I - Phénomènes et métamorphoses-1

2160 Words
I Phénomènes et métamorphoses La mer et la marée. – Réveil, l’Angelus. – Le calme, la brise, les moutons, préludes, les tempêtes. – Tradition biblique, systèmes, fables et légendes. La nuit est calme et sereine, un silence profond règne dans les campagnes, pas un frémissement dans l’air, pas une feuille qui tremble, la terre est muette ; mais par-delà les hautes falaises, un bruit sourd et mystérieux se fait entendre : – c’est la mer ! Approchez ; sur la limite des flots, vous verrez une ligne éclatante de phosphore qui roule serpente, murmure ou gronde, s’avance ou s’éloigne, tantôt lente et timide comme l’enfant à peine sorti du berceau, tantôt rapide et fougueuse comme l’étalon en fureur. Quelle que soit la vitesse de ce sillon bleuâtre qui fuit le rivage ou l’envahit, un peu plus loin se développe, à perte de vue, une nappe immobile, miroir d’acier qui réfléchit les astres de la nuit, le ciel sombre et les nuages vaporeux appendus à sa voûte. Le silence ne cesse qu’aux points de contact de la mer avec la terre. La marée monte, la marée descend ; ici impétueuse, là paisible, suivant la disposition du fond, mais toujours avec une inflexible régularité. L’air et la terre connaissent le repos ; la mer s’agite sans cesse, et lors même qu’elle semble endormie sous le calme plat, il faut qu’elle se balance dans son vaste lit comme le matelot dans son étroit hamac. Comparables à la circulation du sang, les mouvements de la mer et des fleuves entretiennent la vie du globe rafraîchi et fécondé par leurs eaux. Mais voici le chant du coq ; dans les arbres rabougris par l’âpre brise du large les oiselets y répondent ; leurs gazouillements saluent le crépuscule qui blanchit l’horizon ; les oiseaux de la mer ont pris leur vol, goélands et mouettes battent des ailes ; la terre s’éveille, la marine s’est animée, la cloche du village sonne l’Angélus et les pêcheurs mettent leurs barques à flot. La mer n’est plus d’azur foncé, c’est un champ d’argent, que les premiers soupirs de la brise rident aux alentours de la rive, – souvent ainsi la brise renaît avec le jour ; – vers ses confins extrêmes, la surface des eaux n’a pas encore de mouvement sensible. Bientôt pourtant le clapotis succède au calme plat, le miroir se subdivise en facettes scintillantes, l’azur et l’argent ondulent et se marient. À la plage où se tord l’éternelle ligne d’écume blanche, bondissent les vagues, innombrable troupeau de béliers. Prêtez l’oreille, vous entendrez un groupe d’alertes mariniers qui chantent gaiement, en apprêtant leurs filets. Et la mer elle-même, avec sa voix tour à tour éclatante ou contenue, accompagne ces couplets, ces refrains, qui disent peut-être son éloge. Nos braves gens la comparent à une belle fiancée qui, parée de ses plus brillants atours, sourit à son jeune époux. – « La voici, disent-ils, qui roule d’un air joyeux et mutin, plus sereine qu’une princesse. Elle aussi salue l’aurore naissante ; les rayons du soleil vont la teindre des plus riches couleurs. Elle est d’une humeur charmante aujourd’hui ; elle nous invite à déferler la toile, rit à la brise de terre et nous promet une pêche abondante : Hourra ! faisons rouler notre barque dans ses flots ; en route, camarades ! au travail, et bon courage ! » On se hâte ; les derniers préparatifs s’achèvent ; les poitrines et les bras unissent leurs efforts. La chaloupe glisse sur le galet, puis sur le sable fin à travers les premières lames ; enfin la voici qui flotte ; les mariniers sont montés à bord ; ils poussent. Les poulies ont crié, les voiles battent et retombent lourdement sur les mâts, le vent les gonfle bientôt ; adieu le chant des pêcheurs, il se perd dans l’éloignement, il est couvert par le bruit des avirons qui de toutes parts frappent les flots. Au large, les navires, jusque-là retenus par le calme, s’ébranlent, s’inclinent et volent au milieu des troupes d’oiseaux de mer qui plongent dans leur sillage. Tout à coup le soleil, grossi par la réfraction, sort des ondes, et ses rayons parallèles font de la nappe d’azur un champ d’or, un champ de feu ; la mer est rouge, la mer est embrasée. Contemplez ce splendide tableau, admirez avec respect ces magnificences de la création, n’essayez pas de résister au charme puissant d’un tel spectacle, et fussiez-vous le plus sceptique des hommes, vous vous écrierez, comme le philosophe : « Ô mon Dieu, que vous êtes grand !… » Le soleil s’élève, son diamètre diminue, les nuages empourprés pâlissent, la mer reprend alors sa teinte uniformément bleue ; puis, si la brise augmente graduellement, le clapotis deviendra plus fort, de petites lames se formeront. Sous l’impulsion du vent qui fraîchit encore, vous les verrez se réunir en vagues plus grosses, onduler longuement s’il les pousse dans la même direction que la marée, mais s’il est plus ou moins oblique, plus ou moins contraire, se dresser en crêtes tranchantes, se révolter, lutter, se rouler sur elles-mêmes comme les volutes d’un chapiteau corinthien. Déjà la mer n’a plus cet aspect souriant qui promettait au pêcheur une récolte facile, Perchè cosa non è sotto la luna, Che de’venti e de l’onde abbia men fede, Car, sous l’astre des nuits, il n’est rien dans le monde De moins digne de foi que les vents et que l’onde. Le sable ou les fonds vaseux du rivage sont soulevés par la mer qui s’irrite ; elle prend une teinte d’un vert jaunâtre ou d’un brun triste ; en même temps des nuages gris ont voilé le soleil, et, bourbeuse aux alentours de la terre, elle a au large des tons plombés. Ce nouvel aspect sera de courte durée si le vent augmente de plus en plus ; le masque de plomb est rompu par des masses d’écume, blancs panaches qu’enflamme parfois un rayon furtif du soleil. Éblouissante féerie ! toutes les couleurs du prisme brillent soudain ; les moutons, comme disent les matelots, caracolent parés de rubans et de fleurs. Voyez, sur la mer qui moutonne, les navires filer avec vitesse : ceux-ci, dont la course est favorisée, passent d’un air triomphant, ils s’éloignent sans fatigue, en quelques instants ils ont paru et disparaissent ; ceux-là, que contrarie la direction de la brise, louvoient péniblement sous une voiture étroite ; ils manœuvrent sans relâche, et, malgré la rapidité de leur élan, vous les apercevrez pendant de longues heures, penchés à la b***e, combattant corps à corps, gagnant tantôt à la faveur d’une risée ou d’un remous, tantôt dérivant, perdant en dépit de tous leurs efforts et ne doublant enfin qu’à grand-peine ces menaçants écueils que les flots caressaient naguère, sur lesquels maintenant ils brisent avec rage. Tout cela n’est encore que le prélude de la tempête. – « Jusqu’ici la brise est maniable, » vous diront les navigateurs. Il n’en est pas un qui ne préfère cette mer agitée au calme plat de la belle nuit dont la sécurité nous charmait. Le marin de long cours ne se contente même pas de cette brise légère qui seconde l’effort des avirons et que le riverain a saluée en chantant la mer, sa féconde mais capricieuse nourrice. Il faut au navigateur hauturier un vent frais qui gonfle bien toutes ses voiles, dût le navire audacieusement penché répondre par de sourds craquements aux sifflements du vent dans les agrès. Et alors déjà la brise est trop forte pour l’humble pêcheur qui interrompt ses travaux et regagne la côte, surtout si le temps devient menaçant. Le calme plat est l’ennemi naturel du long-courrier et même du caboteur. Brise du ciel, ma mie, Pourquoi t’être endormie ? Si grand que soit l’horizon Barré pour la flottaison, Ce n’est qu’une prison ! Mais depuis les progrès de la navigation à vapeur, la chanson a cessé d’être vraie, pour une nombreuse variété de marins qui préfèrent le calme aux moindres vents contraires, détestent les vagues agitées et dédaignent presque la brise favorable. Ainsi, en fait de marine, la science nous a ramené au point de départ, car il en fut de même sur les galères et sur les nefs antiques, semblables, par la nature interne de leur moteur, à nos vapeurs modernes. Les marins des navires à vapeur pensent comme ceux de l’enfance de l’art naval. Toutefois, jusqu’à ce que le double problème du non-encombrement et de l’économie ait été complètement résolu, la grande navigation et le grand commerce appartiendront encore au système à voiles, infiniment moins dispendieux et laissant disponible l’espace occupé par le combustible et la machine. Du reste, pour l’homme des mâts et des cordes, comme pour son savant rival des bâtiments à vapeur, ou comme pour l’humble pêcheur du littoral, la tempête, le temps à naufrages, est l’ennemi suprême. Que, durant plusieurs jours et plusieurs nuits, le vent n’ait cessé d’augmenter, que sa violence continue et multiple engendre des lames géantes en amoncelant les nuées sur un horizon sinistre ; que les vagues se poursuivent pour s’entre-dévorer au fond des abîmes et en ressortir presque aussitôt trois fois plus hautes, trois fois plus terribles ; que les légions de l’Océan livrent d’effroyables assauts à la terre ferme, aux rochers escarpés, aux plages frémissantes, aux falaises qu’ébranlent leurs coups ; – oh ! c’est alors un spectacle effrayant, mais tellement grandiose, que l’homme, pénétré du sentiment de sa faiblesse, devra se prosterner devant la Puissance qui « met un frein à la fureur des flots » et qui a dit à la mer : « Tu n’iras pas plus loin ! » Les horreurs de la tempête s’accroissent avec les brouillards et l’obscurité, le voisinage des récifs ou des bancs de glace, les effets des courants et des marées, les détonations de la foudre, les trombes et une foule d’autres phénomènes plus ou moins fréquents suivant les zones et les climats. Sur les côtes africaines, il est un vent embrasé qui, venu des Saharas, ajoute à tous les dangers de la mer les souffrances aiguës et souvent mortelles d’une chaleur torréfiante. Dans les mêmes parages, la tornade, série de sautes de vent, tord les flots en spirale et parfois ne laisse aux marins d’autre ressource que de couper leur mâture. Aux Indes, les terrenos brûlants ne sont pas moins à redouter que le siroco et les autres vents des déserts d’Afrique. Les tempêtes du Bengale, appelées elephanta, et les typhons des mers du Japon et de la Malaisie, tourbillons plus formidables encore que les tornades, tantôt arrachant de leurs emplantures les mâts à sec de voile, les déracinent littéralement, tantôt font sombrer les plus grands navires, même à l’ancre. Les rives de la Plata sont fameuses par leurs pamperos (coups de vents des pampas), qui, descendus des Cordillères, traversent sans obstacle deux cents lieues de pays plat et balayent ensuite les eaux du littoral avec une incroyable fureur. On leur a vu repousser la mer jusqu’à dix milles au large. Au mois d’avril 1793, par exemple, le lit du fleuve fut mis à sec pendant trois jours, et l’on découvrit alors des navires coulés par le fond depuis vingt-cinq ans et plus. Les ouragans et les raz de marée des Antilles ont une lamentable célébrité, sur laquelle l’emporte celle des cyclones de la mer des Indes et du typhon de la Malaisie. Dans le canal de Bahama, des tempêtes qui durent parfois, sans accalmies, pendant des mois entiers, se combinent avec le gulf-stream, dont la vitesse n’est nulle part aussi grande. Les horribles coups de vent du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn ont toujours rendu redoutable le passage de l’Atlantique aux mers immenses dont ils sont les limites avancées. Nulle part, toutefois, pour la fréquence, la violence et la durée, il n’est de perturbations atmosphériques égales à celles qui, en toutes saisons, révolutionnent les mers polaires. Sous le ciel hyperboréen, les vieilles fables des mythologues sont de cruelles vérités. L’antique Aquilon s’engouffre au milieu des banquises, l’outre d’Éole se déchire sans cesse aux angles tranchants des montagnes de glace, et les tourbillons produisent des cataclysmes qui font des éléments un chaos. Tantôt les banquises séculaires s’ébranlent et, gigantesques écueils flottants, descendent vers les régions tempérées emportant la tempête avec elles ; tantôt, perdant l’équilibre, ces masses colossales, ces aiguilles qui touchaient aux nuages, ces îles couronnées de neiges durcies, se retournent sur elles-mêmes et leur chute trouble les profondeurs de l’Océan, dont les longues houles surprendront le navigateur en des zones lointaines. « Vers le détroit de Waigats et les côtes voisines, » dit un vieil auteur, « lorsque les glaces se détachent ou s’assemblent, on entend un tel fracas de glaçons qui heurtent les uns contre les autres, que le 1er septembre 1593, Jean Huygen, capitaine d’un vaisseau hollandais, se trouvant là, dit qu’il semblait que le monde se dut renverser. » Les éruptions volcaniques et les tremblements de terre sous-marins, – les gouffres et les tourbillons qui, depuis Charybde et Scylla jusqu’au Malstrom norvégien, occupent tant de place dans les récits des voyageurs, – les colonnes d’air, parfois embrasées, dit-on, qui s’en échappent à grand bruit, – ces bouillonnements étranges et soudains auxquels on a longtemps attribué les trombes, expliquées d’une manière plus satisfaisante par l’électricité suivant la théorie de M. Ath. Peltier, – les marées, dont la mystérieuse action est encore un problème, malgré Newton et les puissants efforts de la science moderne, – les nombreux accidents qui s’y rattachent, tels que le mascaret de la Dordogne et du Gange, le Pororoca de l’Amazone, les barres et les lames de fond, – les raz de marée, houles terribles absolument indépendantes peut-être du flux et du reflux, – les grands courants, et particulièrement le gulf-stream, dont le parcours de trois mille lieues est aujourd’hui déterminé avec une exactitude rigoureuse, – la phosphorescence des eaux, – les végétations de l’Océan, amas flottants de sargasses dont la rencontre surprit et même effraya les premiers explorateurs de l’Atlantique, – et à côté de ces phénomènes plus ou moins généraux, une infinité de phénomènes locaux d’un intérêt égal, incessamment combinés avec les phénomènes atmosphériques ou astronomiques, ont dû, dès l’origine, ou au fur et à mesure de leur découverte, impressionner profondément les populations du littoral, les navigateurs, et, de proche en proche, tous les hommes.
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