IIDans l’après-midi du surlendemain, les deux sœurs prirent l’autobus de Vallauris à Cannes. Gemma était convoquée au Grand-Hôtel pour cinq heures. Mahault avait décidé de l’accompagner. « Cela me distraira, et puis je verrai la tête de cette dame. »
Gemma pensait aussi que le plaisir de se trouver, ne fût-ce que quelques instants, dans un milieu luxueux, entrait pour quelque chose dans cette décision.
Elles longèrent la Croisette, à cette heure fort animée. On les regardait beaucoup. Même dans leurs simples robes de demi-deuil, les deux sœurs n’étaient pas de celles qui passent inaperçues.
Comme elles entraient au Grand-Hôtel, un jeune homme brun, au teint un peu bronzé, les croisa, et Gemma vit de sombres yeux qui la considéraient au passage, discrètement d’ailleurs.
Il monta dans un élégant cabriolet qui démarra aussitôt.
Le portier pria les jeunes filles d’attendre dans le hall, tandis qu’il téléphonait à l’appartement de Mme de Camparène. Puis l’ascenseur les mena au second étage. Une jeune femme de chambre les introduisit dans un salon où se trouvait un homme âgé, qui se leva à leur vue.
Il allait leur adresser la parole, quand, d’une pièce voisine, surgit une femme vêtue de velours noir. Une vieille femme, en dépit du fard savamment appliqué. Un visage dont l’âge avait déformé les lignes, qui devaient être belles naguère. Une allure aristocratique, de la souplesse encore dans ce long corps maigre.
– Mlle Gemma de Fonteillan ?
Des yeux clairs, scrutateurs, regardaient alternativement les deux sœurs.
– C’est moi, madame.
Mme de Camparène s’assit, en désignant un siège aux arrivantes. Le vieux monsieur avait repris son fauteuil, près d’une table où des revues voisinaient avec un nécessaire de fumeur.
– Il s’agirait, mademoiselle, ainsi que je l’ai indiqué dans mon annonce, d’instruire mes deux arrière-petites-filles, sept et neuf ans. Mais peut-être une licenciée en histoire trouvera-t-elle la tâche un peu... simple pour elle ?
– Mais non, madame, j’aime beaucoup les enfants, et je serais heureuse de contribuer à l’éveil de toutes jeunes intelligences.
– Tant mieux ! Car, de mon côté, j’aimerais voir près de Joyce et d’Auberte une personne de bonne éducation et de très bonne famille. Or, mon mari...
Elle tourna la tête vers le vieux monsieur.
– ... qui connaît la généalogie de toute la noblesse du midi de la France, m’a dit que les Fonteillan était une des plus anciennes familles du Dauphiné.
– C’est exact, madame. Mon père en était le dernier descendant mâle. Ma sœur et moi restons seules héritières de ce nom.
Le regard de Mme de Camparène se posa sur Mahault, s’y attarda un moment. Puis la voix un peu brève, au léger accent anglais, reprit :
– Si cette situation vous convient, il sera, je pense, facile de nous entendre... Vous me dites, dans votre lettre, que vous parlez l’anglais et l’italien. Couramment ?
– Oui, mon père possédait parfaitement la première de ces langues, et ma mère est italienne.
M. de Camparène dit avec un accent d’intérêt :
– Cela explique votre prénom. De quelle partie de l’Italie ?
– Du Milanais. Elle est une Pazzini.
– Eh ! très ancienne famille aussi ! Pazzini ? Mais un Pazzini a épousé une Camparène, au siècle dernier ! Giorgio Pazzini...
– C’est possible, mais je suis peu au courant de ma parenté maternelle. Ma mère, très jeune, s’est trouvée orpheline, et elle avait conservé peu de relations avec ses cousins.
Mahault interrompit vivement :
– Je l’ai entendue un jour parler d’un oncle Giorgio qui était très musicien. Elle disait que je tenais ce don de lui.
– Ah ! vous êtes bonne musicienne, mademoiselle ?
Mahault eut pour Mme de Camparène son plus charmant sourire, en répondant :
– C’est l’unique chose qui me plaise, la seule où je sois capable de réussir, du moins mes professeurs me l’assuraient. Mais que faire, seule, sans relations ? Me voilà réduite à donner des leçons dans une institution de jeunes filles.
De ses longs doigts aux ongles brillants, Mme de Camparène tourmentait le face-à-main suspendu à une chaîne de platine ornée de rubis. Ses yeux d’un bleu pâle, un peu saillants, ne quittaient pas Mahault. Elle semblait réfléchir. Son mari considérait Gemma avec un intérêt accru. Il demanda :
– Votre père ne serait-il pas Hector de Fonteillan, qui a écrit quelques très intéressants ouvrages historiques ?
– C’était lui, en effet, monsieur.
– Ah ! très bien, très bien !
De fait, M. de Camparène paraissait enchanté. Il avait une physionomie assez sympathique, de beaux cheveux blancs, un visage ridé, où le menton et la bouche indiquaient une âme faible.
– ... Peut-être vous intéressez-vous aussi à ce genre de travaux ?
– Beaucoup. Du reste, j’aidais parfois mon père pour ses recherches, dans la dernière année de sa vie.
– Mais c’est parfait !... Cynthia, ne pourrions-nous pas arranger quelque chose ?
Détournant son regard de Mahault, Mme de Camparène demanda :
– Quoi donc, mon ami ?
– L’instruction des enfants, à cet âge, ne prendra pas beaucoup de temps à Mlle de Fonteillan. Il serait peut-être possible qu’elle me réservât quelques heures dans la semaine, pour m’aider dans mes travaux... avec un supplément d’émoluments, bien entendu.
– Je n’y vois, pour ma part, aucun inconvénient. À vous de dire, mademoiselle, si cet arrangement vous conviendrait ?
– Je m’occupe d’écrire l’histoire des vieilles familles provençales, expliqua le comte. J’ai bien un secrétaire, mais il ne vaut rien pour les recherches dans les archives, et moi, à mon âge, parfois malade, je puis difficilement les faire maintenant. S’il vous était possible de me suppléer sur ce point, mademoiselle ?
– Mais très volontiers, monsieur, tant qu’il vous plaira !
La satisfaction parut dans les yeux du vieillard.
– Me voilà tout à fait enchanté ! Je vous montrerai les très intéressantes archives du château de Brussols, notre demeure...
Mme de Camparène l’interrompit :
– Et moi, je pensais à un autre arrangement...
La porte du salon fut ouverte à cet instant ; le jeune homme brun, croisé tout à l’heure par les deux sœurs, entra, eut un léger mouvement de surprise, salua, puis s’adressa à Mme de Camparène :
– J’ai oublié votre lettre pour Lætitia, grand-mère.
La comtesse désigna une enveloppe posée sur une table.
– La voici, Salvatore.
Il prit la lettre et sortit. Gemma avait rencontré encore le regard de ces yeux sombres, très beaux dans le visage au net dessin.
Mme de Camparène reprit :
– ... Mes petites filles ont commencé l’étude de la musique avec leur gouvernante anglaise, qui vient de les quitter pour soigner une anémie persistante. Du reste, elle n’aurait pu les mener bien loin. Joyce, l’aînée, paraît très douée. Elle tient cela de son père, mon petit-fils Lionel, musicien remarquable. Or, mademoiselle...
Elle s’adressait à Mahault.
– ... Peut-être envisageriez-vous sans déplaisir de venir, vous aussi, à Brussols et de faire l’éducation musicale de ces enfants, ainsi que de me tenir un peu compagnie, de me faire la lecture ?
La physionomie de Mahault témoigna du plus vif contentement.
– Certes, madame ! Je ne demande pas mieux !
– Eh bien, nous allons convenir de tout cela en prenant le thé.
Mme de Camparène sonna, donna un ordre à la jeune femme de chambre. Celle-ci reparut peu après, apportant un plateau. Mahault et Gemma, sur l’invitation de la comtesse, servirent le thé. Après quoi, Mme de Camparène énonça le chiffre, très large, des émoluments qu’elle offrait aux deux sœurs, et qu’elles acceptèrent aussitôt.
– Nous habitons toute l’année notre château de Brussols, dans la montagne, expliqua-t-elle. Vous déjeunerez avec les enfants, mais dînerez avec nous. Pour ce repas, nous prenons la tenue du soir, selon la coutume anglaise...
– Nous nous y conformerons, dit Gemma.
– Très bien. Nous sommes encore pour toute la semaine ici. Convenons donc que j’enverrai une voiture vous chercher dans quinze jours ?
– Oh ! certainement ! répondit Mahault d’une voix joyeuse. N’est-ce pas, Gemma ?
– Oui, je pense que nous pourrons être prêtes pour ce moment-là.
Le ton réservé de la cadette contrastait avec l’allégresse que l’aînée ne pouvait dissimuler. Mme de Camparène eut un rapide coup d’œil, curieux, scrutateur, vers le visage aux lignes pures, au profond regard.
– Habitez-vous Vallauris depuis longtemps ?
– Seulement depuis la mort de notre père, c’est-à-dire dix-huit mois. Mais la grand-tante chez qui nous vivions est morte, et sa villa va être vendue.
– Oh ! je pensais que vous viviez avec votre mère ?
– Notre mère est remariée, dit brièvement Gemma.
– Ainsi, vous êtes libres, tout à fait libres, toutes les deux ?
– Complètement libres, dit en souriant Mahault ; je suis majeure, et Gemma le sera l’année prochaine.
Il parut à Gemma qu’une lueur de satisfaction passait dans les yeux froids de la vieille dame.
– J’espère que vous vous plairez à Brussols, dit-elle, avec, elle aussi, un sourire sur ses lèvres minces et fardées.
Un bizarre sourire, sans charme, sans douceur.
– ... L’été y est fort plaisant, l’hiver a ses agréments. Avez-vous fait du ski ?
– Non, jamais ! répondit Mahault avec regret. Nous avons voyagé dans le Dauphiné un été, avec notre père, et une autre année dans les Pyrénées. C’est tout.
– Ah ! vous ne connaissez donc pas nos Alpes-Maritimes ? Nos admirables vallées du Yar, de la Tinée, de la Vésubie ? demanda M. de Camparène.
– Hélas ! non.
– Vous en aurez ainsi tout le plaisir ! Brussols se trouve en pleine campagne, proche de la vallée de la Tinée. Ce fut autrefois une demeure féodale. Elle appartenait à une famille seigneuriale de Provence, dont la dernière descendante épousa, vers la fin du XVe siècle, un comte Camparini, venu de Toscane. Plus tard, le nom, francisé, devint Camparène.
– Et vous trouverez chez nous une comtesse Camparini, de la branche demeurée italienne, ajouta Mme de Camparène. C’est une savante, spécialisée en chimie – ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, d’être une parfaite femme du monde.
Peu après, les deux sœurs quittaient le Grand-Hôtel. Mahault exultait, vantait l’affabilité du vieux comte, la mine de grande dame de la comtesse.
– ... Et ils paraissent nous traiter comme des égales. D’ailleurs, si vraiment un Pazzini a épousé une Camparène, nous leur sommes un peu parents.
– Oh ! c’est bien lointain, dit Gemma.
Elle ne s’associait pas à l’enthousiasme de sa sœur. Cette situation, qui eût dû combler ses vœux, elle l’envisageait avec une singulière appréhension. Pourquoi ? Eh bien, le plus étrange, c’est qu’elle ne pouvait pas se l’expliquer.
Mme de Camparène lui déplaisait, certes. Il y avait dans cette physionomie, dans ce regard, une froideur – plus que cela, parfois, une sorte de dureté assez désagréable. Mais elle n’avait témoigné aucune morgue à l’égard de ces jeunes inconnues qui seraient, bientôt, les institutrices de ses petites-filles. Mahault disait même vrai : elle les avait traitées presque à égalité. Ainsi donc, il n’existait pas de raison pour éprouver cette vague angoisse, au seuil de cette nouvelle existence qui leur était offerte, dans des conditions telles qu’elles n’eussent pu les espérer.
Près d’elle, Mahault continuait de parler avec animation. Elle disait : « Je me demande si le père des petites filles est veuf ? Probablement, puisque c’est leur grand-mère qui paraît s’en occuper... Et c’est un autre petit fils, celui qui est entré tout à l’heure. Il est très bien... »
Des rêves s’ébauchaient déjà, des visions de richesse et de plaisirs surgissaient devant les yeux éblouis de Mahault.