Chapitre 9

1858 Words
Et comme il soulevait la main de son amie pour la b****r, ce fut elle qui baisa la main de Victor. L’instant d’après elle ouvrait violemment sa fenêtre, et fouillait des yeux l’obscurité. Lorsqu’elle aperçut la silhouette de Victor, debout près de la petite porte du jardin, elle cria dans la nuit : – Je crois en vous, je crois à votre grandeur, à votre bonheur ! *** *** *** Le lendemain matin à l’aube grise, sous un brouillard humide et sombre, Victor, fidèle à sa résolution, marchait vers la gare tout équipé pour le voyage. Mal éveillé encore, il suivait en pensée un rêve dont l’atmosphère heureuse projetait sa lumière souriante sur la réalité désolée. Chose humiliante ! C’était d’Elle qu’il avait rêvé, encore et malgré tout ! Sur la place de la gare, seulement, son esprit engourdi commença à s’éveiller aux impressions de la vie extérieure. Aujourd’hui, le soir de ce même jour dont l’aube triste l’enveloppait de brume, ce soir, Elle l’attendrait. Ce soir, comme cela lui semblait déjà vieux ! Déjà passé avant même que d’être vécu… Au demeurant, pas une fibre qui remuât en lui en pensant à Elle : aucune impression de départ, ni déchirement, ni attendrissement, ni révolte, tout au plus dans son gosier une fade sensation d’écœurement. Indifférent, comme un étranger, il quittait sa marâtre patrie. Le guichet était éclairé, encadrant le visage d’un employé. Victor allait donc pouvoir partir sans délai. Jetant un coup d’œil sur l’indicateur, il nomma une ville étrangère quelconque. – Seconde classe ? demanda l’employé. – Troisième ! répondit-il, obéissant à un mouvement instinctif. Peut-être voulait-il éviter la rencontre d’un de ses amis, – l’improbabilité d’une telle rencontre à cette heure matinale ne suffisait pas à le rassurer, – peut-être aussi voyait-il là un symbole de son humiliation. Troisième classe : cela convenait bien à sa fuite ignominieuse. À son entrée dans le wagon, il remarqua sur le premier banc, près de la porte, un petit homme d’apparence humble, à physionomie aimable. « Homme bon et modeste, se dit-il. Va pour ce voisin. » Il s’apprêtait déjà à mettre son bagage dans le filet ; mais le petit homme s’y opposa avec vivacité : – Halte-là, monsieur, attention à mes jambes qui sont là-haut, dans le filet. Victor n’était pas d’humeur à plaisanter. Conciliant, il déposa ses paquets un peu plus loin et s’assit, l’air indifférent, se reculant pour ne pas frôler les genoux de son voisin. Mais le petit homme cligna de l’œil d’un air malin : – Eh ! monsieur, pas nécessaire de faire tant de façons avec mes jambes ; elles ne sentent plus rien quand on les cogne ! Là-dessus il souleva sa couverture de voyage et, ô surprise ! Victor put voir qu’il n’avait plus de jambes. – Ils me les ont enlevées à l’hôpital, déclara l’autre en souriant, presque fier. Puis il fit avec loquacité la chronique de ses infortunes : – Tout ce que j’ai enduré, personne ne le croirait ! répétait-il comme un refrain. Alors Victor rentra en lui-même : « Celui-ci a plus souffert encore que toi ! » pensait-il. – Mon nom est Bürgisser, dit le petit homme en terminant, Léonard Bürgisser, d’Œtlingen, ou Lienert, comme on dit chez nous, à l’ordinaire menuisier de mon métier. Ayant donné ces informations, il se tut, satisfait. La locomotive haletait à grands coups réguliers. Leur rythme berçait Victor, qui n’avait pas dormi de la nuit, et lui faisait pencher la tête, insensiblement. Tout à coup son voisin lui frappa le genou de telle façon qu’il sursauta effrayé. – Voyez donc ! chuchota le cul-de-jatte, en plein hiver, l’énorme bouquet que promène cette belle demoiselle si distinguée ! Là-bas sur le quai, devant les voitures de seconde ! Faut-il qu’elle l’aime, celui pour qui elle a acheté ces fleurs coûteuses ! Voyez, elle tire continuellement son mouchoir. C’est que, s’il ne vient pas bientôt, il arrivera trop tard ; le train devrait déjà être parti, réglementairement. Pst ! attention ! la voilà qui vient de notre côté. Que va-t-elle faire ? Et il y a même des muguets… On les sent jusqu’ici ! Oh malheur ! la pauvre demoiselle, voyez maintenant, devant les troisièmes classes, où elle sait que personne ne la connaît, elle commence à sangloter !… Victor, après avoir dédaigné tout d’abord d’écouter ce bavardage impatientant, regarda enfin malgré lui au dehors, d’un mouvement presque automatique.matique. Une dame élancée et remarquablement bien faite, autant qu’il put en juger dans la demi-obscurité du hall, passait, un bouquet à la main, le visage enseveli dans son mouchoir, les épaules secouées par des sanglots. À cette vue, une douloureuse comparaison transperça le cœur de Victor : « À moi, personne ne m’apporte des fleurs, oh ! pas de danger ! Une poignée de chardons, plutôt, si l’on savait mon départ. » Puis il détourna la tête et se renfonça dans le coin du wagon, le cœur plein d’amères pensées. En voiture, s’il vous plaît ! crièrent les employés. Enfin ! répondirent du train des voix ironiques. Les portières claquèrent ; puis le silence régna un instant. Un coup de sifflet strident : en route ! Mais, à ce moment, la porte du compartiment se rouvrit violemment. Un courant d’air froid pénétra, avec un parfum de fleurs… un instant seulement, puis la porte se referma bruyamment. – Eh non ! ma pauvre demoiselle, dit en riant le menuisier, celui que tu cherches n’est pas en troisième classe ! Mais dépêche-toi de sauter, sinon le train t’emmènera. Entendez-vous les conducteurs tempêter ? Mais ils sont dans leur droit ; une fois qu’on a crié : En route ! personne n’a le droit de retarder le départ, même si c’est du beau monde. Un nouveau coup de sifflet impérieux, et les roues se détachèrent lourdement du sol. Victor poussa un soupir de soulagement. « Adieu pour toujours ! » se dit-il en un vœu solennel, tandis que ses yeux attachés sur les colonnes du péristyle y constataient anxieusement le mouvement du train qui s’éloignait : c’était pour lui la libération… Mais… un moment ! qu’aperçoit-il là-bas ? N’est-ce pas Mme Steinbach qui traverse les rails et retourne en hâte vers la station, un bouquet dans les mains ? C’est bien sa démarche… Si pourtant elle voulait tourner la tête ! – Préparez tous les billets, s’il vous plaît ! – Votre billet, monsieur, dit le conducteur en tendant la main à Victor. Cette fastidieuse corvée accomplie, on se trouva hors de la gare, et Victor ne vit plus, de droite et de gauche, que des rues qui semblaient accourir à la rencontre du train. « Eh bien ! Victor, ne nous envoies-tu pas un signe d’adieu ? » lui criaient les maisons au passage. « Non ! répondait-il avec rancœur. Pas d’attendrissement hypocrite, je vous prie, ni de scène émue de dernier acte ! Croyez-vous que je ne voie pas l’ironie grimacer sur vos toits et les oiseaux moqueurs ricaner du milieu des arbres ? » Peu à peu le train sortit de l’ombre. Maisons, jardins, rangées d’arbres s’écartèrent, fuyant de droite et de gauche, et enfin le grand jour des champs libres inonda le wagon. Alors l’esprit de Victor acheva de sortir de sa somnolence. Le souvenir lui revint, et avec le souvenir la révolte : « Réjouissez-vous ! Vous avez triomphé, je fuis comme un vaincu. Mais vaincu par quoi ? Par la médiocrité banale, par une coterie, par l’apathie et la sécheresse de cœur ! » Sa rancune s’amassait comme une nuée d’orage ; puis la rancune devint de la colère, et la colère se transforma en malédiction… *** *** *** Mais soudain il tressaillit de la tête aux pieds, frappé par le son d’une voix : c’était celle de son austère Souveraine : – Qu’emportes-tu, dissimulé sur toi ? demandait-elle. – Un manuscrit dont personne que toi et moi ne soupçonne l’existence. – À qui cet écrit rend-il hommage ? – À toi, mon austère Souveraine. – Et quand l’as-tu composé ? – J’en écrivis la première ligne le soir où je mis le pied dans cette ville funeste, et la nuit passée j’en ai tracé les derniers mots. – Et quelles sont les paroles que je t’adressai cette nuit, lorsque tu traçais ces derniers mots ? – Tu m’as dit : « J’accepte ton témoignage, et parce que, resté pur et inébranlable, malgré tes souffrances, tes passions et ta folie, tu m’as fidèlement servie, je rendrai, moi aussi, un témoignage en ta faveur : je t’élèverai jusqu’aux plus hauts sommets de la vie, et je forcerai la gloire, ce géant rebelle, à se coucher à tes pieds. » – Oui, ce furent mes paroles. Mais toi, ingrat, tu voudrais maintenant flétrir de ta malédiction le temps sacré de ta vie où tu remportas une victoire si haute ! – Écoute bien ce que je t’ordonne : Accorde la lyre de ton âme, et chante, et pousse des cris d’allégresse ; et bénis cette ville avec tout ce qu’elle renferme, chacune des heures, chacun des événements, chacune des souffrances que tu y as vécues, depuis les hommes qui t’ont fait du mal, jusqu’au chien qui aboya derrière toi ! Victor obéit tristement. Se faisant violence, il accorda la lyre de son âme ; et du milieu de sa douleur, entonnant un chant d’allégresse, son cœur déchiré bénit en soupirant le passé… – C’est bien ! dit encore la voix. Reçois le prix de ton obéissance. Lève les yeux. Regarde autour de toi. Et voici, au-dehors, chevauchant au même rythme que le train qui fuyait rapidement, sur un coursier blanc : Imago ! – Non pas l’humaine, la fausse Imago, celle qu’on nommait Theuda, mais la Vraie, la fière Imago, la Sienne ! Guérie de sa blessure, elle revivait, plus jeune que jamais, et sa tête était couronnée d’un diadème en signe de joyeuse victoire. – Je t’ai attendu, dit-elle, se tournant vers lui, souriante. Transporté, il s’écria : – Imago, ma fiancée, comment s’est opéré ce miracle ? Comment as-tu pu renaître à la vie ? Et quelle victoire célèbre le diadème que tu as posé sur tes cheveux ? Et la réponse vint, joyeuse : – J’ai vu ta ferme constance dans la douleur et dans la détresse, et je me suis sentie guérie. Je t’ai vu plonger dans le tourbillon de la passion et en ressortir pur et sans tache ; et dans ma joie, j’ai posé sur ma tête un diadème ! – Me pardonneras-tu, Imago, sublime fiancée, d’avoir pu, homme aveugle et fou que j’étais, confondre avec ta grandeur la trompeuse image d’une mortelle ? Elle sourit. – Tes larmes, dit-elle, ont effacé tes folies. Sur ces mots elle bondit, plus rapide que le train, avec un cri d’exubérant triomphe. – Sois juge, maintenant ! reprit la voix venant de l’invisible. M’appelleras-tu encore une Souveraine austère ? La reconnaissance monta au cœur de Victor, comme une prière : – Sainte Reine de ma vie ! ton nom dit consolation et miséricorde. Malheur à moi si tu n’étais pas ! Bienheureux suis-je de te posséder !
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