de son autorité; elle s'habillait avec goût, et sa tenue faisait toujours ressortir sa toilette.
Assise sur une chaise basse, non loin de son fauteuil, j'avais pu l'examiner et étudier tous les traits de son visage. Je tenais dans ma main ce livre qui racontait la mort subite d'une menteuse; mon attention s'y reporta, et ce fut comme un avertissement pour moi.
Ce qui venait de se passer, ce que Mme Reed avait dit à M. Brockelhurst, toute leur conversation enfin était encore récente et douloureuse dans mon esprit; chaque mot m'avait frappée comme un dard, et j'étais là, agitée par un vif ressentiment.
Mme Reed leva les yeux de son ouvrage, les fixa sur moi, et ses doigts s'arrêtèrent.
«Sortez d'ici, retournez dans votre chambre,» me dit-elle.
Mon regard, ou je ne sais quelle autre chose, l'avait sans doute blessée; car, bien qu'elle se contînt, son accent était très irrité. Je me levai et je me dirigeai vers la porte; mais je revins sur mes pas, j'allai du côté de la fenêtre, puis au milieu de la chambre; enfin je m'approchai d'elle.
Il fallait parler; j'avais été impitoyablement foulée aux pieds, je sentais le besoin de me venger; mais comment? Quelles étaient mes forces pour lutter contre une telle adversaire? Je fis appel à tout ce qu'il y avait d'énergie en moi, et je la concentrai dans ces seuls mots:
«Je ne suis pas dissimulée; si je l'étais, j'aurais dit que je vous aimais; mais je déclare que je ne vous aime pas; je vous déteste plus que personne au monde, excepté toutefois John Reed. Cette histoire d'une menteuse, vous pouvez la donner à votre fille Georgiana, car c'est elle qui vous trompe, et non pas moi.»
Les doigts de Mme Reed étaient demeurés immobiles, ses yeux de glace continuaient à me fixer froidement.
«Qu'avez-vous encore à me dire?» me demanda-t-elle d'un ton qu'on aurait plutôt employé avec une femme qu'avec une enfant.
Ce regard, cette voix, réveillèrent toutes mes antipathies. Émue, aiguillonnée par une invincible irritation, je continuai:
«Je suis heureuse que vous ne soyez pas une de mes parentes, je ne vous appellerai plus jamais ma tante; je ne viendrai jamais vous voir lorsque je serai grande, et quand quelqu'un me demandera si je vous aime et comment vous me traitiez, je lui dirai que votre souvenir seul me fait mal, et que vous avez été cruelle pour moi.
— Comment oseriez-vous affirmer de semblables choses, Jane?
— Comment je l'oserai, madame Reed? Je l'oserai, parce que c'est la vérité. Vous croyez que je ne sens pas et que je puis vivre sans que personne m'aime, sans qu'on soit bon pour moi; mais non, et vous n'avez pas eu pitié de moi; je me rappellerai toujours avec quelle dureté vous m'avez repoussée dans la chambre rouge, quel regard vous m'avez jeté, alors que j'étais à l'agonie. Et pourtant, oppressée par la souffrance, je vous avais crié: «Ma tante ayez pitié de moi!» Et cette punition, vous me l'aviez infligée parce que j'avais été frappée, jetée à terre par votre misérable fils. Je dirai l'exacte vérité à tous ceux qui me questionneront. On croit que vous êtes bonne; mais votre coeur est dur et vous êtes dissimulée.»
Quand j'eus cessé de parler, le plus étrange sentiment de triomphe que j'aie jamais éprouvé s'était emparé de mon âme. Je crus qu'une chaîne invisible s'était brisée et que je venais de conquérir une liberté inespérée.
Je pouvais le croire en effet, car Mme Reed semblait effrayée; son ouvrage avait glissé de ses genoux, elle levait les mains, paraissait agitée, et à sa figure contractée on eût dit qu'elle allait pleurer.
«Jane, me dit-elle, vous vous trompez. Qu'avez-vous? pourquoi tremblez-vous si fort Voulez-vous boire un peu d'eau?
— Non, madame Reed.
— Souhaitez-vous quelque autre chose, Jane? Je vous assure que je désire être votre amie.