Lucy était mal à l’aise, presque honteuse, car la soirée avait pris une tournure à mille lieues de celle qu’elle avait envisagée lorsqu’elle avait soigneusement dessiné son plan, quelques heures auparavant.
Dans son esprit, les choses devaient ressembler aux scènes simplifiées des films qu’elle connaissait : une femme s’installe devant un verre, un homme s’approche, les paroles coulent, puis surviennent les gestes maladroits, les baisers précipités, les vêtements arrachés à tâtons, et enfin le tumulte d’un lit, d’un canapé, voire d’un tapis — l’endroit importait peu.
Quand elle avait rédigé sa fameuse liste, jamais elle n’avait imaginé qu’un regard étranger s’y poserait. Ce carnet, seul Sonia, sa confidente, devait le voir. Lucy comptait d’ailleurs lui envoyer une photo, pour rire.
— Allez, Lucy ! Tu ne vas pas reculer maintenant. Tu voulais tester tes limites, eh bien, l’occasion est là. Un homme magnifique t’offre une nuit. Saisis-la !
Elle vida d’un trait ce qui restait dans son verre, et afficha un sourire qu’elle voulut hardi.
— Et si on commençait par finir ce verre ? lança-t-elle.
Il éclata d’un sourire.— Avec plaisir. Ensuite, on danse, et après… chez toi ou chez moi.
— Chez toi. Oui, chez toi, souffla-t-elle, empressée. Pas question qu’il découvre son adresse. La dernière chose dont elle avait besoin était la visite imprévue d’un amant d’un soir au petit matin.
Elle ne cherchait ni romance ni attachement. Elle voulait seulement cette expérience unique, puis retrouver la tranquillité de sa vie de travailleuse acharnée. Elle s’épanouissait dans l’indépendance, dans la maîtrise de ses journées, dans sa réussite. Pourquoi ajouter à cela les complications futiles d’une relation ? Ces appels interminables, ces disputes absurdes, ces compromis étouffants… Rien ne l’attirait dans ce chaos.
— Alors c’est décidé, on va chez moi, conclut Tom en opinant.
Sam arriva à ce moment avec deux verres.— On dirait que tu n’es plus seule, observa-t-il.
— En effet, répondit Tom. Et assure-toi qu’elle ait de quoi boire encore, elle en a besoin.
Sam jeta un regard interrogatif à Lucy.— Oui… j’ai bien besoin d’un autre verre, confirma-t-elle avec un sourire reconnaissant.
Puis Tom, l’œil brillant, demanda :— Dis-m’en un peu plus sur toi.
Elle rit doucement, presque pour elle seule :— Ça ne se fait pas, non ? On n’est pas censés raconter sa vie à un inconnu voué à disparaître après cette nuit.
Il éclata de rire.— Justement. Je suis une parenthèse. Tu peux m’offrir un secret, une vérité que tu n’as jamais confiée à personne.
Étrangement, ces mots la libérèrent. Ou bien était-ce l’alcool ? Toujours est-il que sa bouche s’ouvrit et que les confidences jaillirent, sans filtre. Il riait, elle riait aussi. Le sol sembla tanguer, ses jambes s’alourdirent, tandis que sa tête flottait comme dans du coton. Sa main sur sa taille la guida, et soudain elle réalisa qu’ils dansaient.
— Embrasse-moi, souffla-t-elle.
Tom eut un sourire attendri.— Pas encore, tu n’es pas prête, dit-il doucement, l’entraînant hors de la piste.
Elle suivit tant bien que mal, sa vision brouillée. Elle entendit Tom saluer Sam, puis la fraîcheur de la nuit caressa ses épaules nues.
— Tu es venue en voiture ? demanda-t-il.
Elle marmonna un son indistinct. Il en conclut que non et la fit s’asseoir délicatement à l’arrière d’une voiture.
Ce n’était pas du tout le scénario qu’elle avait prévu. Et s’il s’agissait d’un fou ? Un de ces prédateurs qui séduisent dans les bars avant de mutiler leurs victimes, comme dans les romans noirs qu’elle dévorait ? Elle secoua la tête, ivre.
— Sam le connaît, donc je ne risque rien, dit-elle à voix haute, s’auto-rassurant.
Tom esquissa un sourire tandis qu’il essayait de la maintenir assise. Elle se redressa brusquement, lui saisit le visage :— Embrasse-moi, répéta-t-elle, lèvres tendues, yeux clos.
Il soupira. Il avait attendu Anita, son éternelle petite amie égoïste, qui l’avait encore une fois posé un lapin. Ce n’était pas grave : il comptait rompre ce soir. Et voilà que le hasard plaçait Lucy sur son chemin.
Il effleura sa bouche.— Patience. Laissons-nous sortir d’ici avant toute chose, dit-il en refermant la portière.
Lucy, refusant de sombrer dans le sommeil, se hissa maladroitement à l’avant.— Mets la musique, ordonna-t-elle.
Il s’exécuta, amusé. Kenny Rogers s’éleva, et elle se mit à chanter, faux et fort, jusqu’à ce que sa voix s’éteigne dans le sommeil.
Elle rouvrit les yeux quand il coupa le moteur et ouvrit la portière.— On est arrivés ? demanda-t-elle, clignant des yeux.
— Oui. Et maintenant, je peux t’embrasser…
Leurs lèvres se joignirent avec fougue, et bientôt ses mains parcoururent son corps, avides et impatientes.