Chapitre 12-2

2000 Words
Hang observa celui qui les avait alertés, son compagnon hagan de la falaise, agrippé au tronc d'en face ; il lui cria : — Les Hagans se serrent les coudes ! Va voir le roi Sérain de la part de Hang et dis-lui ce que tu as fait dans ta vie, tout, le bien comme le moins bien, et, si c'est ce que tu souhaites, il te donnera ta chance ! L'homme hocha la tête. Finissant son escalade, il atteignit la passerelle sur le côté opposé, détacha la corde utilisée un instant plus tôt par le Loup et la leur renvoya. Dès que Pardon la rattrapa, il disparut. Pardon s'élança en premier dans le vide pour rallier l'arbre en face et, quand Hang le rejoignit, agenouillé près du corps étendu, il lui confirma la mort de leur ennemi. D'un geste, il le retourna, puis ôta son masque. Étrangement, au moment de leur rencontre, sa silhouette, la forme de son visage et le timbre de sa voix lui avaient rappelé un habitué d'Avotour qu'il avait croisé à plusieurs reprises. Cependant, ce n'était pas lui, même s'il lui ressemblait. Pardon en fut heureux, car il n'aurait pas aimé découvrir autant de duplicité chez cette personne avec laquelle il avait discuté quelquefois. Quelques cris résonnèrent dans la nuit, bientôt repris par d'autres : — Le Loup est mort ! Le Loup est mort. Un mouvement de panique monta dans la cité, tandis que Hang et Pardon s'asseyaient un instant sur la passerelle à regarder les fumées des incendies s'élever dans le ciel, la frénésie des hommes, le désarroi des femmes et les pleurs des enfants, une détresse dont ils étaient responsables, mais qui ne les atteignait pas. — Que faisons-nous maintenant ? Attendons-nous que le calme revienne ou récupérons-nous Lumière pour filer d'ici ? Pardon resta silencieux. À présent, malgré l'animation qui régnait au sol, la fatigue de cette folle journée l'accablait. — Je préfère quitter cet endroit… J'appelle Lumière et, après, nous rejoindrons nos chevaux. — Tu ne crois pas que nous pourrions emprunter le tunnel du Loup ? demanda Hang, un léger espoir dans la voix. — J'entends bien ta curiosité. Nous pourrions, mais je désire simplement prendre la voie la plus rapide pour aller dormir. — D'accord. Surtout que, regarde, j'ai trouvé des petits chaussons pour ses sabots ! Ainsi, elle pourra traverser la cascade sans glisser ! La réflexion arracha un vague sourire à Pardon, mais qui disparut aussitôt tant le combattant se sentait harassé. Leurs dernières actions à l'encontre du Loup consistèrent à détruire le rideau de végétation qui obturait l'entrée du tunnel et à signaler clairement le chemin à d'éventuelles troupes qui viendraient finaliser le ménage. À présent, les deux hommes, leurs chevaux et Lumière s'étaient établis dans un endroit confortable, suffisamment loin de la cité pour, temporairement, l'oublier, mais également abrité pour profiter du peu de nuit qui leur restait et du début du jour sans être réveillés trop tôt par la lumière. Le soleil sur le point de se lever, Aila s'apprêtait à reprendre la route avec, pour tout bagage, sa petite sacoche et son kenda. Hier soir, Clara lui avait rendu sa tenue nettoyée et, ce matin, elle s'y était glissée comme dans une seconde peau, comme l'expression d'une partie d'elle-même qui n'avait pas refait surface, mais que traduisait le bonheur qu'elle ressentait à la revêtir. Elle ne savait pas où elle irait, mais elle se disait qu'une fois dehors elle se laisserait guider par son instinct. Sur le point de quitter la maison, elle inspira profondément le cœur empli de regrets. Ces quelques jours ici avaient ressemblé à une bénédiction, un havre pour guérir ses plaies physiques et sa santé psychique, même si sa mémoire persistait à demeurer réfractaire. Quelques images, quelques noms la traversèrent brièvement avant de se dissiper, ne lui abandonnant qu'un souvenir troublé sans aucun sens ni réalité. Décidée, elle avança, mais, quelques pas plus loin, une voix féminine la rappela : — Aila ! Attendez ! La jeune femme se retourna et découvrit Clara et Pierre, devant leur porte. Son cœur se serra douloureusement. — Je pensais que nous nous étions dit adieu hier, murmura-t-elle, triste de devoir renouveler cette épreuve. Qui pouvait croire que si peu de temps lui avait suffi pour les aimer comme si elle les avait toujours connus ? Une partie d'elle-même aurait voulu finir sa vie avec ces personnes chaleureuses qui l'avaient acceptée sans poser de questions. Malgré sa peine, elle leur sourit, tandis que Clara reprenait : — Mais, c'était hier. Depuis pap…, Pierre et moi, Clara décomposa avec soin les syllabes du prénom de son époux, avons longuement discuté. Pendant cette soirée, noyés par toutes les émotions que nous venions de libérer, il était difficile d'y voir très clair. Mais, au cœur de la nuit, alors que nous avions versé toutes nos larmes et que nos cœurs s'étaient complètement épanchés, nous avons pu commencer à réfléchir, à nous, à notre avenir sans… sans notre fils, et à vous… Le regard d'Aila s'agrandit de surprise, mais elle n'interrompit pas la femme qui, inspirant lentement, saisit la main de son mari. — Dorénavant, nous ne vivrons plus que pour nous, puisque, derrière nous, plus personne ne reprendra ce que nous laissons. Alors, nous avons décidé de donner ce qui ne nous servira plus, c'est-à-dire tout ce que nous conservions pour notre enfant qui ne reviendra finalement pas. Nous l'avons réalisé, à présent, nous sommes seuls… Le cœur d'Aila se brisa. Pourrait-elle changer d'avis ? Rester avec eux un peu plus longtemps, les aider à reprendre goût à la vie et à apaiser leur chagrin. D'une certaine façon, elle avait encore besoin d'eux pour se reconstruire et eux semblaient avoir tant besoin d'elle… Clara se détendit et, pour la première fois, s'afficha sur son visage un véritable sourire, dénué de son habituelle nuance de tristesse intérieure et secrète. — Merci d'avoir partagé ces moments avec nous. Pap… Pierre et moi aurions bien aimé vous garder un peu plus, histoire de laisser la magie de votre présence un peu plus nous imprégner. Cependant, vous nous avez tant donné déjà. Grâce à vous, nos journées ont vu renaître la joie, les rires, le bien-être, tout ce dont nous avions oublié l'existence depuis tant d'années. Malgré tout ce bonheur à être ensemble, nous en sommes sûrs, votre destin n'est pas de vivre entre des parents qui ne seraient pas les vôtres… Vous avez une mémoire à raviver, une vie à reconstituer, un avenir de combattante à réaliser et nous, nous désirons plus que tout que vous y parveniez. Pierre, s'il te plaît. L'homme rentra dans la maison et en ressortit presque immédiatement, un sac à la main. Se rapprochant d'Aila, il le lui tendit. — C'est pour vous. Clara a cousu une partie de la nuit pour confectionner cet objet de façon à le rendre d'usage pratique pour vous. À l'intérieur, vous disposerez d'un pantalon et d'une chemise de rechange à votre taille et j'y ai ajouté une pèlerine avec une couverture pour que vous n'ayez pas froid. Naturellement, pour compléter le tout, vous trouverez quelques réserves de nourriture et une gourde remplie d'eau. Aila était stupéfaite, ses yeux passant de l'un à l'autre de ses amis, puis, les doigts légèrement tremblants, elle saisit le sac et le plaça sur son épaule. Elle aurait voulu les remercier, mais, submergée par l'émotion, nul mot ne franchit ses lèvres. Elle se contenta de les aimer du regard. — En fait, ce n'est pas tout…, précisa Clara. — Nous avons une deuxième surprise pour vous qui, nous l'espérons, vous laissera un beau souvenir de votre séjour avec nous. Pierre disparut dans la grange et en revint avec un cheval à la robe sombre qu'elle avait remarqué, une bête fringante, plutôt ombrageuse en apparence. — Voici Souffle. Nous… nous avons profité d'une occasion un peu spéciale pour l'obtenir, vous vous en doutez bien. Des gens comme nous ne possèdent pas de monture comme elle, mais vous, j'en suis certain, si. Tenez. — Non ! Je ne peux pas accepter ce présent ! Ce magnifique animal est à vous. Gardez-le, revendez-le, mais ne me demandez pas de vous en priver. Pierre ne parut même pas écouter son discours et, pourtant, il ajouta : — Bon, si vous n'en voulez pas, comme ni Clara ni moi ne souhaitons le conserver, je vais lui rendre sa liberté. Après tout, il finira bien par rencontrer bien un gentil maître qui s'en occupera. Sous les yeux étonnés d'Aila, il commença par enlever la selle. — Maintenant, je lui ôte sa bride. Ensuite, une petite tape sur la croupe, et, je le connais, il filera sans même se retourner. La jeune femme demeurait immobile, totalement incrédule. — Mais pourquoi ? parvint-elle à articuler. Un bref sourire éclaira le visage de l'homme qui harnacha, de nouveau, l'animal. — Parce que Clara et moi ne voulons pas être oubliés trop vite. Ainsi, lorsque vous aurez retrouvé votre mémoire, vous reviendrez nous voir pour nous raconter votre vie. Égoïstement, nous espérons bien que, dans un petit coin de votre cœur, vous conserverez le souvenir de nous comme des membres lointains de votre famille. — Vous êtes la seule dont je dispose aujourd'hui… — Alors, plus d'hésitation, prenez-le. Observant la monture qui renâclait légèrement, Aila s'aperçut qu'elle l'aimait déjà. Son regard erra sur sa robe brune éclairée par une crinière d'un blond presque blanc. Avec une lenteur calculée, elle s'avança vers lui et ferma les yeux, imaginant un instant que son esprit serait capable de frôler celui de Souffle, puis elle ne bougea plus. Le cheval, après avoir bruyamment manifesté son mécontentement, s'approcha d'elle, la poussant de son nez. La main d'Aila se dirigea délicatement vers ses naseaux, lui laissa respirer son odeur avant, enfin, de le toucher. L'animal trembla légèrement puis s'abandonna à la douceur des doigts de la jeune femme sur son cou, puis de ses lèvres sur son pelage sombre. Bouleversée, Aila retint les larmes, ne voulant offrir à ces deux merveilleuses personnes que son sourire et son infinie tendresse à leur égard. Des émotions intenses, ils en avaient tant absorbé le jour précédent que cette première journée de leur nouvelle vie devait les en dispenser. À présent, ils avaient choisi de vivre heureux pour eux, même si elle se doutait que de bons et de moins bons jours se succéderaient dans leur existence… Elle s'écarta du cheval et se rapprocha de Pierre dont elle attrapa sa main, puis, brisant la réserve qui persistait encore, le serra avec force contre elle avant de se retourner vers Clara qui s'avançait. Les deux femmes s'étreignirent avec tendresse. Aila déposa une bise sur la joue de chacun, puis enfourcha Souffle. — Merci à tous les deux. Un jour, je ne sais quand, je reviendrai et je vous raconterai tout ce que vous souhaitez savoir, je vous le promets. Et, si ce jour advient, je vous le devrai. — Connaissez-vous la direction que vous allez prendre ? demanda Clara, alors que la monture commençait à trépigner d'impatience. Aila observa le paysage autour d'elle et un sourire s'épanouit sur ses lèvres. Où était l'ouest déjà ? — Oui, je rejoins le pays Hagan ! — Mais pourquoi ? — Parce que c'est là-bas que je suis née ! Ou peut-être pas, mais une partie de moi s'est éveillée en ce lieu, je le sens ! Elle leur jeta un dernier regard. — Je ne vous oublierai jamais. Elle leur envoya un b****r du bout de ses doigts, puis un léger coup de talon, et Souffle partit au galop. Le vent dans ses cheveux, l'impression d'avoir grandi sur un cheval, elle écarta de son esprit la douleur qu'elle éprouvait à quitter Pierre et Clara. Pour la première fois depuis qu'elle avait perdu la mémoire, elle savait où elle allait ! Depuis son retour à Avotour à un train d'enfer, Lomaï était restée aux côtés de Sérain, repoussant aussi loin que possible le chagrin qui l'assaillait. Elle écoutait son souffle court et irrégulier, renouvelait les compresses d'eau fraîche sur son front brûlant et lui tenait la main comme si ce simple lien corporel pourrait le retenir indéfiniment en vie. Il mourrait bientôt, mais elle refusait encore d'accepter cette fatalité. L'absence de sommeil pesait sur ses épaules ; elle ne voulait pas abandonner son époux pour se reposer, de peur de découvrir sa disparition à son réveil. Un coup frappé à la porte lui fit tourner la tête. — Adrien ! s'exclama-t-elle. À regret, elle lâcha les doigts de Sérain pour venir vers lui. — Tu es là… — Comment va-t-il ? Cette simple question abattit les ultimes barrières de Lomaï. Les larmes perlèrent à ses yeux avant de couler sur ses joues. Incapable de répondre, elle plongea dans ses bras, percevant l'immense chagrin de son beau-fils qui se fondait avec le sien. Peu à peu, elle se ressaisit et, ensemble, ils se dirigèrent vers le lit. Lomaï se rassit et reprit la main de Sérain dans la sienne. — Je suis si heureuse que Hara et toi soyez revenus. Je n'estimais votre retour que dans deux ou trois jours. À moins qu'en ce moment je perde un peu la mesure du temps…
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