J’ouvris les yeux sur le même ruban de lumière opalescent. Il balayait le tapis de laine et éclairait le profil ombrageux de Seïs. Il était assis par terre, adossé contre la méridienne, un bras sur un genou, la tête inclinée vers l’avant. Lorsqu’il me sentit remuer, il se retourna vivement et me dévisagea d’un air inquiet.
« Est-ce que ça va ? » me demanda-t-il avec brusquerie.
Je me redressai sur les coudes et lorgnai le trou à l’orle pourpre dans ma chemise. « Je vais bien. »
Il soupira et hocha la tête. « Ne me demande pas de le refaire un jour », murmura-t-il.
J’acquiesçai avec un sourire sans joie et me relevai du divan. Je n’éprouvais plus aucune douleur, et la blessure sur ma poitrine s’était refermée comme si elle n’avait jamais existé. J’étais comme neuve.
« Combien de temps suis-je restée inconsciente ?
— Quelques minutes. »
Il désigna ma chemise ensanglantée et parsemée de trous. « Tu ne peux pas monter sur le bateau dans cette tenue. » Il jeta sur la méridienne son pourpoint, retira sa chemise, puis me la tendit. « Enfile ça. »
J’acquiesçai et la saisis. Seïs revêtit son pourpoint qu’il boutonna sur son torse, puis me tourna le dos pour que je puisse me changer. J’aperçus brièvement les longues estafilades roses qui serpentaient le long de ses épaules, telles des rigoles de sang, souvenir des griffes du Talen dont il m’avait parlé. Je retirai ma chemise souillée, tandis que Seïs allumait une cigarette en regardant par la fenêtre, puis j’enfilai rapidement la sienne. Elle portait son odeur fraîche et légèrement épicée. Il fit ensuite volte-face et apprécia ma tenue d’un sourire moqueur. « Tu es ravissante.
— La première chose que l’on fera en Ulutil, ce sont les boutiques ! me moquai-je.
— Tout ce que tu veux. »
Son sourire s’effaça. Il aspira une profonde bouffée d’Herbes, détourna un instant les yeux et gratta l’épais bandage qui dissimulait son œil droit.
« Tu devrais me laisser l’examiner. Tu n’as peut-être plus besoin de garder le pansement. »
Il hésita, inspecta autour de lui, comme si quelqu’un risquait de nous surprendre, puis acquiesça finalement. Faussement nonchalant, il s’installa sur le canapé et je m’agenouillai entre ses jambes. Avec délicatesse, je décollai son pansement, mais juste avant de le retirer, il saisit brutalement mon poignet et me dévisagea d’un regard perçant.
« Ce n’est… ce n’est pas très joli à voir », me prévint-il.
J’esquissai un sourire. « Tu as peur de ce que je peux penser de toi ? »
Il grommela, puis recracha un rouleau de fumée qui s’évanouit entre nous.
« Ça n’a pas d’importance, le rassurai-je. Ce que je vois, personne d’autre ne le voit.
— Je serais curieux de savoir ce que tu perçois en moi.
— Tu l’as toujours su, idiot. »
Je tapotai ma tempe en souvenir de ses escapades dans mon esprit.
« Je dois me contenter des souvenirs, dit-il d’un air dépité.
— Tu dois te contenter d’être normal. Au moins, nous sommes sur un pied d’égalité. Je n’en sais pas davantage que toi désormais.
— J’ai toujours aimé avoir trois coups d’avance. »
Je secouai la tête, exaspérée. « Vaurien tu es, vaurien tu resteras.
— Les femmes ont toujours aimé les vauriens. Elles n’aiment pas les gars trop gentils. Elles s’ennuient vite avec eux. Elles ont besoin de rêver.
— Et les vauriens font rêver ?
— Oui, mais c’est tout ce qu’ils savent faire.
— Je suis ravie que tu t’en rendes compte. Je préfère ceux qui donnent vie aux rêves que les hommes qui n’ont que des chimères à offrir. »
Un rictus amer se dessina sur ses lèvres. « Je suis navré de te décevoir. Tu n’es sans doute pas auprès de la bonne personne, Naïs.
— Sans doute pas, confirmai-je sans remords. Mais on ne choisit pas.
— Si tu le pouvais, qui choisirais-tu… ? Mal-Mort ? »
Je le considérai en fronçant les sourcils. « Tu es probablement plus sot que je ne l’imaginais. Maintenant, arrête de gigoter. Je me moque de la tête effroyable que tu risques d’avoir. Ça n’a pas d’importance. Ça n’en a jamais eu. »
Son visage se radoucit d’un coup. Il cessa de s’agiter et je retirai délicatement le pansement. Je sentais son œil valide peser sur moi, en train d’épier chacune de mes réactions avec beaucoup d’attention. Je tentai d’être aussi naturelle que possible en découvrant l’ampleur de sa blessure. Une longue cicatrice encore fraîche, rose, quoique fine, tranchait son sourcil en deux, sa paupière, puis se fichait dans sa pommette comme la pointe d’une dague. Son œil en lui-même était intact, en revanche, son iris avait pris une teinte argentée dérangeante, presque violacée, selon la lumière, et ressemblait étrangement à la couleur de Trompe-la-mort. Ses yeux vairons lui conféraient un air brusquement curieux et bancal, comme si deux personnalités s’affrontaient : un côté gauche, sauvage et charmeur, un profil droit, froid et insensible.
« Qu’est-ce que ça donne ? me demanda-t-il avec inquiétude.
— Je m’attendais à pire. Tu y vois quelque chose ? »
Je passai la main devant son œil. Il secoua la tête. « Un halo blanc. Je discerne à peine ta silhouette. Comme une ombre sur une toile blanche. C’est tout.
— Il te fait souffrir ?
— Plus maintenant. » Il soupira et recula contre le dossier de la causeuse. « J’aurais moins de succès auprès des filles, ricana-t-il.
— Ou davantage. Les femmes adorent les cicatrices. Ne t’inquiète pas. Tu es toujours aussi séduisant. »
Il m’adressa un sourire en coin, pencha la tête en arrière et lâcha une volute de fumée qui s’éclata sous son nez en un long ruban blanc. « On ne devrait pas traîner ici. Le bateau va bientôt partir. »
J’acquiesçai. Seïs se releva d’un bond, jeta son mégot dans l’âtre de cheminée, puis regarda rapidement autour de lui. « Y a peut-être quelques trucs à prendre ici. »
Je le considérai d’un air étonné.
« Quoi ? Là où il est, il n’en aura plus besoin », se défendit-il.
Désappointée face à sa logique, je haussai les épaules. Il partit aussitôt fureter dans la pièce, puis s’enquit du bureau voisin à la recherche des trésors du vieillard. J’en profitai pour me diriger vers la porte-fenêtre, tirai les persiennes et m’avançai sur la terrasse. L’air frais me fit un grand bien. Le Soleil déversait ses rayons blancs sur le jardin du vieil homme. La mort, aussi étrange que cela puisse paraître, me rendait sereine une fois revenue à la vie, comme si l’on m’affublait d’une nouvelle peau et d’une nouvelle chance. La douleur de la lame demeurait un souvenir présent, presque tactile si j’y songeais trop, mais en contemplant le rivage, celui-ci s’estompa suffisamment pour me permettre de m’y accoutumer. D’Albret m’avait avertie qu’au fur et à mesure des douleurs que mon corps subirait, il en garderait les stigmates et le souvenir, comme un tatouage incrusté dans la chair. Était-ce la vérité ou une manière de m’effrayer ?
Seïs reparut sur la terrasse, affublé d’un sac de toile largement rempli qu’il portait sur l’épaule. « On peut y aller.
— Qu’as-tu déniché ?
— Des frusques pour toi, le gosse et l’Ancien. Deux trois babioles qu’on pourra vendre une fois en Ulutil et quelques pièces sonnantes et trébuchantes. »
J’esquissai un sourire devant son pragmatisme et me dirigeai vers la volée de marches. Seïs m’emboîta le pas en silence. Nous remontâmes l’allée entre les palmiers et nous nous dirigeâmes vers la cahute où les deux escogriffes gisaient toujours piteusement sur le sol. Manifestement, Seïs était passé par là. Je fouinai aux alentours et retrouvai Loteth enfoncée dans le sable. Je la saisis et la coinçai dans ma ceinture. « Dépêchons-nous. »
Le bateau était prêt à appareiller lorsque nous parvînmes sur les quais en courant. Je me rendis directement dans la cabine pour tâcher de retirer les traces de sang et changer de chemise. Seïs m’accompagna et déroula le contenu de ses trouvailles sur l’un des lits de camp.
Pendant que je me nettoyais derrière le paravent, il me tendit un pantalon propre et une chemise blanche en lin, accompagnés de bas blancs. Je sentis son regard s’attarder sur mon dos, avant de s’éclipser dans la chambre lorsqu’il entendit la porte s’ouvrir.
Rayne et Lestan entrèrent l’un derrière l’autre.
« Est-ce que tout va bien ? demanda Lestan en jetant un coup d’œil sur les trouvailles, puis sur le paravent.
— Pourquoi ça n’irait pas ? » répliqua sèchement Seïs.
Lestan ne prit pas la peine de répondre à son ton provocateur.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Rayne à son tour en découvrant l’amas de vêtements, de bijoux et d’argenterie jetés en vrac sur le lit.
— Une récompense », lança Seïs.
Je sortis de derrière le paravent. « Il y a des vêtements pour toi. Et pour vous aussi, Lestan. »
Rayne n’eut pas la réaction à laquelle je m’attendais lorsqu’il m’aperçut. Il se tourna et fixa Seïs d’un regard dérangeant, tandis que Seïs semblait prendre un malin plaisir à l’ignorer. Lestan m’adressa un coup d’œil limpide et inclina le menton. Instinctivement, il fit un pas en arrière, comme si le gamin le rendait tout à coup nerveux.
« Rayne ? » l’appelai-je aussitôt.
Il leva la tête dans ma direction et je me sentis soudain insignifiante, comme un insecte qu’il aurait pu écraser sous son talon. Un sourire s’esquissa sur ses lèvres. Ce dernier était si discordant sur son visage d’enfant qu’il me fit penser à ces masques de pantin, avec des lèvres rouges comme du sang.
Un bruit sec claqua dans la chambre et je sursautai de surprise. Rayne porta la main à sa joue et leva vers Seïs des yeux larmoyants. Celui-ci pointa le doigt sur lui. « Déteste-moi autant que tu veux, mais plus jamais tu ne la regardes comme ça. »
Le garçon baissa la tête et fixa ses chaussures d’un air bouleversé. Les larmes montèrent à ses yeux et il se précipita contre moi. « Pardon », murmura-t-il.
Je posai la main sur son crâne tout en regardant Seïs, le visage encore rouge de colère. Son œil droit, argenté, semblait luire telle une lame. Il se passa la langue sur les lèvres, puis fit sauter une cigarette entre ses doigts avant de la coincer à la commissure de sa bouche.
« Ce n’est pas grave, chuchotai-je à Rayne. Tu n’y es pour rien.
— Nous n’en savons rien, me coupa Seïs en allumant sa cigarette.
— Seïs !
— Quoi ? Je ne suis pas complètement aveugle. Je vois la manière dont il t’observe, et jusqu’à preuve du contraire, c’est tout sauf le regard d’un môme. On dirait qu’il veut te bouffer sur place d’un côté et me trucider de l’autre. Et l’Ancien a autant la trouille de lui qu’une grand-mère d’un voleur de sac.
— Je…
— Quoi ? Ce n’est pas vrai ? T’as autant la vesse de ce gamin que si t’avais vu Ethen en personne. »
La ligne des épaules de Lestan trémula.
« Et si un Ancien a la trouille, ce n’est pas bon signe, ajouta-t-il.
— Je n’ai pas la trouille, je suis prudent, contra Lestan.
— Prudent pour quoi ? C’est un gamin. Que veux-tu qu’il te fasse, toi, l’immortel ? »
Je dévisageai Lestan. La question de Seïs était pertinente. J’avais des raisons de craindre Rayne d’une certaine manière, mais pourquoi Lestan ?
« J’ai mes raisons », lança-t-il en se dirigeant vers la porte.
Il l’ouvrit et s’apprêtait à sortir, quand une bourrasque la rabattit sous son nez. « Va falloir qu’on cause sérieusement », intervint Seïs en lui adressant un regard mauvais.
Lestan lui jeta un coup d’œil glacial par-dessus son épaule. Son aspect tendre et juvénile avait complètement disparu.
« Certaines choses méritent d’être oubliées. »
Il saisit la poignée et tira la porte vers lui. Les filets d’air que Seïs avait tissés tout autour des charnières se raffermirent, mais Lestan les brisa, comme si ce n’était qu’un vulgaire coup de vent, puis sortit sur le pont. Seïs parut dépité ; il aspira une bouffée d’Herbes, enfonça une main dans une poche et fixa la porte avec colère.
Je passai la main dans les cheveux de Rayne et m’agenouillai devant lui. « Ne t’inquiète pas, tentai-je de le rassurer. Nous allons trouver une solution. Ce n’est pas ta faute. »
Il essuya ses larmes d’une main tremblotante, puis acquiesça. « Je n’arrive… je n’arrive pas à l’empêcher », bredouilla-t-il.
Je levai les yeux sur Seïs qui observait son fils de haut. Son expression était si froide et si distante qu’il me fit mal au cœur.
« D’après Noterre, tu sais te servir de ton esprit, c’est le moment de le montrer », marmonna Seïs.
Je lui lançai un regard noir. « C’est un enfant, bon sang, tu peux sans doute avoir la patience de lui apprendre, non ? »
Rayne m’adressa en retour une mine désespérée et crocha ses doigts autour de ma chemise.
« Je ne crois pas qu’il en ait très envie, nota Seïs.
— Et pour cause ! »
Le plancher commença à remuer sous nos pieds. Le navire quittait enfin le port.
« Il faut faire quelque chose. Ça ne peut pas durer.
— Je ne peux rien faire tant que je ne sais pas ce qui se passe. »
Je soupirai bruyamment. « Je n’en sais pas plus que toi. »
Je tapotai la tête de Rayne et l’envoyai s’asseoir sur l’un des lits de camp. Il m’obéit, se campa sur les genoux et hasarda un coup d’œil par l’un des hublots. Je m’approchai de Seïs et l’entraînai un peu à l’écart. Il décocha sa cigarette de ses lèvres.
« Seïs, il me fait peur, murmurai-je.
— Est-ce qu’il t’a déjà parlé dans ces moments-là ? »
J’acquiesçai. Seïs m’encouragea à poursuivre. « Pas grand-chose. Il parle par énigme. Peut-être… peut-être devrais-tu pénétrer son esprit ? »
Seïs hasarda un coup d’œil sur le profil ombrageux de son fils. « Je ne suis pas sûr qu’il me laissera faire.
— Essaie. »
Il aspira une bouffée d’Herbes, plissa le nez, puis tourna la tête en direction de Rayne qui nous épiait du coin de l’œil, l’air de rien. Seïs soupira. Lui qui adorait fureter dans les esprits, je le voyais regimber, comme s’il craignait ce qu’il pourrait découvrir. Puis ses iris se voilèrent et se perdirent dans la contemplation d’un point imaginaire. Sa main retomba mollement le long de sa hanche et une ride se creusa profondément entre ses sourcils.