Diana se sent un peu soulagée.
Elle n’a pas tout dit — ni les remarques, ni les incidents avec Monsieur Montpeissein — mais elle a montré les photos. Et même si ce n’était pas la raison principale de sa venue, même si la camionnette l’avait poussée à passer au poste, William s’était immédiatement intéressé aux images.
Il s’était aussi mis en colère.
Fouiner, ce n’était pas très légal, certes… mais surtout, il savait à quel point l’homme pouvait être dangereux. Elle l’avait vu dans ses yeux. La pauvre jeune policière qui avait frappé à la porte en avait d’ailleurs fait les frais.
Malgré tout, il lui avait promis d’en parler au commandant. L’affaire avait été traitée par la capitaine Rouget et classée comme un suicide, mais peut-être… peut-être qu’un détail avait été négligé. Peut-être que l’enquête pouvait être rouverte.
Et puis il y avait cette histoire de plaques d’immatriculation.
Ça, c’était du concret.
Elle est un peu déçue, malgré tout.
Ses informations vont l’empêcher d’être avec elle ce soir. Elle aurait aimé le garder pour elle, quelques heures encore. Mais elle se console en se disant que le lendemain, il sera entièrement à elle.
En rentrant chez elle, les questions se bousculent.
Que pensent ses collègues d’Angel ?
La trouvent-ils assez jolie pour lui ?
S’imaginent-ils que ce n’est qu’une histoire sans importance ?
Et Alex… combien de temps gardera-t-il leur secret ?
Elle se sent fatiguée.
L’entrevue avec le brigadier, le brouhaha du commissariat, les odeurs mêlées de café et de parfums, les regards, les sous-entendus… Et surtout, devoir répondre aux questions de William.
Elle n’était plus certaine des numéros de plaques. Elle hésitait sur certains chiffres. Et William l’avait fait réfléchir intensément, trop peut-être. Pas par dureté, mais parce qu’il voulait être sûr. Sûr de ne rien laisser passer.
Elle se souvient encore du début de leur échange.
Dans le bureau du commandant, il avait d’abord cherché à la rassurer. Il avait vu qu’elle était tendue, qu’elle craignait d’oublier quelque chose d’important.
Et cette voix calme, posée, presque douce…
"Prend ton temps, Diana. On est là pour comprendre…"
Le souvenir de cette discussion revient doucement, précis, presque intact.
« C’est de ta faute, William… quand tu es en mode lieutenant Blake, tu es beaucoup trop impressionnant. Ça me fait perdre tous mes moyens…
— Pourtant, je suis moins froid qu’avant. Avec toi, je dirais même que je suis plutôt… chaleureux.
— Voilà. Et maintenant tu me fais rougir. Génial. J’ai l’impression d’être une ado devant le beau gosse du lycée. C’est perturbant… William et le lieutenant Blake, ce sont deux personnes différentes. J’ai presque l’impression de tromper William en ayant un crush sur le lieutenant…
— Personnellement, ça ne me gêne pas que tu me trompes avec moi-même. Je suis même sûr que ça peut être très excitant.
— Pervers…
— S’il n’y avait pas tous ces abrutis en train de nous observer, je te montrerais exactement à quel point le lieutenant Blake peut se montrer… chaleureux.
— Je n’arriverai jamais à me concentrer comme ça…
— Dans ce cas, écris. Si tu n’arrives pas à m’expliquer oralement, mets-le sur papier.
— Oui… ce sera plus simple.
— Tiens. »
Il lui tend une feuille et un crayon du commandant. Diana joue machinalement avec ses cheveux pour se concentrer. D’ordinaire, elle mordille le crayon, mais celui-là n’est pas à elle. Elle inspire profondément.
« Je commence par expliquer où j’ai vu l’élément bizarre… ou ce que c’était ?
— Comme tu veux. Je ferai une synthèse de toute façon.
— C’est vrai que toi, tu es plus… enfin, moins… brouillon que moi.
— Tu es douée pour mettre de l’ordre chez les autres. Dans ta jolie tête, c’est juste… plus vivant.
— Hm…
— Et ça me plaît. Ça veut dire qu’elle est tellement bien remplie que tu as du mal à tout ranger.
— C’est vrai que je suis plutôt intelligente. »
William sourit et la laisse réfléchir. Son regard glisse vers ses collègues, toujours en train d’observer la scène. Alex, surtout, semble s’en donner à cœur joie.
Parfois, il a envie de le dire. De l’annoncer haut et fort : qu’il est avec la femme la plus incroyable du coin. Mais il n’est pas prêt. Pas encore. Mélanger vie privée et travail serait une erreur… et il sait que certains collègues supportent mal sa réussite. Il n’a aucune envie que Diana fasse les frais de petites vengeances mesquines. Le mari du commandant en avait déjà payé le prix : pneus crevés, contraventions abusives, rayures, intimidations.
Il se demande même si l’histoire avec Bonnet et son collègue n’était pas une forme de provocation.
Personne ne savait officiellement qu’ils étaient ensemble, mais tout le poste savait qu’elle était sa « petite protégée ».
Une b***e de gamins lourds. Pas forcément méchants… espérait-il.
Diana pose finalement le crayon.
« Lieutenant… il y a autre chose. Il faut que je t’en parle.
— Ah. Qu’as-tu fait, petite délinquante ?
— C’est… délicat. Tu risques de te fâcher. Et je ne suis même pas sûre que ça te concerne directement. Mais je trouve ça louche… chez les Montpeissein.
— Si c’est à propos de ta bénéficiaire battue, tu sais bien que sans dépôt de plainte ou au moins une main courante, je ne peux rien faire.
… Attends. »
Il se lève et tire brusquement le store.
« Ils commencent sérieusement à m’agacer à nous espionner. Continue. »
Diana hésite une seconde, puis se lance.
« Ce n’est pas ça. La dame a trois fils. Deux travaillent à la ferme. Le troisième ne vit plus là… il avait une fille.
— Je te suis.
— Cette fille… Alice… s’est suicidée à l’exploitation, il y a quelques mois.
— Attends… oui. Je me souviens. C’était la capitaine Rouget. Suicide confirmé. Ils avaient retrouvé un mot d’excuse.
— Justement. Ce mot, je l’ai lu. Et je l’ai pris en photo. »
Elle lui montre l’écran de son téléphone.
« Mais… Diana ! C’est privé, ce genre de chose ! Tu avais l’autorisation de la famille ?
— Laisse-moi finir. On rangeait la chambre avec sa grand-mère. En me montrant le mot, elle a été très émue… alors elle m’a demandé de passer l’aspirateur. Et c’est là que j’ai trouvé un carnet.
— Trouvé… ou cherché ?
— Trouvé. Enfin… il était sous le lit. »
Un bruit se fait entendre à la porte. William soupire, ouvre sèchement. Une jeune policière timide, noyée dans son uniforme, bafouille une excuse. Il la renvoie sans ménagement.
« J’en peux plus de cette b***e de gamins…
— Tu as été un peu dur… j’ai cru qu’elle allait s’évanouir.
— Continue. »
Diana reprend.
« J’ai posé le carnet sur le bureau. Mais en manœuvrant le manche de l’aspirateur, il est tombé.
— Tout seul ?
— Non… enfin… c’est moi qui l’ai fait tomber.
— D’habitude, tu sais très bien manier un manche.
— Tu es vraiment incorrigible… Bref. Il s’est ouvert. Et sans le vouloir, j’ai lu quelques lignes. Et là… quelque chose m’a frappée. »
William lève les yeux au ciel.
« Quoi ?
— Compare l’écriture du mot d’excuse et celle du carnet. Regarde… fais glisser vers la droite.
— Je sais utiliser un écran tactile.
— Oui, mais à gauche c’est une photo de Merlin. Aucun rapport.
— Tu me prends vraiment pour un dinosaure… »
Il observe attentivement. Son expression change.
« C’est… très bien imité.
— Donc tu vois aussi la différence ?
— Tu es sûre que ce carnet appartenait bien à Alice ?
— Sa grand-mère me l’a confirmé. C’était son “carnet à cauchemars”. Elle y écrivait tout.
— Donc… ce que tu suggères, c’est que…
— Ce n’était peut-être pas un suicide.
— … Merde.
— Je ne dis pas que c’est un meurtre. Mais peut-être un accident qu’on a voulu camoufler. En tout cas, deux écritures différentes, c’est bizarre, non ?
— Oui. C’est clairement bizarre. Je vais voir ce que je peux faire avec ces informations… obtenues de façon un peu illégale.
— Et si je t’envoie les photos imprimées, anonymement ?
— Mets des gants. Et oublie cette conversation. je vais faire comme si je n’avais rien vu, rien entendu.
— Merci, William. Ça me hantait. Si Alice ne s’est pas suicidée, sa grand-mère mérite de le savoir… pour faire son deuil.
— Je ne te promets rien. Ce n’était pas mon enquête. Mais j’en parlerai à la capitaine et au commandant. Je te le promets.
En attendant…
— Je ne fouine plus ?"
Il la regarde longuement.
Ensuite...
il l’avait embrassé un peu fougeusement. Elle rougit en se rappellant :
Autant agacé qu’amusé par sa compagne, William l'embrasse, lui arranchant un cris de surprise bien vite etouffé…elle avait finit sans s’en rendre compte assise sur le bureau du commandant :
« Williiiiam !!! Pas sur le bureau de ton supérieur !
- ce qu’il ne sait pas ne lui fera pas de mal…juste five little minutes…
- bon cinq minutes pas plus…on continuera demain…
- t’es pile à la bonne hauteur pour que j’embrasse toute ta petite tête de fouine …
- hé….!
- mi fouine mi renarde…ma fouinarde …
- si tu m’appelles comme ça je te prévient ….
- tu feras quoi ? du haut de tes petites pattes …
- tu es au courant que les renards et les fouines adorent les poulets ?
- tu traites un lieutenant de police, au milieu d’un commissariat de poulet ? ».
Elle lui avait mordillé les lèvres avant de le repousser et de remettre sa veste…
Diana est impatiente de revoir son beau policier. Cette pensée la fait presque sourire tandis qu’elle presse le pas pour rentrer chez elle. Avant son arrivée, elle veut mettre un peu d’ordre — elle sait qu’elle se laisse parfois déborder, surtout ces derniers temps.
Elle ouvre la porte, accueillie aussitôt par son félin qui vient se frotter contre ses jambes, l’air de lui reprocher son retard. Elle pose ses affaires, enlève ses chaussures, et laisse son regard glisser sur sa petite maison .
Il y a aussi autre chose qui trotte dans sa tête : le cadeau pour William.
Ses trente-quatre ans approchent à grands pas… et l’anniversaire surprise organisé par sa granny devient de plus en plus difficile à garder secret. Un secret de plus à ajouter à la liste. Elle soupire doucement en souriant.
En rangeant, elle réfléchit.
Qu’est-ce qui pourrait vraiment plaire à un homme de trente-quatre ans… lieutenant de police, sportif, passionné de plantes médicinales et de remèdes de grand-mère, avec un esprit vif, atypique, presque déroutant ? Il a arrêté de fumer récemment — peut-être qu’une vapoteuse lui ferait plaisir… Ou alors quelque chose de plus symbolique.
Une chouette, par exemple.
Un clin d’œil à l’une de leurs toutes premières discussions, celle qui les avait rapprochés sans qu’ils ne s’en rendent compte. L’idée la fait sourire. Peut-être devrait-elle demander conseil à sa grand-mère… Elle saura, comme toujours.
Une fois la maison rangé, Diana s’accorde enfin une pause. Elle s’installe sur le canapé, ouvre l’un de ses livres préférés, puis décide de s’offrir un moment rien qu’à elle avant le dîner.
William se moque bien de ses poils aux jambes, elle le sait. Mais parfois, elle aime ces petits rituels. Elle s’épile tranquillement, applique de l’argile, puis une crème hydratante qui laisse sa peau douce et légèrement parfumée. Un moment simple, apaisant.
Elle enfile ensuite sa combinaison renard, confortable et un peu ridicule — elle adore ça — et va manger.
Plus tard, Diana monte se coucher. En se glissant sous les draps, elle se dit que William sera sûrement là en fin de matinée, peut-être même à midi. Ce qui lui laisse tout le loisir de dormir tard.
Son Ange, lui, est un lève-tôt.
Bien trop énergique le matin, à son goût.
Elle ne dit pas non à un petit footing matinal de temps en temps… mais, globalement, elle aime dormir. Et ce soir-là, avec le cœur un peu plus léger, elle s’endort en pensant à lui.