« Bonjour, mademoiselle, je vous observe depuis un moment et j'ai très envie de faire votre connaissance. Je m'appelle Harvey, je suis Australien et viens de finir mes études d'ingénieur agronome. Après les vendanges, je retournerai au pays, reprendre l'exploitation viticole de mon père. Et vous, comment vous prénommez-vous et de quelle partie de l'Europe, venez-vous ?
— Et bien, je suis française, mais surtout bretonne. Je suis née dans le Finistère Sud, dans une petite ville nommée Fouesnant. Je m'appelle Anne Le Gouedec et suis étudiante en histoire de l'Art, à Rennes. Mais, peut-être, que ce que je vous dis là ne vous intéresse pas.
— Si, si, au contraire, je suis ravi que vous soyez Française. Je vais pouvoir, ainsi, parler votre langue et perfectionner mes acquis, car ce que j'ai appris à l'école reste très basique. Parlez-moi un peu de vous, si cette demande ne vous paraît pas un peu présomptueuse, venant de la part d'un inconnu.
— Vous savez, je vous ai déjà presque tout dit. Je suis venue, ici, pour pouvoir apporter ma contribution au coût de mes études. Je suis en troisième année d'histoire de l'art et devrais finir mes études, l'année prochaine.
— Vous habitez la Bretagne, dans le Finistère, m'avez-vous dit. Vos parents sont-ils toujours là-bas ?
— Oui, ils habitent Pleuven, près de Quimper. Mais, je passe mon temps chez mes grands-parents, dans une belle propriété qui donne sur la mer et sur une plage de sable fin qui entoure la maison. Cette dernière est située à la pointe d'une langue de terre. Il y fait bon vivre et, de plus, nous nous trouvons à quelques encablures de la « capitale », Fouesnant, les stations balnéaires de Bénodet et de La Forêt-Fouesnant étant, par ailleurs, très proches.
— Parlez-moi de votre région. Que peut-elle apporter à un étranger qui la découvre, étonnez-moi !
— Bon, commençons par le chef-lieu de canton, le bourg de Fouesnant. C'est le poumon de la côte Cornouaillaise. Située à presque égale distance de Pont-L'Abbé, Quimper et Concarneau, cette cité offre, aux autochtones et aux touristes très nombreux, l'été, venant de tous les coins du monde, un littoral parmi les plus beaux du Finistère et forme, avec Bénodet et La Forêt-Fouesnant (que l'on découvre sur la route menant de Fouesnant à Concarneau), un pôle touristique unique en France.
— Il doit être très agréable de se prélasser, au soleil, sur ces plages de sable fin. Mais j'ai entendu dire que, pour la baignade, il fallait être courageux, car la mer restait fraîche tout au long de l'année.
— C'est vrai, mais quand on a très chaud, cette fraîcheur est un véritable baume et permet de revigorer les corps alanguis, afin de les amener à découvrir les beautés cachées des campagnes, alentour. Et Dieu sait, si cette campagne est belle. Tout au long de petites routes verdoyantes se démasquent de petites cités de caractère, pleines de charme, telles que Saint-Evarzec, Pleuven, Clohars-Fouesnant où, outre un magnifique château, qui se découvre au bout d'une longue allée, bordée d'arbres centenaires, les mordus de golf peuvent découvrir un magnifique parcours de trente-six trous et un pinch and putt, idéal pour l'apprentissage de la discipline. Mais, ce n'est qu'une mise en appétit car, le joyau de ce coin de Bretagne est formé par trois villes mondialement connues : Bénodet, ville balnéaire par excellence, dotée d'une plage splendide en arc de cercle, d'un casino et d'un établissement de thalassothérapie, La Forêt-Fouesnant, enchâssée dans une boucle de mer, où de nombreux bateaux font relâche, certains pour permettre à leurs propriétaires de se détendre sur le port, autour d'un bon rosé, d'huîtres, de moules ou de fruits de mer délectables, d'autres pour profiter de ce havre de paix pour se délasser ou pour repeindre leurs bateaux et remettre leurs gréements, en état.
— Ouah ! Vous me mettez l'eau à la bouche. Peut-être, irais-je, un jour, dans ce paradis bleu.
— Vous êtes sérieux ? Je ne vous ai pas encore tout dit sur mon Finistère. Vous savez, mes grands-parents habitent au Cap Coz, en face d'une plage, qui n'est qu'une part infime d'une immense étendue de sable fin, qui s'étend sur une quinzaine de kilomètres, allant de la Baie de la Forêt-Fouesnant, aux marais de Mousterlin et aux dunes de la mer Blanche, en passant par Beg Meil. Je vais vous parler, plus particulièrement, de Beg Meil qui, avec le temps, est devenue une station touristique très prisée. Elle est le berceau de mon enfance et d'une jeunesse heureuse. Sa plage, s'étendant sur près de sept kilomètres, sur laquelle reposent des blocs rocheux de toute beauté, dessine des criques désertes, où se retrouvent les amoureux. À la pointe se dresse un grand sémaphore, appartenant à la Marine Nationale, destiné à surveiller le large et à alerter les bateaux de la proximité des côtes. Ce dernier avait enregistré, lors de la tempête de 1987, des pointes de vent à deux cent quarante kilomètres/heure. Il avait, alors, causé la destruction de toute la pinède du littoral, après avoir arraché les arbres ou les avoir cassés par leur moitié, comme s'il s'était agi que de simples fétus de paille. La nature avait été, ce jour-là, plus forte que la volonté des hommes mais, après cette catastrophe écologique, ils n'avaient pas baissé les bras, replantant des milliers d'arbres, destinés à remplacer ceux qui avaient été mis à terre. Aujourd'hui, quand je me promène sur la plage, rien ne subsiste de ce désastre, la nature ayant repris ses droits. J'y retrouve, alors, les parfums de mon enfance, les gens que j'aimais et, particulièrement, les personnels des campings que je fréquentais, étant plus jeune, pendant les périodes de vacances. J'adore aller, sur la cale, observer les optimistes s'élancer vers le large, sous le regard aiguisé d'un moniteur, à peine plus âgé que les petits marins, en herbe, qui les mènent. J'entends, alors, des sirènes chanter les mélopées d'Alan Styvel, de Gilles Servat ou de ces bardes bretons légendaires qui font partie de mes gènes, assise près de la mer, remontant le sable mouillé sur mes chevilles, fermant les yeux et me laissant bercer par le sifflement des drisses des voiliers qui croisent au large. Je pourrais ainsi disserter pendant des heures et finir par vous lasser, mais j'avais envie de m'épancher ce soir.
— Non, non, c'est un plaisir de vous écouter. Cette fougue qui vous anime, quand vous décrivez les endroits, où vous avez passé votre enfance, me remplit de joie et me fait frissonner de bonheur. Mon regard plonge dans ces yeux émerveillés, qui me regardent avec gourmandise. Je suis la danse de ces mains élancées et fines, qui accompagnent vos paroles. Je sens des ondes de plaisir me traverser tout le corps, quand je vous vois bouger. Je...
— Doucement, jeune homme, doucement ! Est-ce une déclaration d'amour, ou simplement une envolée lyrique, liée à l'atmosphère ouatée de cette nuit, qui s'installe ? Si vous ne devez vous souvenir que d'une chose, concernant ce beau pays de Bretagne, c'est ce que représente, pour les Bretons bretonnants, le pardon de Sainte-Anne. De tous les coins du Finistère vient, convergeant des villes portuaires de Concarneau, Bénodet, Pont-L'Abbé, mais aussi du monde rural de Chohars-Fouesant, Pleuven, Saint-Evarzec, Rosporden, Melgven, Mousterlin, ainsi que de la capitale, Quimper, une foule considérable qui se presse, se bouscule, s'interpelle, vêtue des costumes traditionnels des terroirs. Les couleurs sombres dominent, les femmes portant des coiffes en dentelles, enrubannées et blanches, tandis que les hommes arborent un chapeau, entouré de velours noir, que rehausse, ici et là, une boucle d'argent. Tout ce petit monde, hommes, femmes et enfants, se réunit à Saint-Anne-de-Fouesnant, entamant une procession ininterrompue, le cierge à la main, priant Dieu et ses Saints, afin d'avoir une vie meilleure et croise, sur son passage des marchands du temple, qui tiennent boutique, baraques foraines et vendent, à tout va, leurs colichets et leurs prestations, au prix d'un boniment éhonté. Le profane et le divin se mêlent en une harmonie incompréhensible. La musique s'évapore à l'infini, les enfants crient, secoués par des manèges de toute beauté, tandis que, de la porte de l'église, s'échappent des bouffées d'encens et flottent dans l'air des cantiques, que tous reprennent avec ferveur. Ces souvenirs inoubliables, d'une journée pas comme les autres, restent dans mon cœur et réchauffent de leur puissance divine, les moments de tristesse que je peux parfois traverser. »
Elle était belle, de ses yeux jaillissaient des larmes de joie et d'émotion. Elle frissonnait, les épaules enveloppées dans une grande écharpe en laine. Je me rapprochai d'elle et la pris tendrement dans mes bras. Elle se laissa aller contre moi, se pelotonnant sans retenue, puis leva son visage vers le mien, posa ses lèvres sur les miennes. Je sentis une onde de bonheur m'envahir, me submerger, me faisant perdre toute notion de temps et d'espace, transporté dans un univers ou plus rien n'existait, à part cette femme que je serrais contre moi.
« Harvey, mon chéri, tes doigts ont bougé. Ouvre les yeux. Ton père et moi avons hâte de te retrouver. Nous savons que tu peux percevoir ce qui bouge autour de toi. Alors, il faut que tu saches, que tu dois être opéré, demain, de ta fracture de jambe. Jusqu'à maintenant, le chirurgien l'avait mise en extension, afin de la réduire et d'éviter, au maximum les complications. Mais il nous avait dit, aussi, que tu avais perdu beaucoup de sang et qu'il allait falloir te transfuser, avant de t'opérer. Nous nous sommes proposé de donner notre sang, afin de compenser cette perte sanguine. »
Oui, oui, je vous entends. Les images sont brouillées et les sons assourdis, mais j'ai bien compris qu'on allait m'opérer d'une jambe. Est-ce la réalité ou le produit de mes divagations intracérébrales car, en fait, je ne souffre pas, même quand je bouge ma jambe. Au fait, suis-je dans le monde des vivants ou bien dans celui des morts ?
Tout à coup, le panorama interrompu de mon histoire reprit et me ramena, à nouveau, à ma belle Bretonne. Tard dans la nuit, elle avait rejoint son home, après m'avoir donné un dernier b****r et nous être promis de nous revoir très vite. Cela, je ne pouvais en douter. Il nous restait encore une semaine de vendanges et nous devrions, lors de la cueillette, nous croiser à nouveau. En effet, dès le lendemain, je la repérai deux allées plus loin et lui fis un petit signe, auquel elle répondit avec un grand sourire. La matinée se passa comme dans un rêve et, projetant de l'inviter à déjeuner, je tentai de la retrouver mais elle avait disparu. Un peu déçu, je me réfugiai dans ma chambre, avalai un sandwich gigantesque et m'endormis.
Nous étions fin septembre, les vendanges se terminaient. Comme tous les matins, après avoir avalé un petit déjeuner copieux, je m'étais mis au travail, la tête ailleurs, pensant à ma belle inconnue. Tout à coup, au bout de la vigne, je la vis apparaître et s'approcher vivement de moi, le visage dévasté par un petit sourire triste.
« Harvey, écoutez, j'ai dû partir sans vous prévenir, la semaine dernière, à la demande de ma mère, mon père ayant eu un grave accident cardiaque. Elle craignait pour sa vie.
— Ne vous excusez pas, j'espère que ce n'était pas trop grave et qu'il va mieux maintenant. Puis-je vous tutoyer ? Oui ? Alors, viens contre moi. Tu sais, tu m'as manqué. J'ai cru que tu avais regretté de m'avoir accordé tes lèvres, lors de notre dernière soirée.
— Mais non, Harvey, si je me suis laissée aller, c'est que j'éprouve des sentiments pour toi. Tu me plais, tu es beau comme un Dieu et ta voix douce m'a charmée, dès le premier instant. Mais je ne sais rien de toi. Parle-moi de ta famille, de ton pays, ce pays qui me fait rêver, depuis que je suis toute petite.
— Comme tu le sais, je suis Australien et habite la Nouvelle-Galles-du-Sud. C'est un état qui longe la Cordillère australienne avec, à l'est une étroite plaine côtière, parcourue par de nombreux cours d'eau et, à l'ouest, les régions alluviales du bassin du fleuve Murray. C'est une grande région productrice de vin, dont les crus les plus réputés sont issus de la Hunter Valley. Elle est située au centre d'un triangle formé par trois des plus grandes villes du pays, Sydney, Canberra et Newcastel, ville où je vis, mais où je ne suis pas né, ma mère m'ayant raconté, un jour, qu'elle avait accouché, prématurément, lors d'un de ses voyages d'affaires, en Alsace.
— Si je comprends bien, tu es un peu français. C'est quand même une drôle de coïncidence de te retrouver vingt ans après, ici, tu ne trouves pas ?
— C'est vrai, mais c'est peut-être le destin qui m'a mis sur ton chemin. Notre vigne produit des vins très appréciés dans le monde, tel que l'appellation du cru Sémillon. De plus, mes parents, qui avaient ramené d'Alsace, lorsqu'ils étaient jeunes, des plans de Riesling et de Pinot Noir, ont réussi à les implanter sur leur propriété et à les commercialiser depuis maintenant quelques années, avec un franc succès. Tu vois, j'ai, vraiment, un peu de France en moi et quelque part, j'en éprouve presque de la fierté. Et toi, que penses-tu de mon pays ?
— Je vois l'Australie comme un grand continent presque désertique, peuplé de Kangourous et placé sous le giron de la reine d'Angleterre, qui en serait la souveraine. C'est une perception, un peu réductrice, de ton pays, n'est-ce pas ?
— En effet, mais il y a un peu de vérité dans ton analyse. Nous avons une histoire commune avec le Royaume-Uni, qui remonte à plusieurs siècles. Il faut savoir que notre continent est habité, depuis cinquante mille ans, par les Aborigènes, qu'il a subi les incursions d'un certain nombre de nations expansionnistes européennes, dont les Néerlandais. Mais, c'est en 1770, que l'Angleterre conquérante fonde la première colonie pénitencière de Nouvelle-Galles-du-Sud. Puis de nouvelles implantations se feront jusqu'à aboutir, en 1901, à la formation du Commonwealth d'Australie. Doté, aujourd'hui, d'une démocratie libérale, mon pays n'a pas oublié ses envahisseurs et reste une monarchie parlementaire, sous obédience anglaise. »
Je me tus brusquement, sentant un souffle léger et régulier caresser mon visage. Mon amie dormait sur mon épaule, bercée par la longue litanie des mots qui s'étaient déversés de ma bouche. Je la regardai attendri, n'osant bouger de peur de la réveiller. Les yeux clos, elle esquissa une discrète rotation et posa, comme par idnavertance, ses lèvres sur les miennes. Je répondis à son b****r, la serrai contre moi, lui montrant la force de mon désir. Elle ouvrit les yeux, se redressa, me prit la main et m'emmena, d'un pas pressé, vers le corps de ferme, où elle était logée. La nuit fut extraordinaire, elle se donna à moi avec fougue, je me donnai à elle sans retenue. Nous nous promîmes un amour éternel...