Épisode 7

639 Words
Lucy n’ignorait pas qu’elle était en retard, mais elle mesurait l’ampleur du désastre : deux heures de décalage sur l’horaire prévu. La réunion avait débuté à neuf heures, et elle franchissait à peine le seuil du bâtiment à onze passées. Elle aurait donné n’importe quoi pour qu’un hasard providentiel la tire de ce faux pas. Ses anciens collègues n’en reviendraient pas si on leur disait qu’elle, l’éternelle ponctuelle qui arrivait toujours une demi-heure avant tout le monde, reprenait son poste dans de telles conditions. Rouge de honte, elle se présenta à l’accueil, impeccable dans son pantalon marine et sa chemise repassée, les cheveux disciplinés en un chignon net, ses lunettes rondes soulignant la gravité de son visage. — Bonjour, je peux vous renseigner ? demanda la réceptionniste avec une politesse professionnelle. — Lucinda Perry, répondit-elle avec un sourire contraint, tout en tendant son badge. Je rejoins aujourd’hui le département mode. Pouvez-vous m’indiquer le chemin ? — Bien sûr. Troisième étage, puis tournez à gauche. Vous trouverez facilement. Lucy remercia, puis se dirigea vers les ascenseurs. À peine eut-elle disparu que la réceptionniste composa un numéro. — Monsieur, annonça-t-elle à son interlocuteur, la personne que vous attendiez vient d’arriver. — Parfait, répondit Harry en raccrochant, déjà décidé à quitter son bureau pour croiser celle dont son ami lui avait tant parlé. Dans la cabine d’ascenseur, Lucy ruminait. La seule image qui lui venait était celle d’une lettre de renvoi posée sur son bureau. Elle n’avait cessé d’y penser depuis son départ de chez Tom, ce matin. Comment raconter à ses parents qu’une nuit de fête pour célébrer sa promotion et son anniversaire pouvait se solder par une exclusion pure et simple ? Lorsque la sonnerie annonça l’arrêt de l’ascenseur, son cœur s’emballa. Elle n’avait préparé aucune excuse solide. À gauche, comme on le lui avait indiqué, et soudain une voix masculine résonna : — Mademoiselle Perry ? Elle se retourna vivement, déstabilisée. Quelqu’un la connaissait déjà ? Mauvais présage. — Bonjour… monsieur ? dit-elle en masquant son trouble derrière un sourire figé. — Harry Jonas. Elle eut un sursaut, sa main portant instinctivement à sa bouche un geste de stupeur. — Monsieur Jonas… Vous ? Le nom seul suffisait à glacer le sang. Dans son ancien bureau, il n’était mentionné qu’avec respect et appréhension. Inspecteur redouté, il avait la réputation de sévir sans pitié, souvent au point de remercier au moins un employé à chacune de ses visites. Harry n’eut pas besoin de deviner ses pensées. Il consulta sa montre, ironique : — Alors, dites-moi… quelle heure est-ce dans votre fuseau ? Lucy inspira profondément et improvisa : — Je suis navrée. Mon fiancé a eu un accident hier soir. Il a passé la nuit entre la vie et la mort, et je n’ai pas quitté l’hôpital. Je viens à peine d’arriver en ville. Je voulais prévenir, mais je n’avais aucun numéro du bureau… Elle accompagna ses mots de larmes feintes, main levée pour cacher un visage supposément ravagé par l’émotion. Harry arqua un sourcil. — Votre fiancé, donc ? Toute la nuit auprès de lui ? — Oui, c’était… épouvantable, souffla-t-elle avec un tremblement étudié. Il la fixa, partagé entre l’hypothèse que Tom s’était entiché de la mauvaise personne, ou celle d’avoir en face de lui une comédienne d’exception. — Bien. Mais à partir d’aujourd’hui, plus de laxisme, déclara-t-il enfin. La réunion est annulée. Venez, je vais vous conduire jusqu’à votre équipe. Annulée ? Après toutes ces heures à se torturer l’esprit ? Lucy eut un instant l’envie de rire jaune. Elle aurait pu dormir encore si elle avait su. Songe fugace : son string oublié chez Tom, abandonné dans la précipitation. Assez pensé à hier. Désormais, il n’y avait qu’une direction possible : avancer. Résolue, elle suivit Harry d’un pas vif, bien décidée à se recentrer sur l’essentiel.
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