— Est-ce que vous connaissez cette Jenny Hawkins ?
— Certainement. C’est la troisième fois qu’elle vient chanter à San-Francisco, et, chaque fois, elle y a eu du succès.
— Lui avez-vous parlé ?
— Plus de dix fois ; j’ai soupé avec elle, lorsqu’elle était la maîtresse de mon ami John-Lewis Day, le grand marchand d’or de Sacramento. C’est une très aimable fille.
— Quel âge croyez-vous qu’elle ait ?
— Mais, vingt-cinq ans, peut-être. Elle paraît un peu plus âgée à la ville qu’à la scène, parce qu’elle n’a plus le maquillage, et puis cette existence d’artiste en tournée est très fatigante et fane la beauté d’une femme. Elle est très agréable. En ce moment, elle n’a personne, si elle vous plaît, je vous présenterai.
À la pensée de me trouver en présence de cette femme, mon cœur battit violemment et je dus devenir un peu pâle, car Pector se mit à rire et dit :
— Oh ! êtes-vous si impressionnable, mon cher, ou bien l’abstinence vous a-t-elle donné une telle fringale que la vue de la chair fraîche vous met hors de vous ? Le fait est que les squaws des Indiens des lacs ne sont pas régalantes, n’est-ce pas ?
La grosse gaîté de l’Américain me laissa le temps de me remettre. Je continuai mon interrogatoire :
— Est-ce que Jenny Hawkins parle l’anglais sans accent ?
— Elle le parle très purement, mais vous savez que nous autres, en Amérique, nous avons comme vous, en France, diverses prononciations suivant la province où nous sommes nés. Je ne serais pas surpris que Jenny Hawkins fût canadienne. Il y a un arrière-goût français, dans sa manière d’accentuer certains mots.
— Elle parle étonnamment l’italien…
— Oh ! il a bien fallu qu’elle l’apprît, dans l’intérêt de sa carrière. Toutes les troupes qui passent ici chantent en italien ou en allemand…
— Est-elle gaie de caractère ?
— Non. Plutôt mélancolique.
— Et les cheveux qu’elle montre, dans son rôle, sont-ils à elle, ou porte-t-elle une perruque ? Est-elle brune réellement ?
— Êtes-vous bizarre ! Qu’est-ce que cela peut vous faire ? N’aimez-vous les femmes que quand elles sont d’une certaine couleur ? Avec les eaux de teinture, peut-on aujourd’hui savoir si une chevelure est naturelle ? Voulez-vous mon opinion ? Eh bien ! je crois que Jenny Hawkins est naturellement brune, mais qu’elle a dû autrefois se teindre en blonde…
— En blonde ! m’écriai-je, très troublé. Elle a un léger accent français et elle s’est teinte en blonde !
— Allons ! mon cher, vous verrez que toutes les chances seront pour vous : la Jenny sera une vraie brune et une fausse Américaine ! Mais voici le rideau qui tombe. Allons sur le théâtre, si cela vous plaît : nous parlerons à la prima donna, et nous l’inviterons à souper.
— Encore un mot, dis-je, combien y a-t-il de temps que, à votre connaissance, Jenny Hawkins chante en Amérique ?
— Il y a certainement trois ans.
— Trois ans ! Et sous le nom de Hawkins ?
— Mais oui.
Toutes mes combinaisons se trouvaient dérangées par cette affirmation que la chanteuse était connue à San-Francisco depuis trois ans, et sous le nom qu’elle portait actuellement. Comment aurait-elle pu être Léa Pérelli à Paris et Jenny Hawkins en Amérique, au même moment ? Elle avait passé toute une année, sous mes yeux, il y avait trois ans seulement, dans cet appartement de la rue Marbeuf où on l’avait trouvée morte, un matin. Ce dédoublement était inadmissible. L’identité de l’Américaine était clairement établie. Cependant elle était l’image vivante de la malheureuse dont Jacques expiait le meurtre. Et une force plus puissante que le raisonnement, que la vraisemblance, que la sagesse, opprimait ma pensée et je me répétais malgré tout : c’est Léa Pérelli.
Nous étions sortis de la loge, et nous traversions le couloir du vaste théâtre. Une clef, que Pector avait dans sa poche, ouvrit la porte de communication, et nous passâmes de la lumière des lampes électriques aux ténèbres des coulisses. Je suivis mon guide qui évoluait parmi les portants, les décors et les accessoires, avec l’assurance d’un vieil abonné. On le saluait au passage. Il rencontra le directeur de la tournée, qui se précipita au-devant de lui, comme s’il était un souverain. J’en demandai la raison à Raleigh-Stirling. Il me répondit flegmatiquement que son parent était un des quatre propriétaires du théâtre, qui mettaient cette magnifique salle, presque gratuitement, à la disposition des impresarii, afin d’assurer à leurs concitoyens et à eux-mêmes des plaisirs artistiques. Le manager nous conduisait maintenant. Nous avions escaladé un étage et nous suivions le couloir des loges d’artistes. Devant une porte nous fîmes halte, notre guide frappa et dit :
— Peut-on entrer, ma chère miss Hawkins ?
— Qui est avec vous ? demanda, à l’intérieur, une voix qui n’était pas celle de la cantatrice.
— M. Pector et deux de ses amis.
— Qu’ils entrent.
La porte s’ouvrit et la servante nous accueillit dans un salon, qui précédait le cabinet de toilette où s’habillait Jenny Hawkins. Par la porte entre-bâillée, une vive lumière, une odeur d’eau de Cologne et de poudre, un bourdonnement de paroles, venaient jusqu’à nous. Une roulade se fit entendre. La chanteuse s’exerçait, insoucieuse de notre présence, tout en changeant de robe.
La femme de chambre était entrée auprès de sa maîtresse. Nous étions seuls dans le salon. Pector et Raleigh s’étaient assis près de la cheminée. Moi, invinciblement attiré vers cette porte entr’ouverte, je m’étais avancé, à pas légers, le nez au vent, l’oreille tendue, aspirant l’air, écoutant les bruits vagues. J’avais le dos à la muraille, et par l’ouverture de la porte, il était possible de me voir. Soudain j’entendis près de moi une exclamation étouffée et ces mots dits en français, à voix basse : « Prends garde ! » puis mon nom : « Tragomer ! »
Au même moment, la porte se ferma, et le silence se fit. Cependant je n’avais pas rêvé. Cette fois, j’étais bien sûr d’avoir entendu. Les deux mots « prends garde » précédant l’indication de mon nom, avaient été prononcés et, j’en aurais juré, par une bouche d’homme. Toute cette affaire se développait, si mystérieuse, que je fus pris d’une fièvre d’impatience. Sans me soucier de ce qu’en pourraient penser mes compagnons, je fis un pas pour tourner le bouton de la porte, si singulièrement refermée, et pénétrer dans la pièce voisine, quand cette porte s’ouvrit d’elle-même, et, sur le seuil, Jenny Hawkins parut.
Elle s’avançait souriante, le regard assuré. Ses yeux tombèrent sur moi, le premier, et je ne les vis pas se troubler. Il y avait, sur ses lèvres, une grâce insouciante et elle me fit de la tête un signe amical, avec la facilité d’accueil qui caractérise les artistes, habitués, comme les princes qui traversent la foule, à recevoir les hommages d’inconnus. Pector était venu au-devant d’elle et présentait son cousin et moi-même. À l’énoncé de mon nom la cantatrice inclina la tête, avec une nuance d’intérêt étonné, et dit gaiement à Pector :
— Ah ! gentilhomme français ! En Amérique, espèce rare ! Parle-t-il l’anglais ?
— Oui, madame, dis-je, sans plus attendre. Assez mal pour m’exprimer, mais assez bien pour vous deviner.
J’avais appuyé à dessein sur le mot « deviner ». La chanteuse ne parut pas comprendre la portée menaçante que j’avais donnée à ma réponse, elle sourit et me tendit la main en disant :
— Enchantée, monsieur, de faire votre connaissance.
Il faut que j’en convienne. À cette minute décisive, il n’y avait en Jenny Hawkins, que bien peu de chose de Léa Pérelli. Comme ces portraits effacés par le temps, qui ne laissent distinguer que les traits affaiblis du modèle, la ressemblance s’atténuait, et la morte disparaissait chassée par la vivante. Je cherchais, déjà vainement, tous les détails qui auraient pu me rappeler Léa Pérelli, et je ne les retrouvais pas. L’attitude de la femme que j’avais sous les yeux n’était plus la même que celle de la pauvre disparue. La naïve gaîté, l’air rieur, les gestes d’enfant, tout ce qui caractérisait l’italienne, était remplacé, chez l’Américaine, par la fierté froide, l’assurance grave, et le ferme maintien de l’artiste sûre du public et d’elle-même.
— Je ne vous garderai pas longtemps auprès de moi, quelque plaisir que j’en aie, dit Jenny Hawkins, il faut que je descende en scène pour le dernier acte. Comment avez-vous trouvé Rovelli ? Il a bien chanté, n’est-ce pas ? C’est un grand artiste.
— Son succès n’a été qu’égal au vôtre, dis-je, et je le trouve mieux partagé que vous par le compositeur.
— Oui, dit-elle avec une légère inclination de tête. Ce rôle n’est pas le meilleur de mon répertoire. Si vous venez m’entendre chanter la Traviata, je vous y plairai davantage.
— Je ne crois pas, répondis-je hardiment. Il me serait très pénible de vous voir mourir en scène.
Elle leva le front, plongea son regard dans le mien et dit :
— Pourquoi ?
— Parce que cette mort me rappellerait de poignants souvenirs.
Elle se mit à rire :
— Ah ! Français ! Impressionnable et sentimental. Qu’a de commun la musique de Verdi avec vos souvenirs ?…
— Je vous l’expliquerai, si vous le voulez…
— Je n’ai pas le temps, et c’est dommage.
— Eh bien ! ma chère, intervint Pector. Voulez-vous venir souper avec nous, ce soir, après la représentation ?
— C’est très aimable à vous de m’y engager, mais je serai trop lasse. Il faut ménager ma voix.
— Alors, demandai-je, voulez-vous me permettre de me présenter chez vous, demain, dans la journée ?
— Bien volontiers. Je loge à l’Hôtel des Étrangers, place de l’Hôtel-de-Ville ; à partir de quatre heures, si cela vous plaît. Vous accepterez une tasse de thé et nous causerons.
Je m’inclinai sans répondre. Elle tendit la main à mes compagnons et à moi-même, nous conduisit jusqu’au couloir des loges et rentra chez elle, en refermant soigneusement la porte.
Une fois hors de la présence de cette femme, je repris la faculté d’analyser, de discuter et de comprendre. Si je n’avais pas entendu mon nom et les brèves paroles adressées à Jenny Hawkins par l’homme qui se trouvait dans sa loge pendant que nous étions dans le salon, j’aurais pu renoncer à établir, entre Léa Pérelli et la cantatrice, un rapprochement, qui se faisait plus vague à mesure que je précisais mes observations. Mais il y avait les paroles et le nom entendus. Qui était l’homme, dont j’étais connu, et qui disait à la Hawkins de prendre garde quand j’apparaissais ?
L’identité des deux femmes, détruite par les différences d’allure, d’expression que j’avais remarquées, par toutes les impossibilités matérielles de temps, de condition, de nationalité, relevées par Pector, se trouvait rétablie par la seule intervention de cet inconnu, qui me signalait à Jenny Hawkins, évidemment comme un danger. Je me sentais repris de toutes mes angoisses, emporté par une ardente curiosité. Je ne me souciais plus de la cantatrice. Je voulais savoir qui était son compagnon, ce français qui me connaissait, et qui, seulement entrevu, devait m’éclairer la situation.
Arrivé dans la salle, Pector demanda :
— Restons-nous ?
— Ma foi, dis-je, j’ai un peu mal à la tête. Depuis six mois, je n’avais pas été à pareille fête. Et toutes les notes de la partition se battent dans ma cervelle. Je ne serais pas fâché de prendre l’air.
— Eh bien ! Je renverrai la voiture. Nous rentrerons à pied.
Après un temps très court, nous sortions dans la rue et, fumant un excellent cigare, nous flânions dans les vastes quartiers de la ville. Le hasard nous avait amenés sur la place, où se dresse le monumental Hôtel de Ville. Je demandai :
— Où est l’Hôtel des Étrangers ?
— En face de nous, cette large façade éclairée. Ce n’est pas une maison à dix-sept étages, comme celles de New-York. Nous avons de la place ici, pour construire. Voulez-vous entrer ? Il y a un excellent restaurant…
Pector, avec sa manie américaine de flâner dans les lieux publics, d’aller, dans les bars, manger un sandwich, boire un cocktail, servait ma fantaisie. Je venais de concevoir le projet d’attendre Jenny Hawkins, devant la porte de l’hôtel, pour la surprendre avec son compagnon. Un pressentiment me disait qu’elle rentrerait en sa compagnie, et que là, en une seconde, j’apprendrais le secret de cette femme. Car il n’y avait pas à en douter : elle avait un secret. Je suivis mes deux compagnons dans l’intérieur de l’hôtel, je m’assis, avec eux, devant une table chargée de rafraîchissements composés pour mettre le feu dans le corps. Puis, au bout d’un instant, j’appelai le garçon :
— À quelle heure finit le théâtre ?
— Vers minuit.
— Bien.
Pector me demanda, en riant :
— Est-ce que vous voulez guetter Jenny Hawkins ?
Il semblait avoir lu dans ma pensée. Je lui répondis :
— Ma foi, je ne serais pas fâché de voir comment elle est, à la ville, après l’avoir vue à la scène. Les femmes perdent tellement, quand elles abandonnent leur costume et leur fard ! Si elle n’en vaut pas la peine, je lui brûle la politesse demain.
— Croyez-moi, elle en vaut la peine.
— Parbleu ! Je vais bien voir !
— Faites ! Nous vous attendons.
Je partis vite. J’avais obtenu, avec beaucoup de chance, la liberté d’action que je souhaitais. Maintenant restait à obtenir du hasard la faveur de me trouver sur le passage de la chanteuse. Le portier, gratifié d’un dollar, se chargea de me renseigner.
— Milord, la dame descend de voiture sous la voûte, traverse le vestibule, monte par cet escalier. Son appartement est au premier… Elle ne tardera pas à rentrer…
Je sortis sous la voûte. Je relevai le collet de ma pelisse. Il faisait froid, ce soir-là, quoiqu’on fût en avril. Et fumant, en marchant, j’attendis. Un grand bruit de piaffements, le roulement des roues sur le trottoir, m’avertirent, après quelques minutes, que la voiture de la diva arrivait. Le portier s’avança pour aider à descendre. La portière s’ouvrit et, tout emmitouflée dans ses fourrures, Jenny Hawkins s’élança, leste, en montrant une jambe charmante. Elle regarda, autour d’elle, m’examina rapidement, ne me reconnut pas, car j’enfonçais ma figure dans mon col et mon cigare fumait terriblement, et s’adressant à une personne restée dans l’intérieur, elle dit en français :