II

2552 Words
II— Comme vous pouvez le constater sur ce schéma, l’indice numéro deux qui paraissait primordial au début de mon propos, semble tout à coup réduire l’importance de l’indice numéro trois. Pourtant, c’est vers ce dernier que devrait se tourner l’intérêt de l’enquêteur. Parce que la solution de l’énigme se trouve cachée de ce côté. Le commissaire divisionnaire Landowski appuya les mains sur son pupitre comme pour donner davantage de solennité à son propos. — Tout ça pour démontrer qu’il… Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir longeant un des côtés de la salle. — …ne faut pas se laisser avoir par les apparences. Même si… La porte de la salle de conférence s’ouvrit sans bruit. Un brigadier entra discrètement, salua d’un furtif coup de raquette et fit un signe à un major assis au premier rang. L’un rejoignit l’autre près de la porte et ils sortirent ensemble. Les auditeurs de Landowski, ignorant l’intrusion, étaient restés attentifs. Après le départ des deux hommes, Landowski passa à une autre photo et continua son explication. À la fin de la séance qui dura encore une bonne demi-heure, il remercia l’assistance puis rassembla ses notes avant de descendre de l’estrade. Il venait de terminer un cours sur la criminalité, devant les élèves de la dernière promotion de l’École de Gendarmerie de Châteaulin située à Ty-Vougeret. Il y avait quelques mois que le divisionnaire avait été placé comme conseiller spécial auprès du directeur de la DGSI pour formaliser les liens entre la police et la gendarmerie désormais rattachées ensemble au Ministère de l’Intérieur. Sa tâche principale serait de rapprocher les services de renseignement et d’intervention des deux corps afin de renforcer l’efficacité des forces de l’ordre sur le terrain. Une sorte de serpent de mer souvent sorti des cartons et aussitôt replacé dans le placard, à cause de l’ampleur de la tâche et des rapports de force omniprésents. Disons que la mission confiée au divisionnaire avait été rédigée sur un ordre en bonne et due forme, mais que Landowski n’avait pas entendu parler des moyens qui lui seraient octroyés pour la mener à bien. Il aurait voulu avoir les coudées franches et percevoir un appui sans faille avant de se lancer. On ne se risque pas à se mettre à dos les professionnels des deux corps sans avoir de biscuit dans sa musette… La réforme en France est un exercice de très haute volée, qui en a fatigué plus d’un sans faire peur aux autres. Son directeur lui avait conseillé de commencer par donner des conférences dans les écoles de police et de gendarmerie, en attendant que le ciel s’éclaircisse et qu’on sache comment danser. Il se voyait déjà intervenir à Saint-Cyr au Mont d’Or d’où il était sorti major de promotion et dans les quatre écoles de gendarmerie réparties sur le territoire. Faute de merles… Cette mise à l’écart lui avait été présentée comme étant plutôt une mise en réserve, comme s’il était tout à coup nécessaire de le sortir du jeu. Landowski n’échappait pas à sa réputation de grand loup solitaire. Ses initiatives en gênaient plus d’un et, dans un temps où les tribunaux n’épargnaient plus les figures comme lui, il était peut-être judicieux de marcher à l’ombre pendant quelque temps… Il s’était donc exécuté de bonne grâce et, comme on lui avait laissé toute liberté pour organiser le programme, il en avait profité pour lorgner tout d’abord vers l’Ouest, histoire de n’être pas trop loin de la Pointe de Trévignon, dans le Finistère, où sa compagne, la magistrate Lorraine Bouchet, avait acquis une maison. Ainsi ils pourraient se retrouver, le temps d’un week-end ou deux, avant que le soleil ne se cache sous le ciel plombé des courtes journées d’automne. Le couple se trouvait dans une sorte de no man’s land administratif puisque Madame le juge allait se retrouver très bientôt sans affectation. Le poste qu’elle occupait au Parquet de Paris allait disparaître prochainement du fait de la refonte de certains services judiciaires. Elle ne savait ni quand ni comment. Ce qui était certain, c’était qu’elle ne ferait pas partie du nouvel organigramme, les magistrats ayant vocation à changer de crémerie tous les trois ans. Landowski serra des mains et répondit à quelques questions avant de se retrouver dans le couloir sonore lui rappelant ceux des écoles qu’il avait fréquentées dans sa jeunesse, où le brouhaha indiquait la fin des cours. Le gradé responsable des formations s’approcha de Landowski. — Désolé, Commissaire, pour cette intrusion imprévue. — Pas de problème ! Si mes auditeurs s’ennuyaient, ils auraient tourné la tête. J’ai constaté qu’ils ne l’ont pas fait. Landowski se redressa pour en apprendre un peu plus. — C’était quoi au juste ? — Un accident a eu lieu à quelques kilomètres d’ici, dans le secteur de Sainte-Anne-la-Palud. L’info a été diffusée aussitôt. Comme chez vous, je suppose… — Grave ? — On sait juste qu’une sorte de vieux fourgon tôlé a basculé dans un ravin. Pour l’instant, on ne connaît pas le nombre de personnes à bord. On a une équipe du secteur sur place pour sécuriser les lieux. Parfois, c’est Châteaulin qui intervient. Parfois, Douarnenez. Voire Locronan, en période estivale. Je n’ai même pas demandé. Le major Deviers qui vous écoutait tout à l’heure est spécialiste des interventions en milieu hostile. Toutes proportions gardées, sa présence peut être utile là-bas. Il va rejoindre nos collègues sur le terrain et descendre dans le ravin pour participer aux constatations de base. — Procédure, procédure… — Vous connaissez ça, Commissaire ! — Dans notre job, on en apprend un peu tous les jours ! — Si vous avez une heure ou deux à tuer, on y va… Landowski n’était pas du genre à méditer là-haut sur la montagne. Il n’hésita pas une seconde. — C’est vers le sud, dit-il, ça va donc me rapprocher un peu. Je prends ma voiture. Ensuite, je rentrerai directement. — Vous me suivrez à distance, précisa le gendarme. Attention, c’est la campagne. On va prendre des petites routes pour couper… Effectivement, le parcours fut un brin rock and roll. De quoi amuser un commissaire toujours en recherche de sensations. Sur les lieux de l’accident, le dispositif était en place. La voie longeant le ravin avait été barrée aux deux extrémités et la zone d’intervention, matérialisée par des cônes bicolores. La circulation était alternée sur la moitié de la route et réglée par deux gendarmes portant un gilet fluorescent. Un camion de pompiers était garé le long des arbustes longeant le bas-côté, juste derrière une ambulance aux portes arrière béantes. N’étant pas connu dans le coin, Landowski avait accroché sa carte tricolore plastifiée à sa pochette, pour éviter de se nommer à tout bout de champ. Il avait l’habitude d’entendre : — Landowski ? LE commissaire… ? Au cours de toutes ces années, il avait acquis une certaine notoriété dont il se fichait éperdument, même si elle ouvrait plus rapidement les portes. Il s’approcha, s’appuya au garde-fou à croisillons du pont et se pencha. Le geste était plutôt machinal parce que l’abrupt n’était pas si conséquent qu’il faille se courber pour apercevoir la carcasse disloquée, immobile en bas. C’était plutôt parce que le sous-bois était très sombre. Il y avait une sorte de trouée, presque géométrique, percée dans une végétation assez dense par la masse métallique du véhicule. On voyait bien le parcours de la camionnette stoppée au final par le ruisseau. Pourtant, on n’apercevait pas les habituels moignons d’arbres brisés et écorcés que l’on voit parfois après le passage de gros engins propulsés dans la nature à pleine vitesse. Ce qui voulait dire qu’il n’y avait pas eu d’obstacle majeur sur la trajectoire du véhicule et que la souplesse des branches avait pu laisser une chance aux passagers de ce qui n’était plus maintenant qu’un tas de ferraille. Des cordes à mousquetons servant de lisses avaient été placées de part et d’autre du passage afin de permettre l’extraction sécurisée d’éventuels blessés. Le terrain n’était pas très accidenté, mais la végétation au sol, épaisse et humide, ne garantissait pas de solides appuis. Les pompiers venaient d’ailleurs d’en faire l’expérience en enfonçant leurs bottes dans un magma spongieux. On entendait déjà le bruit strident d’une tronçonneuse à métaux et des éclats de voix hélant l’un ou l’autre ou ordonnant telle ou telle manœuvre. Puis ça s’anima dans le bas-fond. Des pans de vêtements aux couleurs vives commençaient à bousculer les dominantes de vert. La remontée d’un blessé était en cours. Il fallut plus d’une demi-heure d’efforts pour arriver à extraire la civière du ravin. Elle fut d’abord déposée sur la chaussée puis glissée délicatement à l’intérieur de l’ambulance des pompiers. Landowski regarda machinalement les professionnels s’affairer autour du blessé, puis les portes se refermèrent sur le moribond et les soignants. Le major Deviers, harnaché comme un spéléologue, passa à côté de Landowski qui l’interpella : — C’était comment ? — Dur ! dit le major dans un souffle. Difficile pour les pompiers. L’endroit est marécageux. Le véhicule a fini sa course sur le flanc gauche. Le conducteur était donc côté sol, coincé sous la banquette avant basculée sur lui et tordue comme pour ajouter à la difficulté. Il baignait dans l’eau. — Pronostic ? — Réservé. Le blessé est mal en point. Inconscient. Pouls très faible. Pupilles dilatées. Peu de réactions aux sollicitations physiques. — Membres cassés ? — Apparemment non. Le siège l’a protégé en se renversant et en se pliant côté sellerie. Des blessures sérieuses mais pas mortelles, à ce que j’ai pu en juger. Hémorragies plutôt superficielles, stoppées par les pompiers. L’épiderme, même le derme, bien atteint, ce n’est pas trop grave. Douloureux mais soignable. Maintenant, faut voir pour les organes internes. On ne peut pas préjuger. — D’autres passagers ? — On a inspecté la descente et les bords de l’eau. On n’a rien trouvé. Il n’y avait que deux places à l’avant et la portière côté passager est presque intacte et fermée. Donc pas d’éjection. Il était seul à bord. À part des poupées. Landowski, incrédule, fronça les sourcils. — Des poupées ? — Genre celluloïd. Plusieurs. Enfin, ce qu’il en reste. Les bras et les jambes se sont détachés du tronc. Le choc a dû les balader dans la cabine. Il y en a partout. J’ai même vu une tête aux yeux ouverts. Ils me regardaient. Ça m’a fait drôle sur l’instant ! — Donc un choc v*****t ? — Sûr ! Il devait y avoir une miche de pain sur le siège. Déchiquetée, elle aussi ! — Comment c’est arrivé, selon vous ? — Les premières constatations indiquent que le fourgon a traversé la route suite à une manœuvre brusque. Comme s’il avait évité quelque chose ou quelqu’un. Hypothèse pour l’instant, puisqu’aucun élément matériel ne l’indique. Il a quitté la route juste avant le pont. — C’est mieux ? — Un parapet en fer forgé, ça ne plie pas naturellement. Un choc brutal à tuer le conducteur sur le coup. Dans son malheur, il a eu une petite chance. Landowski continua : — Perte de contrôle d’une voiture roulant à gauche et venant en face ? — Plutôt de sa droite, je dirais… Vous voyez le croisement de l’autre côté de la route ? Il est presque en face de la trajectoire du fourgon. Une voiture a pu s’engager trop tardivement et causer l’accident… Pourtant, il y a une belle visibilité sur la gauche pour vérifier si on peut pénétrer sans risque… — Des marques sur la chaussée ? — Des traces sur le gravillon et la poussière, qui pourraient être le fruit d’un démarrage rapide. Mais rien de significatif. En plus, rien ne dit que c’est récent. — Un choc avec ce supposé véhicule ? Le major haussa légèrement les épaules. — Rien sur la route. Pas d’éclats de peinture ni de limaille métallique produite par un frottement v*****t. — Et sur le fourgon ? — Le côté droit est parfaitement visible et moyennement abîmé. À l’œil nu, il n’y a rien qui puisse faire penser à une collision. — Le conducteur du fourgon somnolait peut-être… Il aura pris peur en voyant la voiture au dernier moment… — Et il a braqué à fond ? C’est possible aussi. La position des roues semble l’indiquer. Mais ce constat n’a pu se faire qu’après la chute et elles ont pu obliquer après le choc et pas avant… Il y a quand même une belle différence de niveau entre la route et le lit du ruisseau. — Une réaction trop tardive du conducteur ? Une mauvaise évaluation de la distance ? — C’est un vieux monsieur, mais ça ne veut rien dire. — Défaut de pression d’huile ? — Son véhicule est très ancien, donc ça peut. On verra s’il y a eu un problème de freins. Landowski enfonça les mains dans ses poches. — Un acte criminel ? demanda-t-il en regardant ailleurs à la manière d’Horacio Caine. — Pourquoi vous dites ça, Commissaire ? Landowski se caressa le menton. — Je ne sais pas. Comme ça. C’est une seconde nature chez moi. Ne faites pas attention ! — Selon vous, la camionnette aurait pu être sabotée ? C’est ce que vous voulez dire ? — Pourquoi pas ? — Par qui ? Pourquoi ? Faudrait un mobile. — Vous savez, l’intelligence humaine… — Sauf que si les freins sont responsables, il aurait continué tout droit. Pourquoi se foutre dans le ravin d’en face quand la route est rectiligne ? — Vous avez raison. Il doit y avoir une autre explication. Landowski toussota. — Les poupées m’intriguent, dit-il calmement. Il avait passé l’âge d’avoir des jouets, le papy ! — Peut-être qu’il faisait un peu de brocante… Certaines retraites sont maigres. — Vous avez trouvé autre chose dans la caisse du fourgon ? — Non. Uniquement des poupées grand format. La seule qui soit encore entière doit faire un peu plus de cinquante centimètres. Y a des roulettes sous ses chaussures. À l’origine, elle devait marcher avec des piles, je crois bien… Avec le mécanisme, elle est plus compacte que les autres. C’est ce qui l’a sauvée de l’éclatement. — Faudra savoir ce qu’il faisait là avec ce chargement. L’explication se trouve peut-être derrière ce regard fixe dont vous parliez tout à l’heure… — Sauf qu’elles resteront muettes ! — Souvent les objets parlent plus que les témoins, vous savez ! — Sinon, on a retrouvé ses papiers dans la boîte à gants. On a son identité et son adresse. L’ambulance des pompiers déboîta puis quitta les lieux de l’accident, juste au moment où un camion de remorquage muni d’une grue massive s’annonçait. L’autre véhicule de pompiers s’avança pour faire de la place et le lourd crochet suspendu à l’extrémité du câble commença à descendre dans le ravin. Un employé l’accompagna pour le tirer en ahanant jusqu’à la carcasse disloquée. Parvenu auprès du tas de ferraille, l’homme fut contraint de temporiser. Les gendarmes finissaient d’inscrire leurs constatations et prenaient les derniers clichés. Là-haut, le major revint au bout de quelques minutes. Il s’était changé. — Vous savez s’il y a des témoins ? demanda Landowski. — Il y aura un appel dans la presse. Comme d’habitude. Mais ça ne donnera rien. Comme d’habitude. Les gens ont toujours peur d’être impliqués. — Mais déjà ? — Les collègues m’ont dit qu’une jeune fille arrivant en sens inverse s’était arrêtée, à cause d’une caisse tombée sur la chaussée. C’est vrai qu’on a trouvé l’une des portes arrière du tacot ouverte. Presque arrachée même. La violence du virage a dû l’ouvrir et l’objet est tombé. — De quoi provoquer un autre accident ! — Affirmatif ! — Cette caisse a été retrouvée ? — Je ne sais pas. — Faudrait ! Deviers se redressa, peut-être un peu agacé. — C’est impressionnant de constater combien ça phosphore chez vous ! Si la caisse n’existe pas, le témoin n’est plus crédible, c’est ça ? — Exactement, Major ! En investigation, la méthode consiste davantage à écarter les fausses pistes qu’à en choisir une d’emblée. Il faut laisser venir. La bonne va s’imposer au final. C’est toujours dangereux d’avoir la science infuse dès le début. C’est ainsi qu’on passe à côté de la vérité. — Mais ici, c’est simple ! — Peut-être, mais c’est prématuré de l’affirmer. Vous savez si le témoin a vu l’accident se produire ? — D’après ce qu’on m’a rapporté, la jeune femme n’a pas vu le véhicule plonger dans le ravin, mais elle a remarqué la trouée et aperçu quelque chose en contrebas. Du coup, elle a compris pourquoi la caisse était là et elle a téléphoné aux secours. — C’est ce qu’affirme le témoin. — Vous êtes encore dans votre cours, on dirait ! lança le major, peu enclin à prendre une leçon. — Elle est descendue dans le trou ? — Elle a parlé d’un homme blessé. C’est donc qu’elle l’a vu ! — Elle l’a vu en bas ou en haut ? — Comment ça ? — Avant ou après l’accident, je voulais dire… Le major regarda bizarrement Landowski. — Elle pourrait être davantage qu’un témoin, c’est ça votre théorie ? — Simple conjecture, pour le moment. Important d’en savoir plus ! Elle rentrait chez elle ? Elle était là par hasard ? Elle passait juste sur la route ? C’est elle qui était au stop ? Ou quelqu’un d’autre qu’elle connaissait ? Avec qui elle était ? — Les questions fusent chez vous, Commissaire ! — C’est avec les réponses ou leur absence que je me forge une opinion ! Où, quand, comment, comme à l’école ! — Le mieux serait de l’entendre… — Bonne idée ! Elle est où, cette jeune fille ? demanda Landowski d’un air de ne pas y toucher. — Partie à la gendarmerie pour signer sa déposition. Landowski grinça des dents.
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