Comment expliquer aux collègues qu’il ne faut pas ?...
J’en étais pourtant certain. Voici deux ans que je fais des
rapports sur lui. Le directeur n’y accordait jamais aucune
importance. Lorsqu’il faisait la synthèse, tout ce qui concernait le
docteur Mobata était écarté. Il n’y avait, à son avis, jamais
suffisamment de preuves.
Pourquoi cette attitude. Car Mobata et lui n’étaient pas de la
même tribu, après tout.
Mais cette fois-ci j’avais la bonne information qui me
permettait d’arrêter cet agent de Moscou, et de prouver que les
communistes et une puissance étrangère étaient à l’origine de
l’affaire. À quelques mois des élections présidentielles, cela
devait me valoir une promotion.
Je frémissais de joie. Je recherchais les doubles de tous mes
rapports sur le docteur pour les brandir au patron. Je n’avais cessé
de lui rappeler que Mobata était un communiste. Qu’il organisait
un réseau et que bien souvent, sous le couvert de la consultation,
c’étaient des réunions qui se tenaient dans son cabinet.
D’ailleurs, le directeur lui-même ne niait pas que Mobata était
un Rouge, un communiste fieffé. N’avait-il pas fait ses études
chez les Soviets ? C’était porté sur son fichier. Et malgré cela, le
directeur le couvrait en disant que c’était un cadre valable, que
nous en avions peu et qu’on ne peut enlever à un homme ses
idées ; que penser communiste en constituait pas un délit tant
qu’on ne tentait pas de s’organiser en mouvement clandestin pour
renverser le pouvoir en place. Selon lui, le docteur était un
idéaliste qui en viendrait à des idées politiques plus raisonnablesavec l’expérience et le temps. Qu’en tout état de cause, le
meilleur moyen de favoriser cette évolution était de ne pas le
persécuter.
Et voici qu’arrivait cette affaire. Un complot devait mettre le
pays à feu et à sang et renverser le régime. Le responsable,
Nabangou, avait réussi à fuir, mais le gros des commandos
chargés de passer à l’action était entre nos mains.
J’avais d’abord flairé quelque chose lorsque l’un de nos gars
m’avait signalé qu’on avait trouvé le nom du docteur Mobata sur
le carnet d’un des conjurés. Évidemment, cet indice, pris
isolément, ne prouvait rien. Mais voici qu’était venu déposer le
boy de Mobata. Il prétendait que Nabangou, la tête du complot,
avait été reçu en consultation tous les jours de la semaine
précédant la tentative et que chaque fois le docteur l’avait gardé
près d’une heure, ce qu’il n’avait pas l’habitude de faire avec les
autres clients.
Cette fois-ci les choses étaient sans bavures. Je ne tenais plus
en place et je ne voulais pas que l’oiseau s’envolât. J’ai décidé
d’aller moi-même à la tête du groupe qui devait l’arrêter.
D’ailleurs, si cela n’avait tenu qu’à moi, on l’aurait fait
immédiatement. Mais une fois encore, le directeur a retardé
l’opération avec ces arguments d’intellectuels qu’on leur a fourrés
dans la tête lorsqu’ils ont été faire leurs études et leurs stages en
Europe. « On ne pouvait arrêter au domicile durant la nuit… » Il a
donc fallu attendre jusqu’au matin. La nuit me fut longue.
Il n’a pas protesté, comme s’il savait que nous avions les nerfs
à fleur de peau et que nous attendions la moindre occasion pour
lui foutre sur la gueule. Il a pris tout son temps. Sans doute pour
bien affirmer qu’il n’avait pas peur. Il a embrassé sa femme qui
s’est accrochée un moment à lui. Il lui a dit quelque chose que je
n’ai pas pu distinguer. Je crois bien que c’était dans leur langue
que je ne comprends pas. Il s’est ensuite accroupi pour serrer son
enfant contre sa poitrine. Il l’a regardé un moment.
– Allons, dépêchons-nous ! On n’a pas de temps à perdre, ai-
je crié.
Toutes ces embrassades m’étaient insupportables au plus haut
point. C’est toujours ainsi avec ces intellectuels. Ils ont desattitudes dévirilisantes. Ou peut-être qu’ils essayent de nous
apitoyer, de nous prouver qu’avec les sentiments qu’ils ont à
l’égard des leurs et d’autrui, leur cause ne peut être qu’humaine et
juste. Dans les escaliers, je le bousculai un peu. Il faillit tomber.
– Je ne suis pas une bête, non ?
– Avance et la ferme !
Ce n’était pas la peine de vouloir me faire la morale. Quoi
qu’il en fût, le moment était mal choisi. Je ne le supporterais pas.
Lui, il venait à peine de se réveiller. Il serait même resté une
heure au lit, ce dimanche, si nous n’avions pas eu l’indélicatesse
de l’en sortir. Tandis que moi, voilà plus de deux nuits que je ne
dormais pas.
Une fois dans mon bureau, j’ai posé mon pistolet sur la table et
je l’ai regardé avec des yeux méchants. Il est resté imperturbable.
Moi j’avais les nerfs traversés de décharges électriques.
– Prenez place ici, docteur… Ne craignez rien… Nous ne vous
soulons aucun mal. Du moins si vous vous montrez coopérant.
Vous savez, je présume, pourquoi nous vous avons fait venir ?
– Aucune idée. Mais je pense que vous allez me l’apprendre.
– Écoutez, docteur. Nous sommes des humains ici à la police.
Nous comprenons ceux que nous arrêtons. Mais nous n’aimons
pas perdre notre temps. Si vous parlez, on vous fichera la paix et
on en tiendra compte.
– Quand vous me parlerez plus clairement, je pourrai
comprendre.
– Ne fais pas le brave. Je crois bien que j’ai alors frappé sur la
table. Ne fais pas le brave car tout à l’heure on verra qui sera le
plus fort.
C’est l’inspecteur Nzengo qui est alors intervenu.
– Allez, mets-toi à table. Quel était ton rôle dans le complot ?
Le nom des autres dirigeants ? Si tu réponds correctement on te
laisse la paix.
– Quel complot ?
– Ah ! tu veux faire l’innocent ! Mon pied écrasa un bouton
qui se trouvait sous mon bureau et aussitôt un projecteur à
lumière blanche éblouit le visage du docteur.
– Y a combien de complots ?– …
– Tu me prends pour un imbécile ? Tu ne sais pas qu’on a tous
failli se faire zigouiller l’autre nuit par la b***e à Nabangou ?
– Je l’ai appris par la radio.
– Ah oui, Monsieur. Voyez-moi ça. Tu l’as quand même
appris par la radio.
– À peine si je puis dire. Vous savez, j’ai beaucoup de travail
et je n’accorde pas à la politique tout le temps que j’aimerais y
consacrer.
– Comment expliques-tu alors qu’on ait trouvé ton nom et ton
adresse sur le carnet de l’un de ceux qui ont été pris ? Et il y a un
mois Nabangou est venu pendant une semaine, chaque jour dans
ta salle de consultation.
Le docteur était cette fois visiblement décontenancé.
– Ah ! Ah ! Ah ! Tu vois qu’il vaut mieux parler. Nous en
savons, mon vieux, sur ton compte. Autant tout déballer avant
qu’il ne soit trop tard.
– Mais n’importe qui peut mettre l’adresse d’un médecin sur
son carnet. Ce que je nie c’est avoir reçu Monsieur Nabangou
dans mon cabinet. Cela fait au moins un an qu’il n’est pas venu se
faire soigner chez moi…
– Quels sont les clients que tu as reçus mercredi dernier ?
– …
– Tu veux qu’on te rafraîchisse la mémoire ?
– Monsieur l’Inspecteur, quel est le troisième mot du
cinquième vers de notre hymne national ?
– Que veux-tu dire ?
– Le connaissez-vous ? insista le docteur.
– …
– Pourtant vous avez entendu l’hymne. Nous sommes dans le
même cas, quand vous me demandez à brûle-pourpoint le nom de
mes clients. Mais si je vais consulter mon carnet de rendez-
vous…
Une gifle lui ferma la bouche.
– De qui te moques-tu ? Tu vas sans doute nier aussi être un
communiste. Or si vous êtes communiste, vous êtes contre le
président. Vous avez déclaré un soir au cours d’un repas qu’ilbradait – c’est votre propre terme – qu’il bradait le pays à ce que
vous appeliez les capitaliste américains.
– J’avoue que…
– Notez. Il avoue. Notez-le qu’il reconnaît être communiste et
organisateur du complot.
– Non, j’avoue qu’il est possible qu’au cours d’une
conversation j’ai déclaré qu’il me semblait que les capitaux
étrangers…
– N’essaie pas de jouer au malin, encore une fois.
Il commençait à m’énerver sérieusement. Cela faisait deux
nuits que je ne dormais pas. Je ne tenais que par l’aide du café
chaud que ma femme m’envoyait de la maison dans une bouteille
thermos, et une quantité de cigarettes supérieure à la normale. La
moindre contrariété m’agaçait. Il fallait que je décharge sur
quelqu’un la dose d’électricité qui courait au travers de mes nerfs.
Je me dirigeai vers lui, lui empoignait le col et lui administrai
une série de taloches qui firent sauter ses lunettes. Je l’avais
ébranlé. Je crus qu’il allait céder. Mais j’observai qu’il faisait des
efforts pour dominer sa douleur. Je connaissais ce genre
d’homme. Apparemment rachitique, mais doué d’une volonté de
fer, et têtu comme pas deux.
Ils préfèrent crever que d’être vaincu.
– Vous avez dit, monsieur l’Inspecteur… vous avez dit que
j’étais communiste…
– C’est pas moi qui l’ai dit. C’est une vérité.
– … Je n’en disconviens pas justement…
– Notez ! Notez je vous prie.
– Comment pourrais-je collaborer avec Nabangou qui est
tribaliste ?
– Non mais, docteur, de la fiole de qui tu te paies ?
J’hurlais à m’en casser les cordes vocales. C’est à nous de
poser les questions, pas à toi…
Le téléphone sonna. Le directeur général m’appelait.
– Bon les gars, je reviens tout de suite. Occupez-vous un peu
de lui. Ça va sans doute lui rafraîchir un peu la mémoire.
Je le laissai entre les mains de Zakunda et Mibolo. Deux
spécialistes de la question. L’un a travaillé avec les Français enAlgérie qui lui ont appris plus d’une recette. Quant à l’autre,
j’avoue que c’est un vice. Il se plait à imaginer chaque mois une
torture plus raffinée.
Quand j’entrai, le directeur général repoussa le livre qui était
devant lui. Ce ne sont jamais des livres de droit ou des romans
policiers qu’il lit mais des ouvrages sérieux qui doivent donner le
cafard. Je réussis à voir le titre Compère Général Soleil, de
J.Stephen-Alexis. Il me montra la chaise.
– Monsieur l’Inspecteur, j’ai vu que vous aviez arrêté le
docteur Mobata. Il alluma une cigarette et aspira longuement une
bouffée. Est-il lui aussi mêlé à ce complot ?
– On a trouvé sur un des prisonniers son adresse. Vous
avouerez que c’est suspect.
Il n’avait pas l’air convaincu, le directeur général. Mais je le
sentais mal à l’aise. Il n’osait pas me regarder de front. Bien qu’il
fût rentré de plain-pied dans le sujet, il tournait autour du pot. Il
me parla de son aversion pour la torture. Que ce procédé butait
les accusés conte ceux qui le pratiquaient à un point tel que tièdes
opposants, en arrivant ici, ils devenaient farouches une fois sortis
de nos mains. La torture à son avis dégradait l’homme. Or il avait
mission de veiller à la sécurité de l’État, non de ravaler l’homme
au rang d’animal.
– Mais ce n’est pas un homme, c’est un communiste.
Il ne me répondit pas mais regarda d’une manière pire que s’il
avait été injurié.
– Monsieur le directeur, vous ne nous facilitez pas la tâche. Et
puis vous savez, ce n’est pas facile à expliquer à nos gars.
D’ailleurs si on n’écoutait qu’eux, ils liquideraient purement et
simplement tous les prisonniers.
– Notre devoir est de les en empêcher. Nous sommes des
responsables, Inspecteur, et non la populace en délire.
Et il est encore parti d’un long couplet moralisateur, dont j’ai
oublié la moitié. Moi je me disais en mon for intérieur : « Des
arguments d’intellectuels tout cela ! Voilà ce que c’est que de
nous mettre les docteurs en droit à la tête de la sûreté. Ça a trop lu
de livres et ça a le cœur mal accroché. Ils s’imaginent qu’on peut
faire parler des têtes dures sans les faire parler.Et vous croyez que s’ils avaient réussi leur coup, ils nous
auraient épargnés ? Ce sont nos têtes qui seraient tombées les
premières oui. Les histoires de tendre la joue gauche quand on
vous soufflette la joue droite, c’est bon quand on va au
catéchisme. »
Le directeur général ne manquait pas d’arguments pour me
répondre. Il parlait du rôle d’éducateur de la police, des habitudes
sadiques à briser, pour en créer de nouvelles et tout un tas de
choses qui me semblaient du rêve. Je me suis demandé si lui-
même n’était pas un peu rouge sur les bords ? Bref, il m’a gardé
deux heures dans son bureau.
Quand il m’a laissé, Zakunda et Mibolo n’avaient cessé de
travailler le docteur. Je l’ai trouvé étendu sur le sol. Sans
connaissance. Ses yeux étaient gonflés. Un léger filet de sang
coulait de sa bouche. Les gars m’ont dit qu’il n’avait toujours pas
parlé.
Il a fallu trois seaux d’eau pour le ramener à lui. Il a ouvert les
yeux. Il ressemblait à quelqu’un qui sort d’un cauchemar. Il jeta
sur moi un regard d’animal à l’agonie et du sang sortit de sa
bouche.
– Tu vas parler maintenant ? hurla Mibolo.
J’ai dû intervenir. Même si le patron avait tort, j’étais obligé
d’obéir. C’était à mon sens une concession que je pouvais
accorder. Si avec un tel gaillard il m’était difficile d’établir un lien
avec les comploteurs, il ne lui serait pas non plus facile de
prouver son innocence.
– Emmenez-le dans une cellule. Laissez-y moisir jusqu’à
demain. La nuit lui portera peut-être conseil…
Et j’ai été dormir, toute la nuit. J’avais besoin de cela pour
récupérer. Le lendemain matin je suis même arrivé avec un retard
au service. J’ai aussitôt demandé les procès-verbaux des
interrogatoires de la nuit. L’homme sur qui on avait trouvé
l’adresse persistait à nier qu’il connaissait le docteur Mobata. De
plus, on avait pu mettre la main sur la tête du complot.
Une patrouille l’avait intercepté dans une voiture à cent
kilomètres d’ici. Déguisé en femme, il avait été néanmoins
reconnu, alors qu’il n’était plus loin de la frontière. Arrêté, il avaittout avoué. Mais à chaque fois qu’on lui avait demandé le rôle du
docteur Mobata, il avait disculpé ce dernier.
Pourtant ce docteur avait une tête de comploteur !
On frappa à la porte. Un officier de paix se mit au garde à
vous, le torse bombé, la tête en arrière, il salua.
– Repos.
– Le directeur général vous demande, Monsieur l’Inspecteur.
Je le trouvai détendu. Il me parla lentement, calmement, des
conclusions de l’enquête. Pour chaque affirmation il me montrait
un document. C’était clair, le docteur Mobata n’avait rien à voir
dans cette affaire. Le boy qui avait donné le renseignement, en
face de Nabangou avait bafouillé, puis avoué qu’il avait par ce
procédé espéré obtenir de l’argent et surtout voulu se venger de
son patron qui venait de le mettre à la porte.
– Mon cher Inspecteur, je vous laisse le plaisir d’annoncer au
docteur sa mise en liberté.
Le patron avait gagné une fois de plus. J’écumais de rage. Le
policier à qui j’ai donné l’ordre d’aller chercher Mobata s’en
rendit bien compte. Cet énervement ne faisait que s’accroître
devant le temps qu’il mettait à revenir. Je décidai de me rendre
moi-même à la cellule du sous-sol. En arrivant, je me doutais
aussitôt de quelque chose. Les deux policiers étaient accroupis
devant la grosse porte de fer de la cellule qu’ils avaient ouverte.
Quand ils me virent, ils se levèrent.
– Alors qu’est-ce qui se passe ?
Ils ne répondirent pas. Ils me montrèrent le corps étendu par
terre. Le docteur Mobata s’était suicidé. Le coup classique de
ceux qui ne supportent pas les tortures. Il s’était ouvert une veine.
C’est la première fois que je crois bien qu’un mort m’a
ébranlé. Je me sentais étouffer. Ma tête éclatait. J’avais envie de
crier comme un fou, de taper contre les murs et de pleurer.
– Que faites-vous là, b***e d’empotés ? Vous ne voyez pas
qu’il est mort ? Emportez-le vite, vite, vite.
J’ai dû bousculer les policiers qui n’ont rien compris.
Bien sûr le directeur m’a engueulé. Pourtant l’État m’a
couvert. On a trouvé une version officielle pour légitimer cette
mort. Personne ne sait la vérité. Mais depuis ce jour, je crois quej’ai changé. Pendant deux jours, je n’ai pu manger. Ma femme
m’a dit qu’elle me trouvait bizarre. J’ai d’abord haussé les
épaules, mais j’ai vu que les gosses eux aussi me regardaient d’un
air étrange.
Quand je les embrasse, j’ai l’impression que leurs yeux
innocents scrutent les miens pour voir ce que j’ai dans la tête.
Peut-être qu’eux aussi me trouvent bizarre. J’ai demandé ma
mutation dans un poste de brousse. Depuis, je n’ose plus
interroger les inculpés. Cela me rappelle trop le docteur, et cela
me rend triste. Mais ce qui me fait le plus souffrir, c’est que je ne
sais pas comment convaincre les collègues de ne pas torturer. Si
j’essaie, ils me riront au nez…bien bas pour que ce fût elle qui me le rappelât. Et je pensais que
je l’avais déçue : elle s’était abandonnée à moi pour l’admiration
qu’elle me portait et parce que j’étais le seul garçon qu’elle
respectait sur le plan de la tête et du travail, et voici que je me
révélais mou et banal au contact de l’amour. Je pris donc la
résolution de me secouer tout en étant intérieurement fâché de
l’entendre me mettre en garde contre ces délices vers lesquels elle
m’avait entraînée avec la naïveté d’une enfant gâtée.
– Il faut que nous soyons sages maintenant. Nous ne devrons
nous revoir que deux soirs par semaine.
Ce fut un choc. Mais j’étais habitué à m’astreindre à certaines
règles, car j’y trouvais une satisfaction dans le dépassement
auquel je parvenais ainsi. Nous nous mîmes donc d’accord sur les
mercredis et les samedis. Mais deux semaines successives je dus
m’astreindre à rester à la maison. Elle avait dû répondre dans la
semaine à l’invitation d’une cousine qui la voyait de moins en
moins et sortir avec une amie de Pointe-Noire qui était de
passage ; elle s’était ennuyée et n’avait cessé de penser à moi,
mais il fallait qu’elle rattrape, le samedi, ce temps perdu.
Apolline se rendait-elle compte que ce n’était pas là punition
plus dure que les pénitences auxquelles nous étions quelquefois
astreints au séminaire ? J’aimais les samedis soirs parce qu’ils
garantissaient la solitude dont j’avais besoin pour m’adonner à
mon vice, la lecture. C’était le seul jour de la semaine où tout le
monde était tellement préoccupé d’aller danser que personne
n’avait songé à venir vous déranger. Vous pouviez d’autre part
lire jusqu’à une heure avancée, n’étant nullement obliger de vous
réveiller de bonne heure le dimanche. Or depuis que j’avais
rencontré Apolline, le samedi soir était devenu notre soirée par
excellence. Habitué à boire de cette eau, je ne pouvais
m’astreindre à revenir à l’ancien régime. Ce sentiment de
frustration fît naître en moi quelques reproches à l’égard de celle
qui m’était alors la personne la plus chère. Il m’arriva de le lui
faire sentir.
– Depuis quelque temps je constate que tu es de plus en plus
aimable à mon égard, me dit-elle.
Et aussitôt je me reprochais ma brutalité.