Le froid de l’eau noire du Puits de Vie semblait s’être logé définitivement dans les os d’Iris. Elle tremblait, non plus d'une puissance incontrôlable, mais d'une faiblesse humaine qu’elle avait oubliée depuis l'incendie. Ses mains, autrefois capables de briser la pierre par simple contact, étaient redevenues pâles et fragiles. Elle sentait son cœur battre à un rythme lent, trop lent, débarrassé de la fureur électrique de l'Originelle. Dans les bras de Kaelen, elle n'était plus qu'un poids mort, une proie facile au milieu d'une arène de prédateurs.
Julian s’avança dans la salle circulaire, ses bottes de combat claquant sur le quartz avec une arrogance qui faisait écho à celle de leur enfance. Talia marchait à ses côtés, un sourire victorieux déformant ses traits ronds. Derrière eux, les soldats de l'Est pointaient leurs fusils à impulsion d'argent sur les parias, qui reculaient avec des grognements de peur.
— Regarde-toi, petite sœur, cracha Julian, s'arrêtant à quelques pas de l'autel. Tu as toujours eu ce besoin pathétique de te sacrifier pour les plus faibles. Tu as donné ton pouvoir pour une gamine qui n'est même pas censée exister. C'est presque poétique.
Kaelen se redressa, serrant Iris contre son torse, son corps formant un rempart de chair et de muscles. Son loup grondait, une vibration basse qui faisait frissonner l'air, mais Iris sentait la fatigue de l'Alpha. Les combats à la Citadelle et la traque l'avaient épuisé.
— Fais un pas de plus, Julian, et je t'arrache la gorge avant même que tes hommes ne puissent presser la détente, menaça Kaelen, ses yeux d'or virant au noir absolu.
— Oh, je n'en doute pas, Kaelen, rit Julian. Tu es une bête magnifique. Mais même une bête meurt si on lui coupe la tête. Talia, fais-leur la démonstration de notre nouvel accord avec le Conseil.
Talia sortit un petit boîtier noir de sa ceinture. Elle pressa un bouton, et une fréquence ultrasonique stridente envahit la salle. Kaelen s'effondra à genoux, lâchant Iris, ses mains plaquées contre ses oreilles. Maya, bien que stabilisée par le Puits, poussa un cri de douleur en se roulant au sol.
— Un neutralisateur de fréquence neurale, expliqua Julian avec désinvolture. Inutile contre les humains, mais fatal pour les Alphas dont les sens sont trop aiguisés. Tu es fini, Kaelen. Le Nord est à moi, et ta "Reine" va revenir dans la Meute du Sud pour purger ses péchés.
Iris, bien que vidée de son flux, sentit une rage froide la parcourir. Elle n'avait plus de griffes, mais elle avait toujours son esprit, cette part de "Chimère" que Kaelen avait sculptée dans la douleur. Elle rampa vers Kaelen, ses doigts effleurant son épaule.
— Kaelen... murmura-t-elle, cherchant le lien de Mate.
C'était comme chercher une station de radio dans le vide. Le lien était là, mais il était ténu, silencieux. Elle ne pouvait plus lui donner de force, mais elle pouvait lui donner une direction. Elle ferma les yeux et se concentra sur l'image de la petite Maya.
— Tue-les, Kaelen... Ne les laisse pas la prendre...
La fréquence du boîtier de Talia augmenta, et Kaelen commença à saigner du nez. Julian s'approcha pour saisir Maya par le bras, mais au moment où il allait la toucher, Sola, la géante paria, intervint. Son bras mécanique s'abattit sur le sol, créant une onde de choc qui fit vaciller les soldats.
— Personne ne quitte le Sanctuaire en tant qu'esclave ! hurla Sola. On est peut-être des monstres, mais on est chez nous !
Le chaos éclata. Les parias, galvanisés par leur chef, chargèrent les soldats de l'Est. Le bruit des fusils, les hurlements de transformation et le fracas du métal emplirent la grotte. Profitant de la confusion, Iris rampa jusqu'au boîtier que Talia avait posé sur un rebord de pierre pour dégainer sa dague.
Ses mains tremblaient, mais sa volonté était de fer. Elle saisit le boîtier et, au lieu d'essayer de l'éteindre, elle le frappa violemment contre le bord tranchant du Puits de quartz. Le plastique éclata, et la fréquence s'arrêta net.
Kaelen se redressa d'un bond, ses yeux injectés de sang. Il n'attendit pas. Il bondit sur Julian avec la vitesse d'un éclair noir. Le choc fut brutal. Les deux hommes roulèrent au sol, Julian essayant d'utiliser ses techniques de combat d'élite, Kaelen n'utilisant que la force brute et la rage d'un père.
Iris, quant à elle, se retrouva face à Talia. La rousse brandissait sa dague, ses yeux brillants de haine.
— Sans ton pouvoir, tu n'es rien, Iris ! Je vais te découper ce joli visage avant de te livrer à Julian !
Talia se jeta sur elle. Iris esquiva, utilisant le peu de souplesse qu'il lui restait. Elle ne chercha pas à se battre au corps à corps. Elle utilisa l'environnement. Elle saisit une poignée de sable de quartz brûlant près du Puits et le jeta aux yeux de Talia.
La rousse hurla, ses mains allant à son visage. Iris n'hésita pas. Elle ramassa la dague de Talia au sol et la plongea dans son épaule. Pas pour tuer, mais pour neutraliser.
— Je n'ai plus besoin de pouvoir pour te voir telle que tu es, Talia : une traîtresse qui finit toujours par perdre, murmura Iris.
Kaelen avait pris le dessus sur Julian. Il le tenait à la gorge, ses crocs à quelques millimètres de sa jugulaire. Julian, le visage ensanglanté, ne souriait plus.
— Tue-moi... et l'Est rasera le Nord demain... haleta Julian.
— Laisse-le, Kaelen ! ordonna Iris, s'approchant d'eux, Maya serrée contre elle.
Kaelen tourna son visage de monstre vers elle.
— Il a essayé de nous détruire, Iris !
— Si tu le tues, tu deviens le monstre qu'il prétend que tu es. Jette-le dehors. Qu'il aille dire à son Conseil que le Nord a une nouvelle Reine, même sans couronne. Et s'ils reviennent... je leur montrerai que le venin d'une Chimère est plus mortel que n'importe quelle magie Originelle.
Kaelen hésita, puis jeta Julian comme un sac de déchets vers ses soldats qui reculaient. Sola et les parias encerclèrent les hommes de l'Est, les forçant à battre en retraite vers les tunnels supérieurs.
Le silence revint dans la salle du Puits, seulement troublé par les gémissements des blessés. Iris s'effondra sur le sol, épuisée. Elle regarda ses mains. Elles étaient humaines. Elles étaient vulnérables. Mais pour la première fois depuis son réveil, elle se sentait libre.
Kaelen s'approcha d'elle, reprenant forme humaine. Il s'agenouilla et la prit dans ses bras, posant son front contre le sien.
— Tu m'as sauvé, murmura-t-il.
— On est quittes, Kaelen. Pour le moment.
Maya s'approcha d'eux et posa ses mains sur celles de ses parents. Une légère lueur argentée circula entre eux trois. Le lien n'était plus une chaîne, c'était un cercle.
— On va où maintenant ? demanda Maya.
Iris regarda Sola, qui observait la scène avec respect. Elle regarda Kaelen.
— On ne retourne pas au Manoir. Le Manoir est un tombeau. On va construire quelque chose de nouveau. Ici. Avec eux.
La Reine était tombée, mais la rebelle venait de naître.