Au cœur de l'action, je poursuis l'inspection matinale. Un tapis rectangulaire, vert sapin du Canada, comme l'indique l'étiquette, jouxte le bureau et permet aux enfants, de faire rouler les cubes et assembler des montagnes de petites voitures… Si, c'est possible ! Difficile certes, mais à cœur vaillant… Entre le tapis et le mur s'interpose le grand meuble de rangement… le contenu des rayons variés et colorés semble correspondre encore au libellé des étiquettes facilitant le rangement. Marie-Claudine se révèle intraitable sur ce point. Heureusement, elle renonce à s'occuper de mon bureau. L'espace de travail, séparé du tapis par le meuble à casier où les enfants déposent leur cahier de liaison, s'organise autour de quatre grandes tables qui bénéficient de l'éclairage généreux dispensé par de larges baies vitrées.
Je vérifie la teneur du meuble rouge, contenant les petits jeux mathématiques et le petit matériel de dessin ou de bricolage, feutres, agrafeuse, perforatrice et enfin pots de colle désespérément vides ! Accolée par l'arrière, une étagère de livres délimite une petite bibliothèque de trois mètres sur deux. Dans le coin opposé à mon bureau, où sont disposés sur un tapis, hélas marron, du genre « tronc du sapin du Canada », trône une banquette à grosses fleurs orange, mais confortable, quelques coussins bleu-roi, et un bac de livres bien achalandé. Un petit banc à dossier assure la tranquillité des lecteurs non rebutés par la couleur, en empêchant l'intrusion des enfants cuisinant dans le coin « poupée-dînette » situé juste à côté.
J'examine le dernier coin de la classe, « le coin peinture », effectivement dans le coin de la classe, avec évier propre, serviette sèche, et pinceaux dans les pots de peintures…vides. D'un soupir, je remercie mentalement mon aide-maternelle de veiller un maintien des stocks de matériels de l'école. Je néglige l'inspection du petit ordinateur pendant de mon bureau de l'autre côté de la porte et je me consacre à l'accueil des familles.
Je fais un signe cordial aux accompagnateurs et assène un bonjour tonitruant à chaque enfant pénétrant dans la pièce... Je poursuis de mon insistance chaque enfant jusqu'à ce que ces derniers me répondent à leur tour :
⸺ Bonjour Xavier !
La majorité des enfants prennent maintenant plaisir à ce rituel et me répondent avec sourire. Les premiers jours, beaucoup se demandaient ce que je pouvais bien vouloir en les accueillant ainsi. Maintenant ils apprécient de se sentir attendus et accueillis individuellement... Trois enfants résistent encore et demeurent réfractaires à toutes les marques de politesses envers moi ou leurs camarades... Mais je dois avouer que leurs parents baissent en général la tête le matin au moment du salut ! Valentin aidé de Julien décrète soudain que l'infrastructure routière doit passer en plein milieu du château de cubes instable d’Aymeric et Théo, ce qui me maintient un instant indisponible pour échanger saluts et consignes avec les familles... Bizarrement, ce matin, je remarque qu'ils semblent plus pressés qu'à l'habitude et n'apparaissent que fugitivement devant l'embrasure de la porte... Je décide alors de négliger les ombres fuyantes dans le couloir, pour imposer une déviation routière. Il est urgent d’œuvrer en faveur de la conservation du patrimoine qui, hélas, ne peut lutter plus longtemps contre l'implacable gravité. Je rattrape alors les garçons, soudainement très motivés par le dessin, et leur intime « le conseil » de ranger...
Une maman me fait des grands signes sur le pas de la porte. Je m'approche, de biais afin de vérifier l'efficacité, toute relative, du rangement des cubes.
⸺ Aymeric, dis-je en progressant doucement vers la maman qui m'envoie des dénégations manuelles.
Ma chemise happée au passage par des petits doigts déterminés subit des assauts répétés pour que je m'arrête.
⸺ Tiens, c'est pour toi ! Xavier… m’annonce fièrement Marine en s'agrippant de plus belle au pan de ma chemise.
Avant qu'elle ne finisse par l'extirper de mon pantalon, je saisis la boulette de papier qu'elle me tendait de sa main libre. Abandonnant momentanément Aymeric, qui avait, lui aussi, laissé tomber les cubes, quoique plus bruyamment et la maman de Marine, je me concentre sur le cas de cette magnifique boule de papier recyclé apparemment crayonnée.
⸺ Bonjour Marine, c'est très joli ce que tu m'apportes ce matin !
Marine m'octroie un grand sourire mais ne me rend pas pour autant l'usage de ma chemise. Je lève la tête et j'adresse un sourire résigné à la maman qui ne semble pas le remarquer. Je devine alors que les signes ne s'adressaient pas à moi. Elle voulait en fait faire renoncer sa fille dans son entreprise, sans doute gênée par la qualité du cadeau. Des cadeaux, offerts généreusement et à grand renfort de sourires et de bisous, j'en reçois tous les matins ! Souvent ce sont des dessins, des découpages ou des collages, mais il arrive régulièrement que les enfants m'offrent innocemment des choses plus confidentielles comme la dernière facture d'électricité, la lettre de la mamie ou la vis que papa recherche depuis une semaine pour réparer le radiateur. La boule somme toute, anodine, terne et chiffonnée de Marine ne me choque pas. J'affiche un air dégagé, presque serin malgré le début laborieux de matinée, afin de dédramatiser l'incident aux yeux maternels, toujours focalisés sur sa descendance.
Visiblement, Marine attend quelque chose de moi et elle gardera son otage tant que je ne cèderai pas. J’entame les négociations dans l'espoir de limiter le nombre de victimes innocentes parmi les chemises de moins en moins captives. J'espère ne pas faire de boulettes en parlant de la sienne…
⸺ C'est joli, Marine, très joli… mais, qu'est-ce que c'est ?
⸺ Bah, tu sais bien ! m’affirme-t-elle d'un air outré !
Voilà, je touche le fond du problème. Elle désire que j'identifie son cadeau. Pour elle, il n'y a pas de place pour le doute. Elle s'est appliquée, elle ne comprendrait pas que je ne reconnaisse pas ce qu'elle a voulu faire. Il ne reste plus qu'à noyer le poisson en espérant qu'il gobe la boulette avant !
⸺ Eh bien, euh… cela ressemb…
Trop tard ! Le pan de chemise vient d'être libéré deux fois. D'abord, sous la pression juvénile, de mon pantalon, puis, suite à la surprise juvénile, des mains de Marine. Elle étouffe un petit rire, hausse les épaules et nous abandonne, moi et sa boulette. Je me rhabille et, secouant la tête, croise, enfin le regard bizarrement interloqué de la maman. Je m'approche pour lui rendre l'objet de la discorde mais, comme sa fille, elle fait volte-face et disparaît dans le couloir. Je ne juge pas opportun de la poursuivre, je tenterai d'avoir des informations à la sortie. Toujours lesté de ma boule de papier je me retourne pour confisquer le feutre bleu de Samira et le bouchon correspondant de Théo. Ils ont attrapé simultanément le feutre, chacun par une extrémité. Ne voulant léser personne, le feutre s'est résigné à adopter la tactique du ver de terre. Cette séparation ne convenant ni à Théo ni, finalement, à Samira, il s'en suit une âpre discussion. Ce genre de problèmes de paternité, demeurent souvent insolubles alors je confisque. Il doit bien rester un peu de place sur le bureau. Une brève hésitation plus tard, Samira se saisit du jaune et tend naturellement le bouchon à Théo qui accepte avec un grand sourire…
« Mais après, quand tu prendras du rouge, j'te le garderai pour que tu dessines mieux ! » ajoute ce dernier.
Dépité, je range plutôt le feutre dans sa boîte et me dirige vers le bureau pour y abandonner, discrètement, la boulette de la susceptible Marine. Je regarde l'heure : neuf heures moins trois. Le temps légal d'enseignement n'est pas encore entamé et j'ai déjà l'impression d'être fatigué ! Le temps s'écoule différemment selon que l'on subisse le trépident grouillement de la classe ou le lancinant ronronnement de la photocopieuse. Je regrette amèrement…
⸺ Xavier, Xavier, hein que j'ai raison… Hein, c'est vrai ! m’interrompt Kévin.
Je suppute les chances d'atteindre mon bureau malgré l'interposition de l'enfant surexcité. La boulette de marine m'encombre et je redoute les prochaines sollicitations impérieuses réclamant le maximum de ma disponibilité. Certains matins ne sont pas propices à l'épanouissement pédagogique et…
… grosse merde… c'est vrai !
Bien sûr, dans les situations désespérées, le sang-froid et l'à-propos permettent, en général, d'éviter le pire… mais, sortant à peine de mes réflexions stériles, je prononce le mot le moins adapté à la situation. Oh, c'est un mot tout à fait correct, rien à redire, enfin, si … Tout serait à redire sauf celui-là, mais sorti de son contexte, on ne peut rien lui reprocher. Pourtant surpris par Kévin et ne sachant pas ce qu'il disait lors du calcul de la distance me séparant encore de mon bureau, je lâche un :
⸺ Quoi ?
En le prononçant, je me rends compte de mon erreur tandis que le visage outré de Kévin affiche soudain un sourire incrédule ! Il n'hésite pas suffisamment pour que je puisse me reprendre et m’assène une explication enjolivée :
⸺ Grosse merde ! Y m'a dit grosse merde ! Si j'te promets Xavier, y m'a dit Grosse merde !
⸺ Stop ! Non Kévin ! Peine perdue. Impossible d'endiguer ce flot fleuri.
⸺ … c'est interdit de dire grosse merde, alors j'ai dit... Euh... je vais le dire à Xavier que t'as dit grosse merde !
⸺ Euh ! Il a dit « medre » ! pouffe sournoisement Laure-Sophie.
⸺ Eh, ben ! Tu sais Xavier, un jour mon papa il a dit connasse toi-même ! à mamie Jojo. Intervient Paul sur le ton de la confidence.
Débordé de tous côtés, je hausse le ton, risquant par la même occasion la multiplication des témoins.
⸺ Kévin tais-toi! Va t'asseoir là-bas… et joue tranquillement avec les petits jeux du meuble rouge ! Les autres allez-vous en ! Retournez jouer ! Je ne veux plus vous entendre !
⸺ Mais tu ne sais pas ce qu'a dit Mamie J…
⸺ Non, ça ne m'intéresse pas ! Alors toi aussi Paul ! Tu vas t'asseoir et tu continues ton dessin !
Pendant la dispersion du groupe plus déçu que penaud, je perçois le regard inquiet et perplexe de Vic. Je comprends qu'il se sent responsable, mais non coupable. D'ailleurs, c'est le meilleur copain de Kévin. Ils ne se séparent jamais… Alors forcément, la rupture et l'expression de Vic, témoigne en faveur du plaignant. Je me dirige d'un pas vif vers le présumé coupable en lui mimant un geste de reproche…
⸺ Dis donc, Vic ! Qu’est-ce que tu lui as dit à…
Je peste mentalement ! Je viens de commettre la même faute en moins d'une minute ! Heureusement, Vic n'ose pas encore me répondre et semble réfléchir. J'enchaîne aussitôt pour éviter le déchaînement scatologique.
⸺ Est-ce qu'on a le droit de dire des mots comme cela à l'école ?
⸺ Euh… oui…
⸺ Comment Vic ? Tu es sûr, vraiment sûr, qu'on peut dire des mots comme cela ?
⸺ Bah, oui on peut !
Je ne le détrompe pas mais lui exprime ma désapprobation par une mimique on ne peut plus éloquente, que je renforce en plaçant ostensiblement les poings sur les hanches… Vic perd immédiatement le peu d'assurance qu'il conservait et tente une dernière fois de bredouiller ses justifications.
⸺ Il est vert…son « patalon » et son pull, tout vert… comme de l'herbe… mais Kévin, il est pas petit comme une fleur… il est grand…
Nœud par nœud, mon estomac se prépare à la révélation finale, qu'il pressent dure à digérer. L'erreur judiciaire de neuf heures moins deux complète admirablement l'accueil de la journée. Plus que deux minutes, et après le reste se compte en heures… Mais avant, j'attends la chute du couperet…
⸺ Ça fait comme une grosse herbe, termine Vic au bord des larmes.
…
⸺ Ça ne fait rien, Vic. Tu n'as pas fait de bêtises. Mais ton copain Kévin, c'est toujours ton ami n'est-ce pas ? Oui ? Eh bien, Kévin a cru que tu te moquais de lui. Maintenant il a de la peine, un peu comme toi. Je vois bien que tu ne voulais pas le fâcher et que maintenant tu regrettes. Je pense que, si tu vas le trouver et que tu lui demandes pardon, vous pourrez jouer encore ensemble…
Tu comprends ? Moi je sais que tu ne voulais pas l'embêter, mais Kévin ne le sait pas. Il faut que tu le lui dises…
⸺ D'accord Xavier, murmure Vic pendant que mon estomac se dénoue silencieusement, mais je lui explique aussi pour l'herbe ?
Dommage. La question de Vic vrilla le dernier nœud avant qu'il ne se desserre. Je pense que je ferai toute la journée avec une boule dans l'estomac… Tiens, en parlant de boule…
⸺ Non ce n'est pas la peine… va le voir gentiment et votre dispute va s'arranger.
Nœud… non enfin… neuf heures moins une ! Je décide que l'accueil a assez duré. Le volume sonore de la classe me confirme que la grande majorité des enfants participe à l'effort matinal du désengorgement vocal. Je peux fermer la porte et concentrer toute mon attention à la classe. Les enfants, bizarrement deviennent très rapidement sensibles à ce genre de choses. Inconsciemment, certes, mais inévitablement ils repèrent les moments de baisse de vigilance. En quelques secondes, le volume sonore, l'excitation et l'agressivité atteignent des sommets imprévisibles… souvent une attitude, un geste volontaire ou un bruitage éloquent évitent tout dérapage… Ils comprennent cependant rapidement que les discussions entre adultes réduisent fortement la disponibilité de leur maître et donc leurs contraintes… Même si leur impunité ne dure que le temps de la conversation, cela suffit à neutraliser le frein du passage à l'acte constitué par la peur d'être découvert… La porte ouverte, le défilement irrégulier des parents et des saluts matinaux influent sur les juvéniles comportements et inquiètent parfois les témoins fugaces des ambiances dissonantes des accueils ou des sorties. La porte fermée induit un confinement protecteur où les règles internes n'interfèrent plus avec celles de l'extérieur. Les enfants connaissent leurs droits, leurs libertés et leurs obligations et réalisent très tôt la difficulté de s'y soustraire. Dans la classe il se développe une conscience aiguë de la justice. L'enfant irrespectueux des règles de fonctionnement du groupe ne trouve aucun soutien de la part de ses camarades, au contraire, il doit souvent leur rendre des comptes...
Alors si en plus « le maît' voit les bêtises avant qu'elles soient faites ! »
Réfrénant la pulsion de lancer, habilement certes, mais somme toute, maladroitement la boulette de la très regardante Marine, je m'interdis de vérifier si cette dernière l'est effectivement, et néglige la bienveillante présence de la corbeille à papier. Avec un sincère soupir de soulagement, je referme la porte donnant sur le couloir.
⸺ Enfin seul me dis-je en me retournant vers la foule.