Chapitre 2

3845 Words
Chapitre 2Les deux cercueils étaient posés côte à côte sur des tréteaux de métal gris. Les véhicules des pompes funèbres, ainsi que les porteurs, se tenaient légèrement à l’écart des proches et des intimes. Les hommes en gris, très dignes dans leurs costumes sombres, avaient une attitude compatissante envers les personnes présentes dans l’assistance. Georges, un ami de jeunesse de Michel se détacha de la foule et sortit de sa poche un petit papier plié en quatre. Ses mains tremblaient quand il débuta sa lecture. Vous avez, commença-t-il — la voix emplie d’émotion — décidé de mourir ensemble. Ce geste vous appartient, mais sachez que la tristesse nous étreint profondément. Je vous connais depuis si longtemps que de… excusez-moi… que de ne plus vous voir dans mon environnement va être pour moi et pour nous tous ici présents une désolation, tant votre rayonnement nous impressionnait et votre amour… — des larmes coulèrent sur les joues de l’homme aux cheveux gris. Je… je sais que la mort de votre fils Patrice vous a terriblement traumatisés, mais Laurence, Karine et Ludo ont su vous redonner espoir et surtout l’amour de la vie. Malheureusement un grain de sable est venu détruire ce bonheur. Nul… Nul ne saura probablement ce qui s’est passé et ce qui vous a conduits à ce geste terrible, mais sachez que vous resterez à tout jamais dans nos cœurs et nos esprits. Lao Tseu a dit : « La vie est un départ et la mort un retour. » Bon voyage mes amis et dites bien à votre fils que nous pensons également à lui. Georges replia la feuille à larges carreaux qu’il venait de lire et la rangea dans sa poche. Il leva les yeux au ciel, comme dans un ultime regard vers ses amis, mais il ne vit qu’un ciel immaculé de bleu, c’était un temps à faire du vélo, comme Michel aimait le pratiquer à cette époque. Cette évocation rendit Georges encore un peu plus triste… Un des hommes en sombre s’approcha de Laurence et lui murmura quelques mots à l’oreille. Elle acquiesça simplement de la tête. Le responsable de l’équipe fit un signe de la main à ses collègues, ils encadrèrent le premier cercueil et le soulevèrent dans un ensemble parfait. Lentement ils le portèrent au-dessus du trou béant où reposait déjà Patrice sous une épaisse dalle de séparation en béton. À l’aide de solides cordes ils descendirent lentement Michel vers sa dernière demeure. Après avoir posé des cales ils renouvelèrent l’opération avec Agnès. Le plus jeune des porteurs se positionna près de la tombe en tenant une corbeille d’osier remplie de roses rouges. Laurence fut la première à jeter une des fleurs sur le cercueil de bois blanc dans lequel reposait pour l’éternité sa mère. Derrière ses lunettes noires, les larmes coulaient intensément, le mouchoir blanc n’arrivait pas à assécher le flot continu de larmes ruisselant sur ses joues pâles. Elle se mit légèrement à l’écart afin d’attendre la famille et recevoir les condoléances des amis, ainsi que des connaissances familiales, pratiquement tous issus des associations où ses parents militaient depuis plusieurs années. Ainsi se retrouvaient pêle-mêle, des cheminots, des syndicalistes, des cyclistes du club de vélo… En fin de cérémonie Samia sa complice s’approcha et l’embrassa tendrement dans un geste ultime d’amitié. Les deux amies se connaissaient depuis l’adolescence, Laurence la blonde, fille des pavillons et Samia la brune, la guerrière de la cité. C’est au handball que les deux adolescentes à peine âgées de douze ans se rencontrèrent pour la première fois. Depuis elles ne s’étaient plus séparées. Samia, avait quitté la cité pour devenir gardien de la paix et gravir, à force d’examens, les échelons de la hiérarchie policière jusqu’à devenir chef de groupe au mythique 36 quai des Orfèvres. Situation dont Laurence profitait régulièrement pour obtenir des tuyaux sur un fait divers du moment sur lequel elle avait la charge d’écrire un article, ce que Samia faisait dans la mesure où l’information n’était pas réellement confidentielle. Samir fut le dernier à venir à lui présenter ses condoléances. Il la prit affectueusement dans ses bras sans un mot et l’embrassa sur la joue. Laurence ne doutait pas, malgré leur séparation, de sa présence. Il avait toujours répondu présent à ses demandes et aujourd’hui, plus qu’un autre jour elle avait besoin de lui. Après les obsèques il la raccompagna à son domicile et passa la fin de journée avec elle. Le soir venu, Laurence lui demanda de passer la nuit avec elle. Sa présence la rassurait dans les moments difficiles. Ils se couchèrent tard et Laurence s’endormit sagement dans les bras de son « ex ». Quand elle se réveilla Samir était déjà debout et l’attendait sur la terrasse ensoleillée. Le café était fumant et des croissants chauds l’attendaient. Elle se pencha sur son ami et l’embrassa. — Tu es magnifique dans la lumière du matin, lui dit-il. — Merci, tu es sorti pour les viennoiseries ? — Oui, je me suis dit que cela te ferait plaisir. — C’est le cas, dit elle en s’asseyant. Ses jambes musclées avaient toujours fait rêver Samir, il aimait la voir marcher devant lui, son déhanchement l’excitait terriblement. Leur séparation avait été pénible à vivre tant les motifs étaient futiles. « Si chacun à l’époque avait fait un minimum d’effort, probablement que vous vivriez encore sous le même toit », avait dit un jour Agnès à Samir lors d’une rencontre fortuite au supermarché du coin. — Tu as bien dormi ? demanda-t-il. — Moyennement, répondit-elle en plongeant un croissant dans son bol de café noir. — C’est quoi ton programme aujourd’hui ? — Je vais passer chez mes parents pour voir si je trouve des informations dans les papiers ou l’ordinateur de mon père. — Tu crois qu’ils n’ont pas fait le ménage ? — Probablement que si, mais je dois vérifier. Samir regarda au loin, devant lui s’étalait la banlieue où il avait grandi. Il aimait ce département, ses odeurs, ses marchés, cette mixité qui faisait que l’on pouvait croiser un breton et un kabyle. Toutes ces richesses culturelles qu’il aimerait transmettre un jour à ses enfants. Il regarda Laurence perdue dans ses pensées et il l’imagina avec une petite fille à la peau mate et aux longs cheveux blonds bouclés dans les bras. Leurs regards se croisèrent. Instinctivement, Samir se leva, se mit derrière Laurence et commença à lui masser les épaules, ainsi que le cou. Il savait qu’elle adorait cela et sentit ses muscles se relâcher. Laurence ferma les yeux, elle se revit le premier soir où elle fit l’amour à Samir, intense et v*****t, le plaisir avait été une explosion de couleurs. Son corps musclé par des années de pratique intensive des arts martiaux et notamment du krav maga dégageait une puissance rassurante. Souvent, quand ils étaient allongés nus dans les draps de son lit, elle faisait glisser ses doigts sur les abdominaux parfaitement dessinés de son amant. Cette harmonie corporelle était doublée d’un sens profond de l’amour physique. Pendant leur période de vie commune, il avait été un amoureux extraordinaire sachant explorer tous les recoins de son intimité. Faisant de la moindre parcelle de peau une zone érogène, dans ses bras tout son corps devenait sensuel. Cette évocation fit monter une boule de plaisir au creux de son ventre. Elle se leva et l’embrassa fougueusement, la tension de ces derniers jours multipliait la puissance de l’excitation. Ils firent l’amour, debout, sauvagement, ce fut bref et intensif. Ni l’un ni l’autre n’avait eu d’aventure depuis leur séparation, peut-être qu’ils attendaient que la magie du premier jour revienne… Ils prirent leur douche ensemble. Contrairement à beaucoup de couples, qui après une rupture et des retrouvailles culpabilisent, eux étaient dans un état de plénitude complice. Attitude ou posture qui fait que les gens rient pour un rien, se frôlent, se caressent… Alors que Laurence finissait de s’habiller son portable sonna. Un rapide coup d’œil sur l’écran l’informa que c’était son rédacteur en chef qui l’appelait. — Allô ! — Salut Laurence c’est Jeff, comment vas-tu ? — Comme quelqu’un qui vient de perdre ses parents. — Au nom de tous ici au journal, je te prie d’accepter nos condoléances. — Merci. — Si tu veux prendre quelques jours, il n’y a pas de problème, tu peux. — Non, je vais me rendre ce matin chez mes parents et cet après-midi je passerai au journal. — Comme tu veux, je t’embrasse. — Moi aussi. Elle rangea le téléphone dans la poche de son blouson et prit son casque. Samir était parti peu de temps avant elle, non sans avoir prit le temps de l’embrasser longuement et en promettant de la revoir le soir même. Arrivée au sous-sol, elle introduisit la clé de contact dans sa Yamaha R1 noire. Le son qui sortit de l’échappement la fit frissonner de la tête aux pieds, elle adorait le bruit de ses quatre cylindres. Elle poussa la poignée des gaz et le rugissement de la moto sportive lui claqua dans les oreilles comme les percussions d’une musique électro. Un clic pour ajuster le casque, les scratches des velcros pour fermer les gants et Laurence enfourcha la machine de plus de 100 chevaux. Bip d’ouverture du premier portail, puis basculement du second pour arriver sur la rue, un coup d’œil à gauche à droite personne. Première jusqu’à 5 000 tours, puis la deuxième et déjà le feu rouge. Plus de quinze ans qu’elle roulait et jamais d’accident grave, par contre des gamelles comme tous les motards, elle en avait pris, mais jamais par sa faute. Toujours il y avait eu une voiture qui coupait la route, ou un piéton qui décidait brusquement de passer au vert. Après un quart d’heure de route elle se gara devant le pavillon familial, elle coupa le contact et mit la moto sur la béquille latérale. Elle sortit de sa poche la télécommande de l’alarme et la désactiva, elle pénétra dans la maison aux volets clos. Quand elle ouvrit le dernier battant des volets de la pièce du bas, la lumière pénétra dans la salle. Elle posa son casque et ses gants sur la table de la cuisine américaine et se dirigea vers l’escalier desservant l’étage du bureau et des chambres. En haut des marches elle pénétra dans la pièce aux murs couleur taupe. Sous la fenêtre un bureau en verre acheté d’occasion. « Une très bonne affaire ! » avait dit Michel de retour de son achat chez un jeune fonctionnaire muté en province. Elle se glissa avec un certain respect dans le fauteuil de cuir et alluma l’ordinateur portable, après un bip l’écran afficha le message sibyllin : « Mot de passe. » Elle tapa : Mistou, le nom de son chien mort il a plus de vingt ans, son père n’était pas très original en la matière. Les fichiers textes défilèrent devant ses yeux, mais rien de bien surprenant, elle passa ensuite aux images et les consulta une par une, là non plus elle ne découvrit rien de plus qu’elle ne savait déjà. Le seul fait marquant fut de lui remémorer des souvenirs, rien d’extraordinaire. « De toute façon s’il y avait eu des informations sur leur suicide, papa les aurait fait disparaître », pensa-t-elle. Il restait la messagerie, elle ouvrit sss, de nouveau demande de mot de passe, elle tapa le même, mais un message d’erreur s’afficha. « Tiens ! il a changé, qu’a-t-il pu mettre comme nom ? » s’interrogea Laurence. Après quelques instants de réflexion elle écrivit le prénom de son neveu : Ludovic. Bingo ! la boîte mél s’ouvrit. Elle lut avec attention les échanges de ses parents, mais là non plus, pas de méls originaux, des photos de vacances, des départs en retraite… Rien d’intéressant. Laurence ferma l’écran et se dirigea vers l’armoire située au fond de la pièce, à l’intérieur, sur les étagères des classeurs étaient rangés par ordre alphabétique, banques, impôts, vacances… Elle commença par celui des relevés bancaires. Ils étaient classés par ordre d’arrivée, le dernier reçu sur le dessus et les plus anciens en dessous. En feuilletant les documents à en-tête du Crédit Mutuel, elle constata que ses parents avaient un compte-courant, un livret d’épargne et un de développement durable. Cela ne surprit pas Laurence, elle savait que sa mère gérait très bien l’argent du ménage, d’ailleurs ils détenaient de coquettes sommes sur ces différentes épargnes. Elle feuilleta machinalement les derniers mois, quand un montant l’étonna. Entre le mois de mars de l’année passée et aujourd’hui, il manquait dix mille euros, alors qu’ils n’avaient pas, a priori, fait de voyage ou de gros achats. Laurence examina attentivement les dernières écritures et trouva que l’argent manquant correspondait à un retrait en espèces 10 mois plus tôt. Elle sortit son téléphone et appela sa tante. — Bonjour, c’est Laurence. — Comment vas-tu ? As-tu bien dormi ? — Oui, Samir est resté à la maison, j’avais besoin de quelqu’un pour me rassurer. — Vous avez remis le couvert ? — Je t’en parlerai plus tard, par contre je viens de regarder les comptes de papa et maman, ils ont retiré dix mille euros en liquide, tu saurais pourquoi ? car je n’ai pas le souvenir d’un achat ou d’un voyage quelconque. — Pas la moindre idée, répondit Brigitte, tu sais sur l’aspect financier ils étaient assez secrets, même pour moi. — Bon, je continue mon exploration, je t’embrasse. — Mois aussi. Elle ne trouva aucun document attestant de l’utilisation de cette somme et c’est légèrement désabusée qu’elle ferma la maison pour se rendre à son journal. Il lui fallut à peine cinq minutes pour rejoindre l’A3 et foncer vers la porte de Bagnolet. Elle poussa sa machine à 180 km/h, les voitures restaient sur sa droite comme collées à l’asphalte. Arrivée dans la côte de Romainville elle rétrograda pour passer à 90 devant le radar. Puis elle accéléra de nouveau jusqu’au virage d’accès au périphérique, puis décélération, quatrième, troisième, seconde, la moto pris de l’angle. Le sol se rapprochait dangereusement, mais Laurence en pilote chevronnée bascula sur son siège pour se remettre en ligne. Les vitesses montèrent, deux, trois quatre et le compte-tours s’affola… Elle coupa en diagonale l’autoroute urbaine pour rejoindre l’espace des motards entre la troisième et la quatrième file de voitures. Cette place était un peu dangereuse mais Laurence essayait de ne pas dépasser de plus de trente kilomètres à l’heure les voitures les plus lentes afin de pouvoir réagir de façon opportune en cas de danger. Cette règle de conduite lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises. La dernière fois c’était un automobiliste concentré sur son téléphone qui déboîta à dix mètres devant elle. Debout sur ses freins elle avait évité de justesse la Citroën C3 noire qui continua son chemin comme de si rien n’était. Le chauffeur de la voiture ne dut pas comprendre ce qui lui arrivait quand Laurence arriva à sa hauteur et donna, dans un geste très acrobatique, un v*****t coup de pied dans le rétroviseur de droite de la Citroën qui s’arracha d’un coup et pendit lamentablement le long de la portière. C’était la sanction que beaucoup de motards appliquaient aux automobilistes plus soucieux de leur communication téléphonique que de la vie des conducteurs de deux-roues. La sortie porte de Clignancourt approchait, clignotant à droite, les feux en bas de la rampe étaient au vert, direction l’avenue Michelet, un kilomètre plus loin le journal. Toujours le même rituel, couper le contact, enlever le casque… Derrière sa banque d’accueil l’hôtesse lui fit signe d’approcher. — Bonjour Laurence, j’ai appris pour tes parents, toutes mes condoléances. — Merci Sophie, c’est gentil. Ces gestes affectueux la touchaient même s’ils venaient de gens avec qui elle n’avait que peu de relations, mais cela démontrait que tout n’était pas pourri dans ce bas monde et que certaines valeurs, comme la compassion demeuraient. Elle prit les escaliers pour rejoindre sa rédaction. Jeff, son patron, était plongé dans la lecture de la revue de presse. Laurence frappa à la porte toujours ouverte. — Entre ma belle, je te prie de croire… enfin tu vois ce que je veux dire. — Très bien et merci. — Assois-toi ! Jeff avait toujours été pour Laurence une référence en matière journalistique. La soixantaine révolue, le cheveu rare et blanc, il était le « baroudeur » tel qu’on l’imagine dans les livres. Pied-noir d’origine, il avait vécu jusqu’en 1962 en Algérie, arrivé en France il poursuivit ses études à Marseille et intégra l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr en 1970. À l’issue de sa formation il fut promu officier parachutiste et ce, jusqu’à la fin des années quatre-vingt avant de « s’engager en journalisme ». Grand reporter, il couvrit plusieurs conflits à travers le monde (Ogaden, Cambodge, Angola, Nicaragua, Liban…). Progressivement, il renoua avec le sable de ses origines et les paysages du Ténéré à la Mauritanie. Malheureusement la guerre du Kosovo et une blessure mal soignée mettront un terme à sa carrière, avec en prime une jambe abîmée à vie, qui le fera boiter jusqu’à la fin de ses jours. Célibataire endurci on lui prêtait de nombreuses conquêtes et beaucoup de stagiaires auraient, aux dires des « concierges » du journal, cédé à ce guerrier du journalisme, icône de la rédaction. Laurence l’adorait et il le lui rendait bien, il était son père spirituel et jamais aucun quiproquo n’avait entravé leur relation. Même si certaines mauvaises langues les avaient rencontrés bras dessus, bras dessous à la sortie de plusieurs restaurants. Attitude qu’ils aimaient entretenir, l’ambiguïté était un jeu pour eux. — Ton moral ? — Moyen, mais maintenant je vais essayer de comprendre pourquoi ils sont passés à l’acte. — C’est toujours ce que veulent savoir les familles, malheureusement on ne trouve pas toujours la réponse. — Je sais, c’est pour cela que je veux « bosser » et en parallèle mener l’enquête pour essayer de savoir… — C’est parfait, et en plus j’ai un sujet en or pour toi, d’autant plus qu’on n’est pas pressé de le sortir, surtout, il te permettra de prendre l’air. — Explique, demanda Laurence en s’asseyant de façon plus confortable dans le fauteuil en cuir en face de son patron. — J’ai un cousin qui est installé au fin fond de la Seine-et-Marne et qui fait de l’élevage de bovins. Laurence le regarda l’air surpris, elle avait plus l’habitude des cités de banlieue que des hameaux campagnards. — Ne t’inquiète pas c’est dans ton registre ; donc, reprit Jeff, mon cousin Antoine voudrait que l’on enquête sur le rachat des terres de son village par un type qui s’approprie tout ce qui traîne. Alors au départ quand il m’en a parlé on était dans une fête des anciens et tu sais comment cela se passe, un verre en entraîne un autre et je lui ai promis que nous irions faire un tour. — Super, je prends des bottes en caoutchouc, ironisa Laurence. — Tout à fait, répondit Jeff en souriant, blague à part tu partiras avec une voiture du journal — je ne veux pas te voir partir à moto —, et tu te présentes demain à 10 heures à l’adresse que voici. Elle prit la feuille de papier blanc et jeta un œil rapide sur le domicile du cousin. — Si tu en as besoin tu dormiras chez lui, d’accord ? — J’ai le choix ? interrogea Laurence. — Pas vraiment, mais ne fais pas la « gueule », ça va être rapidement réglé, tu vas voir. — Et mon enquête « perso » ? — Je te laisserai du temps, tu as quinze jours pour nous faire un papier consistant pour le magazine, autrement tu pars direct sur la quotidienne et ta recherche personnelle… — C’est bon, j’ai compris. — Je préfère te voir un peu « remontée », tu prends la voiture ce soir comme cela tu pourras partir de bonne heure demain, allez viens que je t’embrasse ! dit Jeff en faisant le tour de son bureau. Laurence se leva et vint se lover dans les bras de son ami, ils restèrent un long moment comme cela, puis Jeff la regarda dans les yeux. — Vas-y ma belle, te laisse pas « bouffer » par la mort. Elle sourit et quitta Jeff en lui faisant un signe de la main. Elle passa à son bureau pour s’isoler et ouvrir son téléphone, pendant la conversation elle avait senti le vibreur de son téléphone, signe de l’arrivée d’un texto, celui de Karine l’attendait. Elle lut les coordonnées de l’association d’aide aux victimes de la route et composa le numéro indiqué. — Bonjour, je souhaiterais parler à la personne qui s’occupe d’aider les couples dont les enfants sont décédés dans un accident de la route, s’il vous plaît. Après quelques secondes d’attente, une voix douce et caressante demanda : « Oui, que puis-je pour vous ? » — Bonjour, je m’appelle Laurence Lecornu et mes parents ont suivi une thérapie dans un de vos groupes de paroles. — En effet, je me rappelle très bien d’eux, des gens charmants, comment vont-ils ? — Ils se sont suicidés la semaine passée. — Oh mon dieu ! répondit la femme de l’hôpital, je vous prie d’accepter mes sincères condoléances, vos parents étaient des gens agréables, je ne comprends pas. — Moi non plus, c’est pour cela que je souhaiterais vous rencontrer. — Mais bien sûr, quand voulez-vous passer ? nous avons un groupe ce soir donc je serais présente, si vous êtes disponible ? — À quelle heure ? — 19 heures, mais vous… voulez peut-être participer, demanda timidement la femme. — Non, juste échanger avec vous, Madame… — Nadine Leroy, je suis la psychiatre du groupe. — Très bien, à ce soir Docteur Leroy. — S’il vous plaît et rappelez-moi votre prénom ? — Laurence. — Très bien Laurence, à ce soir alors. — À ce soir. Laurence raccrocha et commença à prendre connaissance de ses messages. Après plus d’une semaine de congé le répondeur et la boîte de réception de la messagerie étaient bien chargés. À 18 heures elle quitta son bureau et prit la direction de l’hôpital de l’Ouest. Dans le hall d’entrée elle se dirigea vers l’accueil. — Bonjour, j’ai rendez-vous avec le docteur Leroy. — Vous prenez l’ascenseur et c’est au troisième à droite. — Merci. L’ascenseur, récent, la déposa à l’étage en un temps record. La moquette et les murs clairs donnaient une certaine chaleur au lieu, des tableaux de paysages provençaux aux tons pastel, complétaient le décor. Laurence se dirigea vers la droite et frappa à la porte de Nadine Leroy. — Entrez, je vous prie. La quarantaine pulpeuse, la psychiatre avait une longue chevelure rousse qui lui tombait en cascade sur les épaules. Son sourire rassurant et des yeux verts pétillants donnaient envie de lui demander de l’aide, elle respirait la compassion. — Laurence, je suppose ? — Oui. — Nous allons nous installer à la table près de la fenêtre si vous voulez bien. — Parfait. — Que puis-je pour vous ? — Mes parents sont souvent venus ici, pouvez-vous m’en parler s’il vous plaît ? La psychiatre, ouvrit un dossier et consulta rapidement ses notes. — Alors, sur les conseils d’un ami médecin qu’ils avaient consultés, ils sont venus quelques mois après la mort de votre frère. Ensuite, que puis-je dire… Ils furent très assidus à nos séances, des progrès dans la gestion de leur chagrin se sentaient et il y a 10 mois à peu près, le déclic. — C’est-à-dire ? — Vos parents revivaient comme si rien ne s’était passé, comme s’ils avaient tout évacué et on ne les a plus revus, c’est pour cela que je vous demandais comment ils allaient. D’ailleurs vous avez dû vous en rendre compte ? — C’est vrai, en y réfléchissant ils respiraient le bonheur ces derniers temps. — Vous voyez, vous aussi vous vous en êtes rendu compte. — Mais il ne s’est rien passé de particulier à cette époque, du moins à ma connaissance et je dois avouer que je ne comprends pas. — Je ne suis pas vraiment surprise, parce que depuis quelques années nous avons de remarquables résultats et de nombreuses personnes ont réussi, comme vos parents, à passer à autre chose si je puis dire. — Cela se passe toujours comme cela ? — Presque… — Comment cela ? — Actuellement nous avons un monsieur, qui n’arrive pas à faire son deuil, il a perdu son frère dans un accident de la circulation. — Ce doit être terrible. — Comme vous dites et heureusement qu’on est là pour lui apporter un peu de réconfort. — Vous pourriez me communiquer le nom des gens, en plus de ce monsieur, qui étaient dans le groupe de mes parents ? — Comme cela non, je dois leur demander s’ils souhaitent échanger avec vous. — Je comprends. — Par contre, si vous me laissez une adresse mél, je vous ferai parvenir la liste des personnes qui éventuellement seraient d’accord pour vous rencontrer, cela vous convient-il ? — Parfaitement, répondit Laurence en sortant une carte de visite de sa poche. Nadine lut la carte avec surprise. — Vous êtes journaliste ? — Oui, mais ne vous inquiétez pas je ne vais pas fouiner dans vos affaires, je veux juste essayer de comprendre, sourit-elle, en sentant une certaine retenue de la part de la psy’. — J’imagine très bien votre désarroi. Excusez-moi, dit Nadine en se levant, mais je dois accueillir mes patients. — Je vais vous laisser et j’attends de vos nouvelles. — Pas de souci, je vous envoie un mél dès que possible. Les deux femmes se serrèrent la main et Laurence se dirigea vers l’ascenseur. Au moment où elle s’apprêtait à appuyer sur le bouton d’appel les portes s’ouvrirent, un homme d’une soixantaine d’années en sortit et se dirigea vers Nadine qui l’embrassa tandis que Laurence pénétrait dans l’ascenseur.
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