Chapitre 4-1

2004 Words
Chapitre 4 Depuis son départ, la pluie n'avait cessé de tomber, pénétrant la pèlerine d'Aila et glaçant la jeune femme jusqu'aux os, sans parvenir, cependant, à figer son esprit bouillonnant. Troublée, elle avançait sur la route d'Avotour, incapable de saisir la pulsion subite qui l'avait amenée à glisser quelques herbes dans la boisson préparée pour Pardon. Cette nécessité s'était imposée alors qu'elle rentrait dans la maison après son ultime altercation avec Naaly. Complètement effondrée, elle avait acquis la certitude d'avoir atteint la limite de sa résistance, dépassé un point de non-retour qui l'obligeait à tout quitter, immédiatement. Tandis que Pardon s'attardait dehors, montée dans la chambre, elle avait ressorti son sac, celui qui l'avait accompagné durant ses aventures, sur lequel les traces d'usure s'affichaient comme les stigmates de son passé tumultueux. Peu entretenu ces dernières années, son cuir s'était raidi, mais il suffirait largement. Mentalement, elle avait listé les quelques affaires dont elle aurait besoin et, d'un geste presque automatique, avait entrepris de les réunir, les unes après les autres. Quand l'idée d'y inclure le livre des fées l'avait effleuré, son cœur avait explosé en mille morceaux et, suffoquée, elle s'était assise sur le lit, la respiration haletante. Envahie par une irrépressible envie de vomir, elle avait contrôlé au mieux sa nausée : inspirer, expirer, se calmer… À présent, elle en était certaine, elle devait partir, elle n'avait plus le choix… Lentement, le cœur battant, elle s'était dirigée vers l'espace qui séparait le placard du mur. Dans l'ombre qui le dissimulait à ses yeux depuis tant d'années, elle avait glissé ses doigts et dégluti lorsque sa paume s'était posée sur son bois dépourvu de tout pouvoir. Une voix avait hurlé en elle, comme un appel désespéré au réveil de la magie, puis elle avait attrapé son kenda d'un geste brutal avant de le lâcher sur le lit presque aussitôt. Ses préparatifs achevés, elle avait caché son sac en bas de l'armoire, puis était redescendue dans la cuisine chauffer de l'eau dans laquelle, d'une main tremblante, elle avait ajouté quelques pincées d'une herbe dont elle connaissait l'efficacité redoutable : son mari dormirait comme un enfant jusqu'au lendemain. Pardon avait fini par revenir dans la chambre. Quand, enfin, étendu près d'elle, sa respiration était devenue régulière, elle s'était levée, le cœur battant d'un rythme accéléré. Saisissant ses anciennes affaires, celles qu'elle ne portait plus jamais, leur simple contact sur ses doigts avait ravivé dans sa mémoire le souvenir d'une époque révolue. Immédiatement, l'odeur du cuir lui avait évoqué ce matin où, avant de se rendre aux joutes qui devaient sélectionner les membres la garde rapprochée, elle avait découvert cette tenue offerte par Bonneau. Enfilant l'un après l'autre ses vêtements, elle s'était étonnée de la facilité déconcertante avec laquelle elle s'y était glissée, comme dans la seconde peau qu'ils n'avaient jamais cessé d'être. Dans son esprit, l'image d'une jeune fille armée d'un kenda s'était reformée, celle qui, quelques heures plus tard, avait démontré à tous son indéniable talent. Tout à la fois émue et emplie d'espoir, dans cette chambre obscure, la sensation de revivre cet événement l'avait bouleversée, comme une seconde intronisation symbolique vers une nouvelle vie. Son existence avait basculé en ce jour passé et, aujourd'hui, l'histoire recommençait, la combattante qui sommeillait au fond de son âme depuis trop longtemps allait renaître… Dans l'ombre de la nuit, sa silhouette imprécise avait rejoint les écuries et Lumière. Si sa jument d'amour vieillissait doucement, elle n'en possédait pas moins une solide énergie qui résistait à l'âge. Aila avait hésité sur le fait de l'entraîner dans cette folle équipée, mais les hennissements légers de Lumière à son approche avaient effacé son incertitude. Définitivement, la jeune femme ne concevrait pas son voyage sans elle. À présent trempée, Aila se sentait bien incapable d'expliquer pourquoi elle avait agi ainsi envers les siens et, particulièrement, Pardon… Elle devait partir de toute façon, mais, comme ça, dans la précipitation, sans avoir, comme elle le souhaitait, réparé les dissensions. Non, elle ne comprenait pas son attitude et pourtant, dès qu'elle envisageait de rebrousser chemin, la confusion s'installait dans son esprit, et finalement elle poursuivait sa route, une insondable tristesse au fond du cœur… Qu'existait-il qui la poussait en avant, malgré les doutes qui ne cessaient de l'assaillir ? Son rêve de voir renaître ses pouvoirs, au point qu'elle était prête à tout abandonner, son mari, ses enfants, ses amis, pour se donner une chance de le réaliser ? Cette désertion lâche et indigne lui ressemblait si peu… C'est vrai qu'en ce moment elle ne savait plus très bien qui elle était… La magie, oui, mais pas à n'importe quel prix et sûrement pas à celui-là. Et pourtant elle s'était comportée traîtreusement. Comment pouvait-elle le justifier ? Comment se l'expliquer ? À moins qu'une nouvelle fois elle ne fût plus tout à fait maître de son existence et que, pour une raison encore inconnue, elle se dût de répondre à cet appel qui l'entraînait encore une fois sur les routes. D'ailleurs, où se rendait-elle ? Elle l'ignorait. Enfin, plus tout à fait, car l'idée d'atteindre Avotour venait de surgir de façon diffuse dans sa tête. Mauvais choix. Bonneau, y séjournant depuis quelque temps déjà, aurait un avis extrêmement précis sur sa conduite. Il ne prendrait aucun gant pour lui exprimer le fond de sa pensée et la ramener dans le droit chemin par quelques réflexions bien senties. Elle avait commis une erreur et Bonneau aurait raison de lui remonter les bretelles. Non, elle devait faire demi-tour et rejoindre Antan. À peine ébauché, son désir s'effrita instantanément, l'abandonnant complètement perdue. Conscient du trouble de sa cavalière, Lumière s'arrêta. Aila leva son visage vers le ciel à la recherche d'une réponse et aussitôt la pluie inonda sa peau, glissant dans son cou, sous ses vêtements. Frissonnante, la jeune femme talonna son cheval pour repartir. Où qu'elle se rendît, elle devait poursuivre sa route. En conclusion, à Avotour, elle se cacherait soigneusement de Bonneau. Cependant, si elle échappait à son oncle, ou plutôt son père adoptif, d'autres se proposeraient pour lui faire la leçon, comme Lomaï, Adrien, Hara, ou Sérain… Elle ne pourrait éviter leur surprise de la voir, leurs interrogations sur sa présence et les déductions qu'ils pourraient en tirer. Non, décidément, cette escapade là-bas prenait un tour qui ne lui convenait plus… Alors que la pluie redoublait, Aila commença à grelotter. Qu'était devenue celle qui parcourait la neige du pays Hagan sans le moindre frisson ? Des années de renoncement avaient englouti son exceptionnelle résistance et probablement son atypique personnalité. Ne plus se battre avec un kenda dénué de magie, ne plus être ni Topéca, ni la Dame Blanche, et même plus Aila, la combattante. Elle n'était plus rien, sauf peut-être une femme et une mère, quand elle n'échouait pas dans l'un comme l'autre de ces rôles. De nouveau, une partie d'elle se rebella, mais que cherchait-elle sur cette route aussi détrempée qu'elle ? Elle n'y avait pas sa place ! Cette pensée jaillit dans son esprit comme un cri de détresse et une douleur resurgit, troublante : Naaly avait vu juste, elle n'était plus rien… Au début, vivre avec Pardon et leur enfant une vie simple qui leur appartiendrait avait représenté son désir le plus sincère. À présent qu'elle y réfléchissait, elle prenait conscience que, d'une certaine façon, elle s'était oubliée. À force de chercher à se fondre dans le paysage, elle était devenue transparente, même pour elle. Et aujourd'hui, égoïstement, elle voulait se réveiller… Peut-être affrontait-elle cette pluie diluvienne pour cette raison, pour se retrouver, exister dans les yeux de sa fille comme dans son propre regard, mais comment y parviendrait-elle ? La combattante avait disparu depuis si longtemps, saurait-elle la faire revivre ? Et quel en serait le coût ? Parce qu'elle en était consciente, comme chaque fois, elle paierait le prix de sa décision et elle n'en connaîtrait la valeur, même trop élevée, que lorsqu'il serait trop tard pour revenir en arrière. Pardon émergea lentement de sa nuit, ses idées particulièrement confuses. Il tendit la main pour découvrir à ses côtés une place froide… Une pensée désagréable s'insinua dans son cerveau, le forçant à se réveiller totalement. Il perçut le bruit des gouttes qui frappaient au volet comme une nuée de gravillons et, brusquement, se leva et alluma la chandelle. Il balaya la pièce du regard, s'attardant à peine sur le lit vide. Se rapprochant du placard pour y chercher des affaires propres, il suspendit son geste, car, dans l'intervalle qui le séparait du mur, manquait un objet qu'il devinait toujours dans l'ombre : le kenda d'Aila… Il accusa le coup. Sans raison explicite, son absence au petit matin lui avait fait craindre un départ anticipé. Puis il avait réfléchi. Quel en aurait été l'intérêt ? Cependant, pour s'en assurer, la main tremblant légèrement, il ouvrit l'armoire et le doute ne lui fut plus permis : sur les étagères d'Aila, une partie de ses vêtements avait disparu et pas n'importe laquelle. Dévasté, il resta un instant immobile à fixer le meuble, puis retourna s'asseoir sur le lit, incapable de comprendre cette fuite ou simplement de l'accepter. Bien sûr, elle devait les quitter, alors, aujourd'hui ou demain, quelle importance, mais pas de cette façon, pas comme une voleuse, honteuse de son attitude, ce n'était pas elle… À moins qu'elle eût plus changé qu'il ne le croyait, à moins qu'il l'eût vraiment perdue… Il serra les mâchoires. Elle avait désiré partir, bien. Elle s'était enfuie comme si sa famille n'avait jamais existé, parfait ! Il ne lui courrait pas après pour lui demander des explications ! Et puis, de toute façon, elle ne se rendait qu'à Avotour, il verrait bien quand elle reviendrait. Enfin, si elle revenait… Décidé à ne pas se laisser abattre, il s'habilla rapidement et descendit relancer le feu pour repousser l'humidité de l'atmosphère, renforcée par la pluie incessante. Il était tellement concentré sur ses différentes activités matinales qu'il n'entendit pas Tristan rentrer dans la pièce et sursauta au son de sa voix : — Est-ce que je peux t'aider, papa ? Pardon croisa le regard de son fils, tout à la fois paisible et intense, et s'en voulut de sa propre nervosité. — Non, merci. J'ai presque fini. En revanche, peux-tu réveiller ta sœur ? J'ai dans l'idée que nous ne sommes pas très en avance… Tristan hocha la tête, puis retourna dans sa chambre. Pardon inspira profondément avant de tressaillir quand résonna un bruit de pas à l'extérieur de la maison, mais pas celui de sa femme. On frappa à la porte et Pardon ouvrit à Hang, trempé et manifestement inquiet. — Où est Aila ? lui demanda-t-il. Avant de répondre, Pardon lança un regard derrière lui pour vérifier l'absence de ses enfants. — Elle est partie, mais c'est sans importance, elle reviendra bientôt. Ébranlé, Hang secoua la tête avec vigueur. — Pardon, elle a rompu son lien avec moi, je ne la sens plus ! Le Hagan semblait totalement désespéré et Pardon accusa le coup pour la seconde fois depuis son réveil. Si, jusqu'à présent, il avait plus ou moins bien résisté à toutes ses pensées vagabondes et désagréables, cette dernière information le submergea sans pitié. Depuis le début, il avait accepté plutôt sereinement le contact si intime qui reliait sa femme à Hang plus qu'à lui-même, mais ce n'était plus le cas ce matin. L'avait-elle également cassé avec lui ? Comment aurait-il pu répondre à cette question puisque lui, contrairement à son ami, était incapable de s'en rendre compte ? Derrière le dépit, une pointe d'irritation naquit comme un feu qui couvait doucement avant de se répandre. Hang continua : — Ce n'est pas normal, Pardon. Elle n'a aucune raison de se couper de moi ! « Parce qu'elle en aurait avec moi ! », songea Pardon, tandis que la colère explosait dans son esprit. Hang ne portait aucune responsabilité de tout ce gâchis ; comme lui, il en était la victime innocente, alors il se força à se contrôler et ajouta : — Ne t'inquiète donc pas. Elle se rend à Avotour et c'est tout. Sa réponse ne parut pas convaincre le Hagan le moins du monde, mais le retour de Tristan suspendit la discussion, obligeant Hang à regagner son domicile, la mine sombre. Pardon ne tarderait pas à le voir réapparaître. Son fils l'informa que Naaly ne semblait pas pressée de se lever. — Mange, je m'en occupe, répliqua son père. Le matin était mal choisi pour faire des histoires et sa fille s'en apercevrait rapidement. Pardon pénétra dans la chambre que partageaient ses enfants, avec la détestable impression que les moments les plus désagréables de sa vie se répétaient dans le seul objectif de lui pourrir ses journées, les unes après les autres. D'un geste brutal, il arracha pour la seconde fois en peu de temps la couverture de Naaly qui protesta vivement. — Quand je dis debout, c'est debout ! s'exclama-t-il. — J'ai froid ! — Tu ne crois pas que je vais attendre ta bonne volonté pour agir comme tu le dois ! Tu as plus de seize ans, Naaly, il est temps que tu te responsabilises, enfin ! — C'est bon, c'est bon ! Ce n'est quand même pas la peine de faire toute une histoire parce que j'ai traîné cinq minutes de plus au lit ! J'ai tué personne, que je sache ! Pardon se calma immédiatement. D'un certain côté, elle avait raison, mais qu'elle ne comptât pas sur lui aujourd'hui pour le reconnaître.
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