Chapitre 9-3

2442 Words
Un bref regard unit les personnalités de ce couple improbable, reflétant une grande tendresse qui ne s'exprimait pas par des mots. Tous mangèrent en silence et seuls résonnèrent dans la pièce les bruits de mastication, puis ceux des bols reposés à même la surface en bois. Alors que l'homme était reparti pour finir de se préparer, la femme commença à débarrasser la table. Aila se leva pour l'aider, mais celle-ci refusa avant de lui confier en baissant la voix : — Vous savez, notre fils reviendra bientôt, mais, en l'attendant, il faut bien se débrouiller sans lui. J'ai bien essayé d'accompagner papa, mais mon cœur résiste mal aux efforts physiques, alors je me contente de lui apporter le repas du midi. Heureusement, tout rentrera dans l'ordre quand notre grand sera de retour parmi nous. Il vous aurait plu, j'en suis sûre, il a toujours été un gentil garçon, enjoué, le rayon de soleil de notre vie… Enfin, à présent, c'est un homme, précisa-t-elle, visiblement emplie de fierté. Aila l'écouta raconter tous les souvenirs d'enfance de ce fils, parti à la ville pour découvrir le monde. Elle s'amusait de voir l'animation de la femme, ses joues rosies du bonheur de pouvoir parler de lui, et s'étonna du silence qui tomba immédiatement lorsque son mari pénétra de nouveau dans la pièce. Il attrapait son manteau quand la voix d'Aila suspendit son geste. — Puis-je venir avec vous ? L'homme se tourna vers elle et, pour la première fois, la regarda vraiment. Aila rougit et ajouta, bafouillant légèrement : — Je voudrais vous accompagner pour ramasser les foins… si… si vous acceptez mon aide. Il se tut pendant un long moment, puis hocha la tête. — Je vous attends dehors. Ne traînez pas. Aila se dirigea vers ses affaires à présent sèches, mais dont l'aspect aurait découragé n'importe qui de les enfiler. — Non, laissez-les ! s'exclama la femme. Je vais m'occuper de les nettoyer aujourd'hui. D'un geste, elle repoussa les protestations d'Aila. — Il me reste d'anciens habits de mon fils, trop petits pour lui. Un cordon pour tenir le pantalon et des manches retournées devraient suffire pour les mettre à votre taille. Elle disparut un instant, puis revint avec des vêtements qu'Aila adapta au mieux à sa morphologie. Au moment de sortir, ses yeux s'arrêtèrent sur un beau bâton qui lui semblait familier, appuyé à côté de la porte. Son hôtesse qui avait suivi son regard précisa : — Vous n'aviez pas d'autres affaires que lui hier, excepté la sacoche que j'ai posée ici. Aila s'en saisit. Le bout de bois trouva immédiatement sa place entre ses mains, comme une partie d'elle, et un sourire naquit sur ses lèvres. Heureuse, après un dernier coup d'œil empli de reconnaissance vers la femme qui prenait soin d'elle avec autant gentillesse, elle quitta de la pièce. Hang et Pardon se rapprochaient de la voie verte. Si Pardon avait pris le parti de se dire qu'Aila se dirigeait vers Niankor, Hang avait été soulagé d'identifier par deux fois l'un des fers de Lumière, dont la forme caractéristique, corrigeant un léger défaut d'appui, était le fruit de la réflexion du forgeron d'Antan. À présent, l'inquiétude renaissait dans son cœur. Beaucoup de traces plus récentes venaient couvrir de plus anciennes ; sur la piste devenue quasiment indéchiffrable, celle d'Aila disparaissait. Il n'avait pas encore trouvé le courage de confier à son compagnon de route qu'une attaque s'était déroulée en ce lieu pas plus tard qu'hier. À ses côtés, Pardon se montrait particulièrement taciturne, cette quête pesant un peu plus chaque jour sur ses épaules. Que se passerait-il quand, enfin, il la retrouverait ? Accepterait-elle de revenir avec lui ou, au contraire, choisirait-elle de mettre un terme à leur vie commune ? Cette éventualité lui glaçait le sang au point de préférer vivre dans l'incertitude. Peut-être était-ce pour cette raison qu'il s'opposait à poursuivre ses recherches, pour conserver l'espoir qu'elle l'aimait toujours. Il se souvint des propos de Bonneau ou de Hang ; tous les deux lui affirmaient que l'amour d'Aila à son égard n'avait jamais cessé et, pourtant, il en doutait. Non, plus grave, une partie de lui n'y croyait plus, mais il refusait encore de l'admettre totalement et, surtout, de transformer une possibilité en conviction. Complètement éteint, il laissait à Hang le soin de s'intéresser aux empreintes qu'il voulait, se contentant de se diriger vers la maison de Nestor, avec la ferme intention, si elle n'était pas chez leur ami, de faire définitivement demi-tour. Son regard absent se posa sur la végétation et, même s'il s'était toujours considéré comme le pire suiveur de piste du monde, il n'était pas aveugle au point de ne pas s'apercevoir que la route, jusqu'à présent marquée par un trafic normal, apparaissait dorénavant complètement piétinée. Il se tourna vers Hang. — Les traces d'une attaque ? — C'est probable, mais je n'en suis pas encore certain… Le Hagan descendit à terre et observa le sol en progressant lentement. — Il me semble qu'ici Lumière est partie au galop. Hang remonta sur son cheval. — Avançons un peu pour que je puisse me faire une idée plus précise de la situation. Seulement, plus loin, les empreintes de Lumière s'étaient totalement volatilisées. — Aila n'est pas passée par là. Pardon, que suggérerais-tu ? Elle aura peut-être coupé à travers la forêt pour s'enfuir. — Cette technique lui ressemblerait bien, mais, Hang, dis-moi, les assaillants ne te paraissent pas très nombreux, voire trop nombreux, pour qu'elle puisse leur résister ? Hang hocha la tête. Sérain les avait bien avertis qu'une b***e sévissait dans les environs et qu'elle ne lésinait pas sur la quantité de brigands déployée. Une nouvelle fois, elle avait attaqué en force et les chances d'Aila de leur échapper étaient insignifiantes. — Revenons sur nos pas et tentons de trouver par où elle est passée. — J'y pense ! s'exclama Pardon. Il existe par ici une ancienne voie désaffectée, la voie verte, mais je ne me souviens plus ni d'où elle part ni comment elle contourne cette route. Cependant, Aila devait en savoir plus que moi sur le sujet. Placés chacun d'un côté du chemin, ils cherchèrent à repérer les traces de la jeune femme, sans succès tant la zone avait été piétinée. — Pourquoi une seconde voie ? demanda Hang, en désespoir de cause. — En fait, il me semble que c'était le premier accès qui reliait Avotour au comté d'Uruduo. Quand le commerce s'est développé, les utilisateurs ont protesté contre ce passage quasiment impraticable qui sinuait entre les rochers, d'où celle que tu connais aujourd'hui. L'autre est restée longtemps en fonction pour les cavaliers avant d'être délaissée, puis oubliée. — Entre les rochers ? Mais, regarde, par ici, il en pousse de partout ! Comment savoir lesquels seraient les bons ? Et puis, de quel côté ? Pardon observa autour de lui, il l'ignorait. Si Aila l'avait probablement empruntée avec Bonneau, lui, jamais… Alors où ? Il n'en avait strictement aucune idée. — Retournons sur nos pas. Cette fois, je me mets à droite et te redonne la gauche, proposa-t-il. Méticuleusement, ils explorèrent chaque recoin jusqu'au moment où Hang appela Pardon et lui montra une empreinte qui s'écartait du chemin. — Tu en penses quoi ? demanda le Hagan. — Lumière, à coup sûr. Je doute qu'une autre monture puisse porter un fer identique. Ils reprirent leurs investigations, s'échangeant chaque nouvelle découverte susceptible de les faire progresser. Hang poursuivit : — As-tu repéré que les traces se croisent, celles d'Aila partent vers le sud, tandis que le plus grand nombre se dirige vers l'ouest ? — Pour être honnête, non. Crois-tu qu'elle s'en serait tirée ? — Pas sûr… Surtout que j'ai remarqué parmi les empreintes, celles de chiens, un animal idéal pour traquer une proie en fuite… Ils se turent. Cette dernière information leur déplaisait terriblement. Échapper à ces hommes constituait un premier challenge. Cependant, face aux mêmes accompagnés d'une meute, réussir devenait hautement improbable. — Là-bas, regarde, on distingue un espace entre deux rochers, indiqua Pardon. — Oui, tu as raison. Allons-y. Enfourchant leurs montures, ils repartirent au trot vers le début de la voie qui se révéla enfin à eux. — À présent, je comprends l'étrange nom de ce lieu, toute cette pierre couverte de mousse et de végétation grimpante. Plutôt original comme endroit, quoiqu'un peu trop humide à mon goût, commenta Hang en redescendant de son cheval. Accroupi, il observa les traces. — Elle seule est passée par ici. De tout son cœur, il souhaitait que ce premier indice, favorable à Aila, fût rapidement accompagné par d'autres qui signifieraient qu'elle leur avait échappé. Pardon coupa court à ses attentes. — Cette voie retourne vers la route principale. Ils ne l'ont pas suivie, car ils étaient certains de la coincer à la sortie. Hang fixa Pardon, admettant à contrecœur la justesse de sa réflexion. Tirant sa monture derrière lui, il reprit sa lente progression. — Tiens, elle s'est arrêtée. — Et son sac là-bas ! Pourquoi ? — Pour s'alléger. Elle a également abandonné sa pèlerine. Lumière est repartie au galop à partir d'ici, mais, a priori, sans elle… Pardon qui n'avait pas quitté son cheval observa les parois en hauteur. Intrigué, il se dressa sur sa selle. — Elle aurait pu escalader la gorge par cette voie naturelle. Les deux hommes se regardèrent, tentant à partir des différentes informations recueillies d'élaborer une hypothèse sur la façon dont Aila avait agi pour échapper à ses poursuivants. — Je l'imagine bien lancer Lumière à vive allure, elle-même courant au-dessus de la falaise pour la rejoindre par la suite, avança Hang. — Sauf qu'elle n'est pas revenue chercher ses affaires. — Ce qui confirmerait son enlèvement, non ? — Allons voir à la sortie si nos observations accréditent cette version. Encore plus mornes qu'à leur entrée dans le passage, les amis retournèrent vers la route principale. Les dernières traces décryptées leur apprirent que quelques bandits avaient pénétré dans la voie verte, avant de faire demi-tour. De toute évidence, Lumière avait été capturée, puis, un cavalier sur elle, avait été emmenée, mais comment obtenir la certitude que celui-ci était Aila ? Même en rayonnant largement, toutes leurs recherches pour retrouver des empreintes de la jeune femme avaient échoué. — Que faisons-nous ? demanda Pardon. Spécialiste incontesté de l'analyse de tous ces pas, je m'en remets à toi. — Tu penses qu'elle a pu leur échapper ? — Je voudrais pouvoir te dire oui, mais j'en doute. Elle n'aurait pas abandonné son sac et sa pèlerine. — Bon. Partons du principe qu'elle a été enlevée… ou alors… Jamais elle n'aurait quitté sa jument, peut-être traque-t-elle les bandits ? — En laissant ses affaires ? répéta Pardon. — Tu as raison, la première hypothèse semble la plus plausible. En conclusion, il ne nous reste plus qu'à remonter la piste de ces brigands jusqu'à elle. — Te souviens-tu des informations que Sérain et Aubin ont partagées avec nous ? Cette b***e se disperse dans toutes les directions et égare tous leurs poursuivants. Comment arriverons-nous à identifier la bonne ? Hang lui claqua sa large paume dans le dos. — En ne suivant que Lumière ! À nous deux, nous serons plus malins que ces bandits de grand chemin ! Tu imagines si nous parvenions à les capturer, alors que tout le monde s'y casse les dents depuis des mois ! Sérain nous offrira sûrement une médaille pour service rendu ! — Oui, j'imagine… Deux hommes et une cinquantaine d'adversaires. Pour l'instant, je ne vois pas bien comment nous nous débrouillerons tous les deux, mais attendons d'y être. Étrangement, cette nouvelle quête soulageait Pardon. Dorénavant, il ne s'attacherait qu'à l'objectif de délivrer Aila et, pour toutes les questions qu'il se posait, il y reviendrait une fois sa femme sauvée. Une idée saugrenue traversa son esprit, alors qu'il abandonnait à Hang le soin de suivre les traces de Lumière, le kenda manquait à l'appel des affaires retrouvées. Ce point l'ennuyait et, à deux doigts de le communiquer à Hang qui ignorait qu'elle l'avait emporté, il renonça. La piste de Lumière restait la plus vraisemblable. La bataille avait pris fin et, à présent, Merielle pleurait à chaudes larmes dans les bras de son frère, inconsolable. Sekkaï commençait seulement à réaliser qu'ils s'en étaient sortis, alors que tout concourait à l'opposé. La blessure sur sa joue, résultat de la rencontre d'un poignard sur sa peau, avait cessé de saigner. Peu profonde, il en sentait pourtant la raideur sur son visage. Quatre adversaires pour simplement deux combattants, jeunes, efficaces, mais peu expérimentés, un tel affrontement apparaissait, de base, défavorable. Heureusement, quelques événements providentiels avaient joué à leur avantage. Quand le prince avait rejoint les filles et Tristan. Naaly luttait contre deux hommes, se servant de son agilité et de sa réactivité pour ne se laisser ni prendre ni surprendre, et son action se résumait à les retenir sans les atteindre ; intuitivement, elle le savait, elle n'était pas de taille. Sekkaï avait sauté de son cheval, espérant que la distance entre lui et ses poursuivants suffirait pour éliminer ces deux premiers ennemis avant leur arrivée. Erreur d'analyse… À peine avait-il commencé à se battre aux côtés de Naaly que le bruit de leurs sabots résonna. Certains que les premiers sur place s'occuperaient rapidement des deux adolescents, leurs cavaliers décidèrent de s'intéresser à Merielle et Tristan. Sans arme, ce dernier avait privilégié des astuces naturelles pour repousser les attaques. Pour débuter, il avait aidé la princesse à grimper sur le tronc le plus proche pour la mettre hors de portée. Ensuite, pesant de tout son poids sur une large branche pourvue d'une ramure abondante, il l'avait cassée, puis agitée entre lui et ses adversaires comme une barrière de protection. Le stratagème, sommaire au premier abord, fonctionna à merveille, empêchant les brigands de parvenir jusqu'à l'arbre dans lequel Merielle se recroquevillait. Il faut dire que ces pauvres bougres jouèrent d'une incroyable malchance, chacun à leur tour. Quand l'un se prit sur la tête une branche qui chuta lourdement sur lui, l'autre s'empêtra les pieds dans un tapis de ronces avant de tomber de tout son long sur une fourmilière. Si le premier resta au sol, sonné, le second finit par se redresser, couvert de bestioles et les mains plantées d'épines. Il se secoua un bon coup, puis, après un léger temps d'hésitation, se dirigea vers Naaly qui venait de se débarrasser de son adversaire. Un peu plus loin, Sekkaï aux prises avec le sien donnait des signes évidents de faiblesse. Au début, dos à dos avec le prince, Naaly ne s'en était pas aperçue. Seule l'arrivée de son nouvel ennemi l'amena à se déplacer et à remarquer sa situation délicate. Dans un corps à corps à son désavantage, Sekkaï voyait la lame d'un couteau frôler sa peau de plus en plus près, d'autant plus que ses forces s'amenuisaient face à l'extrême violence du bandit. L'acier glissa sur sa joue, y dessinant une entaille fine et nette dont le sang s'écoula aussitôt. En totale ébullition, le cerveau de Naaly échafauda un plan pour le secourir sans cesser son propre combat. Unissant ce qui lui restait d'énergie et de technique, elle déstabilisa son adversaire, puis, dans un mouvement aussi rapide qu'imprévu, elle se rapprocha suffisamment du brigand pour subtiliser le poignard fixé dans sa ceinture. Vive comme l'éclair, elle s'écarta de lui. Son kenda changea de main, puis, à peine le temps de viser et la lame s'élança. Plutôt adroite de nature, Naaly n'avait jamais joué qu'à enfoncer quelques couteaux dans les portes des écuries, mais jamais dans une cible humaine et mobile, alors elle en appela à la chance. Le fil de l'acier atteignit le bandit sur le côté du cou dont le sang gicla en gerbes pulsatiles. Il s'effondra. Tandis que Sekkaï s'efforçait de se dégager du corps qui pesait sur lui, Naaly, lassée par la situation, décida que le combat n'avait que trop duré. Portée par sa volonté d'en finir et une colère intérieure décuplée, après quelques enchaînements très offensifs, elle acheva leur dernier brigand d'un coup v*****t sur la tête. Pour une fois, le prince, enfin libéré de son fardeau, aurait voulu chaleureusement remercier la jeune fille pour de multiples raisons : parce qu'elle possédait un exceptionnel talent, que, pour protéger sa sœur, elle s'était battue avec énergie et que, pour couronner le tout, elle lui avait malheureusement sauvé la vie. Dorénavant, elle ne manquerait jamais une occasion de le lui rappeler…
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