J’ouvris les yeux sur un plafond sombre et sale. Des toiles d’araignée s’étaient tissées d’un bout à l’autre des bambous et des traces de crasse subsistaient sur les longues tiges tressées. Je voulus me redresser, mais des liens écrasèrent mes poignets. J’étouffai un juron entre mes dents. J’étais retenue prisonnière, les poings liés dans le dos et attachés aux barreaux d’un lit. Je parvins à me tourner sur le flanc. Des voix perçaient au-delà du mur. La pièce était plongée dans l’obscurité. Une mince lumière filtrait par l’interstice d’une porte et éclairait un endroit sale, sans mobilier outre le lit, avec une odeur de moisi persistante. Je me concentrai pour saisir les bribes de conversation que je percevais au-delà de la porte. Je reconnus la voix de deux hommes.
« Il va pas tarder. T’inquiète pas.
— C’est pas une bonne idée. J’ai vu deux types traîner avec elle.
— Et alors ? Le temps qu’ils se rendent compte de quoi que ce soit, elle aura disparu. »
J’entendis farfouiller dans un coin de la pièce. Je tentai de me retourner sur le flanc gauche et, après plusieurs tentatives, je me retrouvai nez à nez avec un nœud digne de celui d’un marin ; sur une île comme celle-ci, rien de surprenant. Mes liens s’enroulaient autour d’une liane de bambou épaisse. Ils en faisaient trois fois le tour avant de s’achever par un nœud de cabestan. Après plusieurs acrobaties, je parvins à faire glisser mes jambes par-dessus mes liens, de sorte que mes mains soient devant moi plutôt que derrière. Je guettais le moindre mouvement dans la pièce voisine. Les deux hommes poursuivaient leur bavardage et parlaient de la forte somme d’argent que j’allais leur rapporter. Manifestement, ils espéraient me vendre à un riche marchand. Pourquoi moi ? Cela demeurait un mystère. Je croisais les doigts pour qu’il ne s’agisse pas de Noterre. Il ne pouvait pas déjà être à nos trousses.
Une fois les mains devant moi, la manœuvre se révéla plus facile. Je parvins à défaire le nœud qui me reliait au lit, puis à force de tirer violemment, je réussis à déchirer celui qui s’enroulait autour de mes poignets. La corde de chanvre m’abîma la peau et un filet de sang chaud ruissela sur mes mains. Je ruminai ma douleur et ma colère. Je défis rapidement les liens qui entouraient mes chevilles, puis, à pas circonspects, je m’approchai du battant. Les deux hommes étaient sortis sur le perron. Leurs voix étaient plus diffuses, mais elles semblaient tout à coup plus avilies. Un troisième homme était arrivé à cheval. Je franchis la porte, me retrouvai dans une pièce sans apprêt et me faufilai le long du mur vers l’entrée. Je guignai l’extérieur par un interstice entre deux bambous. Nous étions dans une cahute aux bords de la mer. J’entendais le ressac, puis j’entrevis une plage de sable blanc derrière les deux hommes et le cavalier. Je m’arrêtai sur lui. C’était un homme d’âge moyen, brun avec un chapeau sur la tête. Son visage était assez quelconque, ni beau, ni laid, mais son regard avait quelque chose de dérangeant et de malsain. Il portait une épée à la ceinture, longue, droite avec une garde en corbeille. Je sursautai. Où était Loteth ? Je jetai un coup d’œil circulaire dans la pièce sans la découvrir, puis regardai en direction des deux hommes. Le plus gros des deux l’arborait à la ceinture. Je pressai les dents de colère. Je ne devais pas me précipiter. J’ignorais qui étaient ces hommes et ce qu’ils attendaient de moi. Je soufflai un grand coup, puis me figeai lorsque le cavalier braqua son regard sur la cabane, à l’endroit exact où je me tenais, derrière la rangée de bambous.
« La fille, où est-elle ? » demanda-t-il.
Sa voix était tranchante, impérieuse. Le genre d’hommes habitué à être obéi sans protestation.
« On l’a attachée au pieu, Messire.
— Vaudrait mieux pour vous que ça soit le cas. Cette fille n’est pas ordinaire. »
Il jeta quelque chose entre les mains du plus mince des deux. « Si elle est réveillée, vous l’endormez avec ça. Il ne faut pas courir le moindre risque. Et si elle pose problème, tuez-la. Je me contenterai de son cadavre. »
Savait-il que j’étais une Assen ?
Les deux hommes hochèrent la tête, puis se dirigèrent vers la cabane d’un pas traînant. Je me mordis la lèvre et reculai dans un coin obscur de la pièce. J’hésitai. M’enfuir était la solution la plus aisée, mais je devais avant tout récupérer Loteth. Seïs ne me le pardonnerait jamais si je l’égarais.
La porte s’ouvrit en grinçant. Les deux hommes entrèrent en bavardant. Le plus gros demandait en quoi je pouvais être dangereuse. Le plus mince répondit que je devais être agile et rapide. Ils ne me virent pas et entrèrent dans la seconde pièce. Je les entendis se figer, puis pousser un juron. Je fus sur eux lorsqu’ils se retournèrent pour appeler du renfort. Je balançai un coup de pied au plus gros qui se vautra dans le lit, rebondit et s’étala par terre, puis j’assénai un coup de poing en pleine poitrine au plus mince, lui coupant la respiration. Il s’écrasa contre la cloison de la cabane qui vacilla sous le choc. Le cavalier devait être au courant maintenant. Je ramassai Loteth sur le plus ventripotent et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je jetai un coup d’œil rapide par l’interstice. Le cavalier avait disparu. Ce n’était pas bon. Je fermai les paupières et tentai de me concentrer sur les bruits alentour. Je perçus le ressac, le vent qui soulevait le sable, quelques mouettes qui voltigeaient au-dessus de la bicoque et les sons diffus de Bonne-Œil un peu plus loin. Nous ne nous étions pas trop éloignés de la ville, mais aucune trace du cavalier. Se pouvait-il qu’il soit parti entre temps, sans attendre les deux autres ? Je serrai Loteth entre mes doigts, puis sortis à pas feutrés pour rejoindre la plage. Les lumières de l’aube m’accueillirent. Je songeai au bateau. Je ne devais pas traîner ici, sans quoi le Cabestan larguerait les amarres sans moi.
Je reçus un coup de poing en pleine mâchoire avant même d’avoir aperçu ou même senti le cavalier. Je m’effondrai sur le sol, le nez dans le sable. Un coup de pied me cueillit au ventre. Je roulai sur moi-même et tentai de me relever. Du sang coula de mon nez. Le cavalier m’asséna un coup d’épée sur la tempe, côté manche, et je m’écroulai à nouveau à terre. Je l’entendis rire. Je m’essuyai la bouche pour chasser le sable et le sang, puis relevai les yeux sur lui.
« Bien, ma jolie, tu seras plus prudente maintenant. Relève-toi gentiment et je te laisserai en vie. »
La pointe de la lame vint chatouiller mon épaule droite. Faussement obéissante, je me redressai lentement.
« Tss-tss, lâche ton épée. »
J’abandonnai Loteth et m’agenouillai dans le sable. « Qui vous envoie ? » demandai-je.
Le cavalier se pourlécha les lèvres comme un animal satisfait d’avoir dégoté son dîner. « Quelqu’un qui meurt d’envie de te voir. »
Je frémis. Qui était-ce ? Noterre ? Tel-Chire ? Qui ?
Je me relevai tandis que sa lame épousait le moindre de mes mouvements. Les yeux du cavalier étaient ceux d’un tueur, aux aguets et ne reflétant qu’un grand vide. Le coin de sa bouche remontait en rictus. Il se lécha de nouveau les lèvres et me désigna un sentier qui sillonnait parmi les palmiers. Au-delà des bouquets de feuilles palmées, j’aperçus le toit d’une maison aux colonnes blanches. Il me ficha la pointe de sa lame dans l’épaule pour m’obliger à avancer.
« Le maître va se régaler. Il adore les gens comme toi. »
Sa phrase me laissa une curieuse impression. J’avançai parmi les palmiers et les broussailles tandis que son épée caressait mes omoplates avec beaucoup d’attention.
« Au moindre geste, je te transperce », me prévint-il.
La maison aux colonnes blanches se découpa au milieu des arbres. Elle semblait perdue et insolite à côté des maisons de Bonne-Œil. Elle était bâtie de bois blanc, avec un fronton sculpté de chimères et une terrasse en demi-cercle entourée d’une rambarde ouvragée. Je grimpai une volée de marches, puis la lourde porte blanche s’ouvrit sur un domestique au dos voûté. Il était vêtu chaudement pour le climat et portait un chapeau aux rebords si larges que je ne discernais pas les traits de son visage, sinon pour entrevoir une peau parcheminée et terreuse. Il me fit pénétrer dans un vaste vestibule avec un escalier en fer à cheval qui grimpait aux étages supérieurs. La maison était richement décorée. Le mobilier était soigné et somptueux. Des rideaux étaient suspendus aux grandes baies vitrées qui étaient toutes closes en dépit de la chaleur moite. L’intérieur était imbibé d’une odeur étrange, forte et désagréable, un mélange de renfermé et de vieille mort. Le cavalier me poussa vers un salon, sur la droite. Ici, des persiennes à clairevoie étaient tirées et empêchaient les premiers rayons du soleil de pénétrer à l’intérieur. La lumière du jour filtrait par les interstices et diffusait un éclairage tamisé, comme si une espèce de gaze blanche s’étirait entre les méridiennes. Un homme était assis sur un haut fauteuil de cuir et lisait un journal, près d’un âtre éteint. Je ne distinguais de lui qu’une botte d’Hedem noire lustrée. Le cavalier me fit avancer d’une pression de la lame sur mon épaule.
« Monseigneur, il a été fait selon vos directives », déclara celui-ci.
Je contournai le fauteuil et jetai un coup d’œil rapide sur le cavalier. Son arme frôlait toujours mon omoplate. Au moindre mouvement, il l’enfoncerait. Je pouvais me laisser mourir, bien entendu. Cependant, une fois morte, je serais véritablement sans défense.
L’homme baissa son journal sur ses genoux. Il était d’un certain âge. Ses cheveux étaient blancs, longs et fins. Sa peau était fripée, blanche comme un suaire. Sa bouche était pincée et fine, légèrement en avant, comme le bec d’un aigle. Son regard était d’une couleur bleu océan effroyablement terrifiant. Il avait quelque chose de glacial en lui, comme un bout de métal. Il lissa son journal sur les genoux, puis se passa un doigt sur les lèvres en m’observant de la tête aux pieds. Il avait l’air d’un cannibale devant sa proie.
« Tu as fait du bon travail, Ricken. Elle est très belle. »
Il se redressa. Vu son âge, je l’imaginais aussi bossu que son serviteur, mais il n’en était rien. Il se tenait bien droit ; il était même plutôt svelte. Il n’avait pas d’embonpoint et ses muscles saillaient au travers d’une chemise écrue.
« Voici quelque temps qu’aucun Assen n’était passé par Bonne-Œil. Je commençais à me languir. »
Je frissonnai tout à coup. « Je ne suis pas une Assen », répliquai-je aussitôt.
Il fit « non » du bout des doigts.
« Bien sûr que si, jeune fille. Je le sens. » Il tapota l’arête de son nez. « Les Assens dégagent une odeur bien spécifique. Une odeur à la fois suave et désagréable, comme quelque chose de délicieux que l’on sait pourtant mauvais pour la santé, n’est-ce pas ?
— Je ne sens pas ce que vous sentez.
— C’est bien possible. Pour vous, votre odeur est simplement irrésistible, n’est-ce pas ? »
Je haussai les épaules. « Comment le saurais-je ? »
Il eut un sourire cruel et froid. « Quel âge avez-vous ?
— Vingt ans.
— Hum, quel bel âge. Quel âge avez-vous vraiment ?
— Vingt ans. »
Ses sourcils se froncèrent et, en écho, la pointe de la lame s’enfonça dans ma chair. Je poussai un bref gémissement et tentai de m’éloigner du cavalier. Il me retint contre lui et fit pénétrer son épée plus avant dans mon épaule sans que je puisse esquisser un geste de défense. Cette fois-ci, un cri m’échappa et des larmes me montèrent aux yeux.
« Combien de temps mettez-vous pour vous rétablir lorsque vous êtes blessée ? me demanda le vieil homme.
— Tout dépend de la blessure, tout comme vous, m’écriai-je. Je ne suis pas une Assen !
— Tu n’es pas comme moi non plus. »
Il s’approcha, enfonça ses grands yeux bleus dans les miens et me scruta. Ses doigts fins et parcheminés se posèrent sur ma joue. À son contact, je voulus bouger, mais le cavalier remua la lame fichée dans ma chair. Je me mordis la langue de douleur.
« Ne bouge pas, auquel cas cela n’en sera que plus douloureux », susurra le cavalier à mon oreille.
Le vieil homme fit les cent pas sous mes yeux, foulant un épais tapis de laine. « Les monstres comme toi n’ont pas leur place dans ce monde, déclara-t-il en lissant son menton fripé.
— Vous enlevez des jeunes filles, les menacez, et c’est moi le monstre ? » lançai-je.
L’arme du cavalier fouillait mon épaule avec délectation. Je serrai les poings pour contrôler la douleur violente qui m’envahissait subrepticement. Les Assens la ressentaient, mais ils pouvaient s’en accommoder plus vite qu’un mortel ordinaire. C’était les fondements même de leur pouvoir : se battre tout en étant blessé, reconstruire sa peau et sa chair à la vitesse de la lumière, rester invincible. Je pouvais apprendre… j’en étais capable.
« Ne parle pas comme ça au Maître ! grogna Ricken.