CHAPITRE 2
À la recherche de la pièce disparueLundi 22 juillet 1912. Ernestine vint réveiller son fils qui dormait encore profondément. Elle le regarda quelques instants puis déposa un b****r sur son front en lui caressant les cheveux.
–Mon chéri, il est l’heure de se lever. Tout le monde nous attend pour prendre le petit déjeuner.
Jules ouvrit les yeux et vit le doux visage de sa mère penché au-dessus de lui. Toutes les peurs de cette nuit s’estompèrent. Il lui sourit à son tour.
–Je me prépare et je vous rejoins dans un quart d’heure.
Ernestine tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. Une légère brise soufflait, il faisait un temps magnifique, les oiseaux gazouillaient. De sa chambre, Jules avait une superbe vue sur le parc. Il fit rapidement un brin de toilette, s’habilla et descendit à la hâte au rez-de-chaussée. Il croisa la cuisinière qu’il salua et se dépêcha d’aller à la salle à manger où tout le monde prenait le petit déjeuner.
Il s’arrêta à l’entrée et salua toute la famille. Tous étaient d’humeur joviale et les enfants étaient très excités. Le départ pour les vacances était cet après-midi !
–As-tu bien dormi, mon garçon ? Tu as une petite mine ce matin ! L’air de la campagne ne te réussit pas ? Pourtant, il doit être meilleur que celui de Paris ! Le taquina M. De Chaussecourte en baissant son journal.
–Oh, non, Monsieur ! Je me suis bien reposé, c’est juste que j’ai entendu du bruit dans la pièce sous ma chambre. Ce devait être les garçons qui remuaient dans leur sommeil. Et j’ai eu du mal à me rendormir.
Aimé le regarda d’un air perplexe.
–Du bruit ? Dans la pièce en dessous ? Ça ne peut être que des rats ou des souris. La chambre des enfants n’est pas sous la tienne. Ça vient sûrement de la pièce condamnée. Il semble qu’il n’y ait que ces rongeurs qui y aient un droit d’entrée !
–Une pièce condamnée ?!! Depuis longtemps ? Demanda Jules, stupéfait.
–Oh, oui ! Depuis des années ! Avant même notre arrivée. Et jamais personne n’a trouvé l’entrée. Pourtant les enfants ont passé du temps à essayer d’en percer le secret ! Ils sont persuadés qu’un trésor se trouve de l’autre côté. Quelle imagination ils ont !
Et il se replongea dans son journal.
—Encore ces souris ! Il faut faire quelque chose, Aimé ! Elles vont tout dévorer ! S’irrita Mme De Chaussecourte.
Jules resta interloqué. Il éprouva un sentiment d’angoisse mêlé d’excitation. Entendre des bruits et des chuchotements alors qu’il n’y avait personne dans cette fameuse pièce était assez troublant, mais finalement les vacances n’allaient pas être si ennuyeuses que ça ! Une pièce secrète ! Une enquête comme dans ce livre qu’il avait adoré, Le Mystère de la chambre jaune. Il allait lui aussi percer le mystère de ce lieu comme Joseph Rouletabille ! Dès que la famille serait partie, il irait à sa recherche !
Puis il fallut mettre tous les bagages et autres bardas dans la voiture. La tâche était des plus ardues ! Aimé, aidé d’Ernestine et d’Adélaïde, dut s’y reprendre à plusieurs fois pour tout faire rentrer. Il jeta un regard furibond à ces dames quand il vit la malle supplémentaire qui avait été rajoutée l’air de rien au reste.
Fuyant ce remue-ménage ambiant et ayant réussi à échapper à Léo, Jules alla faire un tour dans le parc. Il retourna au portail. L’air était frais et balayait son visage. Les rayons du soleil avaient du mal à se frayer un chemin à travers l’épais feuillage des arbres qui envahissaient toute la propriété. Arrivé à l’entrée, il s’aperçut qu’un cours d’eau passait le long. Il décida de le suivre et partit sur sa droite. Le mur d’enceinte était très haut. On ne voyait rien à moins d’y monter avec une échelle, mais des tessons de bouteille étincelant au soleil avaient été soigneusement enfoncés dans le ciment pour décourager toute tentative d’intrusion.
Jules marcha quelques minutes avant d’arriver à l’angle de la propriété. Le cours d’eau suivait le mur et devait, avant, servir de délimitation. La forêt était partout, comme si la nature avait gardé ses droits dans ces villes plutôt reculées. Le ruisseau se frayait un chemin à travers cette abondante végétation. Jules s’amusa à sauter de pierre en pierre, en faisant attention de ne pas glisser sur la mousse d’un vert presque fluorescent et en s’accrochant aux troncs rugueux des chênes. À nouveau un angle de mur, toujours suivi par le cours d’eau.
Il continua ses petits sauts, ses longues jambes maigres le faisant ressembler à un échassier. Jules était plutôt grand pour son âge et fin. Les traits de son visage étaient doux comme ceux de sa mère. Il avait les cheveux châtain mordoré de son père, comme ses yeux d’ailleurs, marron or. Il surprenait souvent Ernestine en train de le contempler avec une infinie tristesse. Il savait qu’il avait le regard de son amour perdu. Malgré la coupe au bol, ses cheveux étaient indisciplinés et partaient en tous sens au grand dam de sa mère. Même la brillantine n’avait pas eu raison d’eux ! Il avait une petite cicatrice au coin de l’œil droit : une blessure de guerre, une bataille de lance-pierre qui s’était mal terminée.
Lorsqu’il releva la tête pour retourner sur la rive qui longeait le mur, il aperçut un portillon en bois : c’était un accès direct du parc vers la forêt. Il s’approcha. La porte était vermoulue, personne ne l’avait entretenue depuis de nombreuses années. À tout hasard, il souleva le loquet rouillé et la poussa. Ce n’était pas fermé ! Il entra. La végétation était très dense dans cette partie du parc. Il n’aurait jamais vu ce portillon s’il était venu par le parc.
Tout content de sa trouvaille, il continua son exploration. Au loin, il vit un muret en pierres. En se rapprochant, il comprit qu’il s’agissait d’un bassin, le fameux bassin dont M. De Chaussecourte ne voulait pas que les enfants s’approchent. La vase avait tout envahi et avait fait de cet endroit un paradis pour les grenouilles ! Dès qu’elles entendirent Jules s’avancer, elles se jetèrent toutes à l’eau, seuls leurs yeux globuleux dépassaient à la surface du bassin entre les algues et autres plantes aquatiques.
L’endroit était très étrange, voire angoissant. Une légère brise fit remuer les feuilles des arbres, laissant passer un rayon de soleil. Quelque chose étincela sur le dessus du muret. Jules s’approcha. Sous la mousse apparaissait l’angle d’une plaque de cuivre. Il ôta la mousse et nettoya la plaque avec un peu d’eau du bassin. Il lut à voix haute : «À notre fils Barnabé. 1802 ».
Que s’était-il passé ici ? Sûrement quelque chose de grave concernant un enfant. Cette histoire de noyade peut-être dont avait parlé Abel. Il frissonna. Soudain le vent se leva, faisant tournoyer des feuilles mortes jonchant le sol et il les entendit à nouveau ! Les chuchotements ! Il se retourna brusquement, croyant qu’ils venaient de derrière, mais rien. Pris de panique, il se mit à courir droit devant lui. Il arriva aux abords de la maison, essoufflé. Ne voulant rien laisser paraître de peur qu’on le pense fou, il se ressaisit et entra. Il était heureux de retrouver l’agitation de la maisonnée.
L’après-midi, la famille était partie. Du perron, Jules et sa mère firent au revoir de la main à l’automobile qui s’éloignait dans l’allée. Il n’était pas mécontent qu’ils s’en aillent, comme ça il allait pouvoir enfin partir à la recherche de la pièce secrète.
–Eh bien, mon chéri ! Nous voilà seuls pendant un mois avec Mme Guillandou. J’ai beaucoup de choses à faire. Mme De Chaussecourte m’a laissé une liste de tâches qui devrait m’occuper en leur absence. Nous nous retrouvons pour le déjeuner. Si tu me cherches, je serai avec Églantine dans la cuisine.
Elle lui baisa le front et rentra dans la maison. Parfait ! Il allait enfin pouvoir fureter. Sa mission pour les vacances : trouver cette mystérieuse pièce. C’était aussi excitant que les romans d’aventure de Jules Verne. Son livre préféré, Un Capitaine de quinze ans ! À chacun de ses anniversaires, son père lui en offrait un, avec sa belle reliure de toile rouge et ses décors dorés. Son prénom lui avait été donné en hommage à cet « écrivain de génie », comme avait l’habitude de dire son père. Cette année, sa mère avait eu la délicate attention de perpétuer la tradition mais ce n’était plus pareil. Jules soupira et rentra lui aussi dans la maison.
–Bon, soyons logique, comme Rouletabille ! La pièce que je cherche se trouve sous ma chambre, donc au premier étage.
Il grimpa les escaliers, quatre à quatre, en s’accrochant à la rampe de bois patinée par les années, à force de frottements des nombreuses mains qui avaient vécu ici.
Arrivé sur le palier, il prit à droite et alla au bout du couloir. Il se retrouva face à une bibliothèque en bois, pleine de livres et de bibelots. Il se posta devant l’imposant meuble et réfléchit. L’entrée de la pièce condamnée ne pouvait être que derrière. À moins qu’il n’y ait une porte dérobée dans les chambres … Il les inspecta mais rien : les murs attenants à la pièce ne sonnaient creux à aucun endroit et il ne vit aucun décroché permettant de signaler l’emplacement d’une porte.
Il revint devant la bibliothèque. Dans ses livres d’aventure, il y avait toujours une histoire de passage secret avec un mécanisme bien particulier qui en permettait l’accès. Quel pouvait bien être celui-là ? Lui qui aimait les énigmes, en voilà une à sa hauteur ! Il vida entièrement le meuble : aucun livre ou bibelot ne servait de levier permettant d’actionner le mécanisme. Il parcourut des doigts l’encadrement du meuble, en s’aidant d’une chaise, à la recherche d’un bouton pressoir. Rien ! La tâche allait être plus laborieuse qu’il ne le pensait, se dit-il quelque peu agacé.
Il recula pour avoir une vision d’ensemble de la bibliothèque, mais il se prit les pieds dans le long tapis étroit du couloir. Il chercha à se retenir dans sa chute à la première chose qui passait à portée de sa main. Il se rattrapa à un vieux cordon à rideau qui se trouvait à côté de la porte d’une des chambres et s’y accrocha sans que le cordon ne cède sous son poids. Il se retrouva à demi suspendu, l’air hébété quand un gros bruit se fit entendre. Il était persuadé que quelque chose allait s’écrouler et qu’il venait de faire une énorme bêtise ! Il resta figé, attendant, fébrile.
Dans un long craquement, la bibliothèque coulissa, se replia sur elle-même et laissa apparaître une petite porte. Jules n’en revenait pas, il l’avait trouvée !
–Bon, pas forcément de façon très logique et méthodique, se dit-il un peu vexé. Mais quand même !
–Tout va bien, mon chéri ? Demanda une voix venant du rez-de-chaussée.
Il sursauta. C’était sa mère ! Elle et Églantine avaient dû entendre le raffut provoqué par sa chute. Il ne fallait pas qu’elles montent !
–Oui, oui, j’ai juste trébuché sur le tapis. Tout va bien !
–Tu es sûr ? On aurait dit qu’un meuble s’était renversé !
–Oui, oui, y a pas de mal !
Il les entendit retourner dans la cuisine et Mme Guillandou dire :
–Ce petit est épais comme un coucou mais quand il tombe, on croirait entendre un éléphant !
Ouf ! La voie était libre.
L’excitation passée, il fallait maintenant ouvrir cette porte. Mais il avait le pressentiment qu’une fois ouverte, il n’y aurait plus de retour en arrière possible. C’était un peu comme ouvrir la boîte de Pandore. Il se rappela les chuchotements, le bassin. Malgré tout, la curiosité l’emporta !
Il avança jusqu’à la porte. Elle n’était pas fermée ! Depuis toutes ces années, elle était restée entr’ouverte ! Il la poussa lentement de la main. Les gonds émirent un grincement sinistre. La pièce était dans la pénombre. Une légère lumière filtrait à travers un épais rideau de velours cachant un fenestron.
Jules prit son courage à deux mains, traversa la pièce et d’un geste brusque tira le rideau. La pièce fut baignée de lumière, la poussière voleta en tous sens. On aurait dit un nuage de paillettes. C’était un bureau ! Tout était resté en l’état ! Mais depuis quand ? Et pourquoi vouloir cacher un bureau ?
Il devait forcément y avoir quelque chose d’important, de secret que l’ancien propriétaire ne voulait pas que l’on découvre. Il fut tiré de ses pensées par la voix de sa mère qui l’appelait à nouveau mais, cette fois, pour le déjeuner.
Comme il ne voulait parler à personne de sa découverte, il sortit rapidement de la pièce. Mais comment la refermer ? Il se dit, qu’en toute logique, le mieux serait de tirer à nouveau sur le cordon pour inverser le mécanisme. Et, par chance, c’est ce qui se produisit, la bibliothèque coulissa lourdement, se déplia et revint à sa place initiale. Jules avait hâte d’y revenir pour explorer le bureau. Il descendit précipitamment les escaliers et alla rejoindre sa mère et Mme Guillandou à la cuisine.