Chapitre 1-2

2057 Words
Après des efforts véhéments qui m’arrachent des plaintes contenues – il faut que le corps reprenne vie –, je parviens jusqu’à la porte que j’entrouvre. Son bois de chêne fendillé, poli par les ans, est creusé de profonds sillons qui serpentent entre les nœuds lustrés. Les ferrures ont versé leurs larmes de rouille, qui se sont infiltrées en traînées dégoulinantes jusqu’au sol. Le soleil réchauffe maintenant mon corps faible. Réconfort nécessaire après la soirée glaciale, au vrai comme au figuré. J’étais pétri de cette exaltation inquiète qui a tué toute faculté de considérer objectivement la situation et qui a plongé ma pensée dans une nébulosité angoissante. Je n’ai rien vu, rien senti, j’étais seulement tourmenté par la question de la rationalité ou de l’irrationalité de mon choix. Rien n’a changé dans l’amrah, la petite cour intérieure sur laquelle s’ouvrait notre maison, quelque peu endommagée et défraîchie aujourd’hui, mais encore debout. Deux autres bâtiments à l’usage d’habitation pour notre famille – oncles, tantes et cousins – la jouxtaient. Abandonnés depuis bien longtemps, ils ne sont plus maintenant qu’un amas de pierres coiffé d’un enchevêtrement de pièces de bois et de tuiles cassées. Entre les pavés irréguliers de l’amrah, des herbes folles, ivraie et fétuque, ont crû, trop heureuses de ne pas être foulées régulièrement. Le figuier a pris une ampleur que personne ne semble lui disputer et offre une ombre bien plus généreuse qu’autrefois. Des souvenirs multiples de scènes de la vie ordinaire inondent ma mémoire avec une poignante précision. Des images de bonheur : celle de ma grand-mère, de mon oncle, de mes cousins et de leurs petits, allant et venant dans cet espace commun de joie, de respect et de jeux, pour nous les enfants. Et d’autres hélas, synonymes de souffrance que j’aurais préféré ne pas voir. Je chemine lentement sur cet espace inégal et je pousse la porte qui donne sur la rue : la venelle pentue de terre rouge, jalonnée çà et là de quelques pierres saillantes, serpente à travers les rares maisons encore debout de cette mechta, un petit hameau comme il en existe d’autres disséminés sur les flancs des montagnes. Je m’arrête, j’observe, et je reste incrédule devant l’apparente inertie de ce lieu. J’avais prévu de grimper vers le haut. Mais je n’ai pas le courage d’aller plus loin. Mon corps et mon esprit s’y refusent. Je fais demi-tour et en pénétrant à nouveau dans la cour, je reste pétrifié. Happé par la résurgence soudaine d’une vision barbare : celle de mes cousins inertes allongés dans une mare de sang. Reviennent alors les cris d’épouvante de ma grand-mère, des cris qui lacèrent ma raison et que je dois étouffer facticement en mettant mes mains sur mes oreilles. Je revois sa paralysie devant l’horreur absolue, puis ses tremblements causés par la peur rétrospective. Je me rappelle notre incompréhension mêlée de soulagement parce que Dieu nous avait épargnés ce jour-là. Ensuite, c’est l’angoisse qui s’installe à jamais au fond de soi et qui tenaille le ventre dès que la nuit tombe. J’ai du mal à respirer, l’effroi m’étreint soudain et il me faut la persuasion de ma raison pour me calmer et admettre que ces faits sont révolus et mes sentiments anachroniques. Je dois m’asseoir sur notre vieux banc éreinté par les années. Personne n’a osé l’enlever. Je suis transi, cloué là, comme ce jour fatidique. Je m’en veux de ma faiblesse. Puisque j’ai accepté cette contribution à l’ouvrage de Kamel, je dois avoir le courage de regarder le passé avec la justesse et le sang-froid nécessaires. Alors, en vilipendant mon comportement, je me lève et je rentre dans la pièce unique de la maison. Je ressens partout la présence de ma grand-mère qui a vécu encore ici quelques mois après ce drame. Je pense avec émotion au courage et à la force qu’elle a déployés pour atténuer, à mes yeux, le sens et les conséquences de cet acte sauvage. Je pense aussi avec bonheur aux gestes ancestraux qu’elle effectuait chaque jour avec naturel : je la revois polir à l’aide de galets, le trou circulaire qui accueillait le foyer, pétrir avec dextérité le pain qu’elle mettait à cuire ensuite dans un tajine, faire sécher les figues sur un lit de paille et tisser des tapis de laine dans une déclinaison de couleurs infinie et harmonieuse. Après sa mort et mon départ, j’ai confié aux bons soins d’un voisin obligeant cette petite bâtisse de pierre, si vraie et si simple, avec son confort rudimentaire qui me suffira désormais. J’ai fait quelques concessions au modernisme en faisant placer un vrai lit situé bien en face de la lucarne – je veux voir le jour et le ciel – et en raccordant la maison au réseau électrique. Je pourrai ainsi passer d’une vie citadine agitée et oiseuse à une existence simple et rustique, suffisamment dénuée, pour me consacrer à l’essentiel. Le mien diffère sans doute de celui des autres, mais je l’ai pensé avec précision et détermination. D’abord, j’ai un engagement moral vis-à-vis de Kamel et bien avant qu’il me propose ce petit travail, je m’imaginais finir ma vie ici, loin du tumulte, loin des pollutions de la pensée et de la vie sociale. J’aspire seulement à vivre en harmonie avec ce pays kabyle qui m’a tout donné et tout pris aussi, à flâner, tant que je le pourrai, sur les sentiers isolés, à errer dans le monde de nos poètes, à méditer d’une manière nouvelle les versets du coran, à oser affronter l’infamie de certains de mes actes, à soutenir le regard de quelques personnes qui ont ruiné ma jeunesse et enfin à vider mon corps de toutes les larmes murées au plus profond et de tout ce que j’ai occulté pendant ma vie par honte, par lâcheté ou par peur de souffrir. Je n’ai pas d’autre dessein. Je suis heureux d’être là, au cœur de mes racines, au plus près de ces lieux, témoins silencieux d’émotions sincères et violentes. J’ai l’espoir de retrouver une quiétude définitive. Je veux aimer à nouveau cette mechta, accrochée à son promontoire rocheux et jalouse de sa position stratégique. Elle a été tellement enviée autrefois, mais elle est bannie aujourd’hui et en partie abandonnée. J’ai voulu mourir, ici, environné par ces montagnes de Kabylie que j’ai aimées par-dessus tout et détestées tout autant parce qu’elles ont contribué à mon malheur. J’ai voulu que cette terre m’accueille pour mon ultime sommeil. Que Dieu m’offre encore quelques mois de vie, peut-être un peu plus s’il daigne être généreux et que je puisse m’en aller dans la sérénité. Je m’appelle Kenan Ouyahia. 3 France – Octobre 1999 Encore une nuit sans sommeil. Une errance infinie dans la maison, à explorer les pièces les unes après les autres, sans but précis. Seulement pour tuer le temps ou briser le silence et la monotonie angoissante de la nuit. Avec l’espoir d’opérer une diversion qui tromperait mon esprit obnubilé par l’image de Jean-Denis. Mais peine perdue. Tout, chaque objet, chaque photo, chaque livre, chaque aquarelle – c’était son passe-temps favori – me ramène à lui. Nul endroit où il n’ait laissé son empreinte. C’est à hurler de ne pouvoir oublier ce qui nous meurtrit. Il m’est venu sur le matin l’idée saugrenue de quitter ce lieu. Rapidement. Puis dans l’instant d’après, j’ai réalisé que cela ne changerait rien. Là ou ailleurs, il me faut apprendre à vivre sans sa présence. Quoi que l’on fasse, on ne peut tuer ses souvenirs. Et puis ai-je le droit aussi de me débarrasser avec une telle légèreté de cette maison à laquelle il tenait tant, qu’il a arrangée modestement et qui était son havre de sécurité ? N’aurais-je pas à regretter un geste si hâtif ? Une nuit de larmes aussi. Des larmes silencieuses. Timides. Comme un voile léger et complaisant sur mes yeux. Des larmes péremptoires qui affleuraient à l’intérieur de la paupière, demeuraient longtemps là, indécises, puis à l’occasion d’un clignement d’œil, se faufilaient à la dérobée dans une ride et s’en allaient mourir sur ma joue. Des larmes qui sourdaient dans l’intimité, pas comme celles, plus bruyantes et ostentatoires qui jaillissent en guise de parole. Que n’en ai-je vu de celles-ci, l’autre jour pendant l’enterrement ! Je ne sais pas si les miennes sont des larmes de tristesse, je crois qu’elles révèlent davantage mon désarroi que mon affliction. J’assume cette audace suprême qui consiste à être sincère vis-à-vis de mes propres sentiments. J’ai éprouvé une vive tension au cimetière, ces moments sont insupportables à cause des rites – non religieux, il les aurait vomis –, mais des rites quand même. Et de l’attitude des parents, amis, vrais et faux, obligés d’être dans l’excès, de s’apitoyer, de suggérer et d’exhorter. Puis la colère s’est éveillée. Parce que cette mort n’était pas prévue et que je ne m’y étais pas vraiment préparée. En tout cas, je ne l’avais pas crainte de cette manière-là. Jean-Denis me laisse dépourvue devant sa dérobade imprévisible qui n’est qu’une œuvre inique du destin. Comment ne pas être démunie devant l’inanité soudaine de mon existence ? A lui seul, il l’accaparait complètement. Il m’a laissée devant un vide béant que je ne sais désormais comment combler. Je n’ai vécu que pour lui. Je lui ai consacré tout mon temps et toute mon énergie. Je l’ai aidé, encouragé, soutenu chaque jour que nous avons partagé. J’ai craint le pire lorsqu’il était au plus mal, j’ai tremblé lorsque, dans ces moments-là, il fuyait, décomposé, le visage convulsé, les yeux égarés, sourd à mes adjurations compatissantes. Quand il tardait à revenir, je restais immobile les yeux rivés au téléphone pour conjurer son éventuelle sonnerie pernicieuse. Je ne l’ai jamais abandonné même lorsque cette assistance devenait une mission surhumaine. Je n’ai jamais rien demandé en retour quand il était mieux, que les journées lui étaient un peu moins pesantes, que nos bavardages devenaient anodins ou que nous communions ensemble dans un désir commun, une cause entendue ou un émerveillement partagé. Même dans ces moments-là, je tremblais, car je savais que cette embellie n’était que passagère et que bientôt, ses démons reviendraient l’assaillir. Jean-Denis a été le nombril de ma vie. J’ai dû affronter toutes les vicissitudes de mon existence. Et de la sienne aussi. Surtout de la sienne. Que de courage il a fallu pour ne pas sombrer ou baisser les bras ! Sa faiblesse exigeait ma force et je me suis imposé ce devoir, quoi qu’il arrive. Et cela a commencé dès que nous nous sommes rencontrés. Il était en perdition. C’était le huit février 1962, un jour tristement mémorable, un jour avili à jamais par la brutalité et la honte. A cette époque, j’étais étudiante à Paris. La nuit était tombée et je rentrais chez moi, rue des Orteaux, après une journée de cours. Alors que je pénétrais dans la cour de mon immeuble, un peu insouciante et badine, comme on peut l’être dans la perspective d’une soirée de détente, j’ai été soudainement glacée de peur par la présence d’une ombre affalée dans l’encoignure du portail. Des plaintes étouffées traduisaient une vraie souffrance et un appel à l’aide. J’étais là, debout, plantée, incapable d’avancer ou de faire demi-tour pour m’enfuir. Des battements sourds résonnaient dans ma poitrine, des frissons étrillaient ma peau et des perles de sueur inondaient mon front comme si j’avais été devant une menace de mort imminente. Aujourd’hui encore, je ne m’explique pas cette frayeur soudaine. Il n’était pas rare, en effet, qu’en hiver, des miséreux viennent s’allonger la nuit devant le soupirail de la chaufferie. J’ai alors inspiré profondément pour retrouver un peu de calme et j’ai susurré sans conviction : – Vous avez besoin d’aide ? – Han ! Ce gémissement a été la seule réponse. Alors, je me suis enhardie et j’ai dit encore : – Vous êtes malade, blessé ? Vous voulez que j’appelle un médecin ? – Oh non, surtout pas. Je suis restée encore un moment devant ce corps assis et plié sur lui-même que je savais maintenant masculin. J’ai poussé la porte de l’immeuble. La lumière du hall s’est engouffrée dans les ténèbres de la cour et la silhouette sombre s’est trouvée cernée par un halo insolent. Ses habits étaient couverts de taches de sang et quelques mèches de ses cheveux ébouriffés semblaient faire corps avec son front. J’ai deviné ce qui lui était arrivé, j’avais entendu l’appel à manifester. Je l’ai aidé à se relever et en le soutenant du mieux possible, je l’ai entraîné jusque dans mon appartement. Il s’est assis et je suis restée hébétée devant les coulures de sang coagulé sur son visage. L’arcade sourcilière était ouverte, la lèvre supérieure éclatée et la jambe de son pantalon était maculée d’une large tache marron. Avec peine, j’ai essayé de la relever, mais cela lui arrachait des gémissements difficilement contenus. Une profonde entaille dans le mollet saignait encore un peu. Avec lenteur et précaution, j’ai nettoyé ses plaies. Avec timidité et appréhension, surtout, je craignais de le faire souffrir et je n’ai jamais eu de vocation médicale. Au contraire, la seule vue du sang me porte souvent à l’évanouissement. Heureusement, il n’a vu ni mon malaise, ni les bouffées de chaleur qui m’étreignaient régulièrement, ni les dérobades de mes yeux rassasiés de sang, ni mes allers fréquents à la salle de bain sous prétexte de nettoyer les gazes que j’avais en tout petit nombre, mais qui n’avaient d’autre but que de respirer et de me rafraîchir le visage. J’ai réussi à vaincre ma faiblesse et même si je n’étais pas sûre d’avoir prodigué les bon soins, j’ai ressenti secrètement la satisfaction d’avoir dépassé mon aversion injustifiée, au moins consciemment, pour la dispense de ces soins. Peut-être ai-je seulement réussi à panser son âme ?
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