Chapitre 1-4

2113 Words
Que vais-je faire désormais de mes journées de solitude dans cette grande maison ? Comment vais-je affronter le regard compatissant de mes collègues, feint pour certains, sincère pour d’autres. Comment vais-je peupler leurs silences embarrassés ? Quels mots trouverai-je pour leur dire que leur amitié est la bienvenue, que je ne serai pas différente avec eux et qu’ils n’ont donc aucune raison de l’être avec moi. Comment évoquer avec mes élèves la mort de Jean-Denis pour répondre aux questions silencieuses, pour neutraliser les malentendus, éviter les regards furtifs et vite recréer un climat ordinaire et naturel de travail ? Toutes ces questions sont là, lancinantes et vaines. Il me faudrait aller au-devant des autres, ce serait salutaire et peut-être rassurant, mais je n’en ai pas envie, la solitude me convient bien, elle m’autorise toutes les intimités imaginables avec Jean-Denis. Le brouillard, ce matin, est toujours aussi épais, ce mur amorphe ne semble pas se disloquer. Pour l’instant, il se dresse entre ciel et terre comme pour m’isoler du monde des vivants. Par moments, un léger frémissement du vent fait dodeliner ces myriades de particules d’eau en suspension et une lumière diaphane en profite pour s’immiscer timidement, mais très vite cette chape de plomb qui va si bien avec mon état d’âme se referme sur cette impertinence. Les arbres du parc sont dégoulinants, les brins d’herbe encore verdoyants ploient sous le poids des gouttelettes de rosée. Les feuilles tombent de plus en plus nombreuses dans un ballet aléatoire vers leur fin tragique. Cette année, personne ne les ramassera. Personne n’arrachera les lichens multiples qui s’incrustent dans les fissures de la façade et entre les dalles de la terrasse, que faire de toutes ces plantes importunes dont Jean-Denis surveillait l’invasion. Leur présence qu’il ne supportait pas évoquait la négligence et le renoncement. Cela le navrait et le rendait triste. C’était l’une de ses nombreuses phobies. Il me semble soudain entendre le crissement des graviers de l’allée. Je me penche pour regarder à travers les lames des volets, mais je ne vois rien. Soudain, on frappe à la porte du bas. Qui peut bien venir à cette heure ? J’ouvre la fenêtre et soulève l’espagnolette rouillée du volet qui grince et attire vers moi le regard de deux gendarmes dans un mouvement parfaitement synchronisé. Leur fourgon est garé sur le côté de la maison. – Pouvez-vous nous recevoir, madame Berton ? Nous souhaiterions vous rencontrer et porter à votre connaissance les résultats de l’enquête. 4 Algérie – Octobre 1999 C’est étrange cette difficulté que j’éprouve à mettre en mots mes souvenirs. Ce n’est pas leur imprécision qui en est la cause, ils m’habitent avec une cruelle acuité depuis tant de temps. Non, c’est autre chose. Depuis que je suis là, je me hasarde à frapper quelques phrases sur ma vieille machine à écrire, mais ma dextérité malhabile et une appréhension singulière entament ma détermination. J’éprouve comme une peur à perdre, en l’écrivant, la propriété de mon histoire, ce patrimoine si douloureux et immatériel qui est au cœur de mon intimité. J’ai le sentiment de livrer ma vie en pâture au monde, de me mettre à nu. Je n’ai eu de cesse de mettre un voile sur mon existence, je l’ai toujours donnée à voir comme ordinaire et sans aspérité, non par honte – je fais miens avec vigueur tous les actes que j’ai commis et toutes les décisions que j’ai prises – mais par discrétion. L’insipidité ne suscite jamais de questions. J’ai toujours considéré que mes choix étaient de ma seule responsabilité, que personne n’avait à les connaître et que je n’avais pas non plus à les soumettre au jugement des autres. Il est des moments où je doute, où je regrette d’avoir si facilement donné mon accord à Kamel. Pourtant, au seuil de ma vie, il m’importe aussi de témoigner de l’obscurantisme de certains hommes qui les a conduits à toutes les formes de la barbarie, de la torture, au meurtre. Oh, je sais le message sans doute vain et peut-être suis-je même quelque peu vaniteux de me poser en donneur de leçon, mais au moins, je mourrai avec la conscience tranquille. Alors, tel un enfant terrassé par la quantité et la difficulté de ses devoirs scolaires, j’abandonne ma table de travail, je fais quelques pas, je tourne en rond dans la pièce, je reviens, écris encore quelques mots, me laisse absorber par le souvenir d’un visage, d’une conversation, d’une peur. C’est ainsi qu’hier soir, pour m’échapper de cette errance et de ce dilemme sans fin, j’ai saisi au hasard dans l’un de mes cartons un recueil de poésies de Messaour Boulanouar intitulé Sous peine de mort. Immédiatement j’ai été envoûté par la musique et le rythme de ses mots et j’ai lu, des heures durant, ces pages que j’avais délaissées depuis longtemps : ... je veux gagner faire violence au crime où l’on oublie son charme au monde absurde et froid où l’on est un infirme faire violence au vieux mystère qui nous enferme dès l’enfance au creux des peurs où l’on cesse à jamais d’être un jour de printemps je veux que la fleur prisonnière ouvre enfin ses paupières que la lumière explose au front des ombres louches que l’arme de l’esclave enfante un monde humain que vivre cesse d’être un chant souterrain d’être un jour troglodyte d’être un naufrage absurde d’être la mise en croix de nos plus belles danses ... Sa dénonciation de la souffrance, du crime, des outrages à l’humanisme en font une œuvre d’une universalité saisissante. Sa détermination à vouloir que la vie l’emporte sur le désespoir a ôté tous mes doutes et j’ai alors consenti à dire l’horreur, même si je dois faire fi de ma pudeur pour faire triompher la vie. La nuit était très avancée, lorsque j’ai refermé le recueil et le sommeil m’a pris rapidement. Dans une grande sérénité. Curieusement, ce matin, malgré les douleurs qui me taraudaient encore, je me suis senti gratifié d’une résolution sans faille et d’un courage nouveau. Désormais, j’étais prêt à affronter, sans aucune peur, le regard étonné, encore et toujours suspicieux et venimeux peut-être, des criminels de ce village – je les connais – s’ils sont toujours de ce monde. J’étais résolu à ce qu’ils décèlent, dans le mien, la réprobation de leurs actes, le mépris pour leur lâcheté et leur comportement animal. J’étais soucieux qu’ils constatent malgré leur acharnement, qu’ils n’avaient pas réduit définitivement au silence les victimes de leur barbarie, qu’il en est encore pour témoigner, pour réhabiliter dans la mémoire commune ceux qui sont morts dans d’atroces et injustes souffrances, ceux qu’on m’a contraint à trahir alors que je les aimais plus que tout, ceux pour qui je n’ai pas eu le courage de donner ma vie. J’espérais que ma seule présence susciterait soudain du remords. Puis j’ai conçu que c’était absurde, il ne sert à rien de prolonger cette haine stérile et dépassée. Nous ne sommes plus que des vieillards au bord de la tombe. Notre destin immédiat est le même, seul Dieu, s’il existe, aura alors le choix de l’issue ultime. Après avoir extirpé mon corps de ma couchette, je me suis réchauffé au soleil bienfaisant, assis sur le banc de pierre posé, depuis l’éternité, dans la cour. Le figuier nourricier dispensait une ombre généreuse et il m’est venu à la bouche le goût délicieux des figues séchées par les bons soins de ma grand-mère. Nous les conservions dans de grandes jarres en terre et nous les mangions aux heures les plus froides de l’hiver. Comme c’était bon cette suavité de la chair presque confite et les petits grains qui craquaient sous la dent ! Comme c’était bon cette sensation de soleil et de chaleur emprisonnés dans l’enveloppe brune et ridée de ces fruits ! Avec la galette de pain, ils faisaient parfois l’essentiel de mon repas lorsque j’allais garder les chèvres. Le soleil est déjà haut, il est temps de rassembler mon courage et ma volonté pour explorer la mechta qui m’a vu naître et grandir. Avec difficulté, j’emprunte le dédale de sentiers tortueux creusés dans le roc qui serpentent à travers les maisons dont certaines sont éreintées par l’âge ou l’abandon. Peu à peu, elles se sont déguisées avec l’aide de la végétation gloutonne, et particulièrement des figuiers de Barbarie, en pierriers chaotiques. Rien n’a vraiment changé depuis ma fuite, le temps s’est arrêté. Seul compromis avec la fin du siècle : des fils électriques qui zèbrent le ciel en tous sens et des poteaux plantés de manière anarchique. Pour le reste, tout est un peu plus délabré, un air de bout du monde, une mort annoncée, programmée peut-être. Le nombre d’habitants s’est fortement amoindri. Mais les couleurs sont là. Comment avais-je pu les oublier dans ma retraite citadine ? Les rouges d’abord : celui vif, presque grenat de la terre, celui composite des grès et des calcaires, celui de l’alfa, cuivré à l’approche de l’automne. Les verts dans une déclinaison infinie : l’un, jaunissant pour les figuiers, l’autre, soutenu pour les chênes lièges, un troisième, poussiéreux pour les plantes accrochées au sol, un autre encore, doux et léger pour les graminées, et le dernier, enfin, unique parce qu’il est celui des oliviers. Toutes ces couleurs, avivées par l’immensité du ciel pur que rien ne dissimule. A la sortie du hameau, apparaît en contrebas notre modeste oliveraie dont les grimaces des arbres centenaires disent toute la rudesse de la vie d’ici. Là encore, les souvenirs de cueillette m’ont submergé, c’était un moment si important, vital même pour nous. L’envie d’aller toucher les troncs tortueux l’emporte sur la difficulté que j’éprouve à emprunter des chemins escarpés et sur la fatigue qui me sera pourtant fort néfaste pour le reste de la journée. C’est là, accroupi derrière un arbre, en train de ramasser des olives – c’est vrai que nous sommes en octobre – que se trouve Yanni, mon copain d’enfance dont je peine à reconnaître le visage, tant les flétrissures de sa peau, mordue par le froid et brûlée par le soleil, révèlent les ravages du temps. L’instant de surprise passé, nous nous embrassons, si heureux de nous revoir, après tout ce temps. Soudain, ce sont des larmes intarissables qui inondent nos visages. Ce n’est plus la joie, mais la tristesse qui surgit. Un chagrin muet à constater comme nous sommes devenus piteux, nous qu’aucune expédition même hardie en forêt ou dans les grottes n’effrayait ni ne séparait. Nous avons partagé des moments intenses, nous avons toujours été si solidaires, nous avons bravé tous les dangers et aujourd’hui, quelques pas sur un raidillon nous épuisent. Je lui ai accordé une confiance totale, il ne l’a jamais trahie et je lui suis tant redevable. Il est resté là, tout ce temps. Je lui avais confié la garde et l’exploitation des rares arpents de terre qui me viennent de ma grand-mère. Après l’émotion, viennent les mots. Timides, pudiques. Des nouvelles de sa famille. Ses enfants ont déserté cette vie ingrate faite de labeur et de sueur, sa femme est morte, il y a déjà quelques années. Ma vie est insignifiante. Alors que dire ? Eviter surtout les souvenirs, le temps passé, à quoi cela servirait-il de nous faire souffrir ? Le silence s’installe entre nous. Et puis, la peine trop longtemps comprimée explose en un déferlement de sanglots qui secouent brutalement son vieux corps et son visage ravagé par la douleur. Il ne peut s’empêcher d’évoquer notre complicité d’autrefois, immuable, qui a fait de nous les témoins impuissants de la mort de son frère cadet. Nous menions paître le troupeau sur les pentes maigres aux abords de notre hameau. Soudain, nous avons vu le garçon s’effondrer, fauché par une balle, dans sa prime adolescence, une balle mystérieuse, préfiguration des évènements terribles qui allaient anéantir notre pays. Et encore, encore cette terrible épidémie de typhus du mois d’août 1942 tuant mon père, ma mère et mon petit frère de deux ans, ce qui a conduit ma grand-mère à me recueillir et à m’élever. Evocation encore du temps qui est irrémédiablement passé et qui nous laisse un sentiment amer de bonheurs gâchés à cause des violences qui ont affecté les uns et les autres. Puis il se répand en récriminations contre le destin qui l’a maintenu, ici dans ces montagnes arides : – Tu vois, à cause de tous mes frères et sœurs plus petits à nourrir, je n’ai pas pu aller à l’école. J’ai passé ma vie comme berger et j’ai toujours été pauvre. – C’est vrai. La vie est dure ici. Mon malheur a été ma chance. J’aurais souffert, comme toi, si après la mort de mes parents, ma grand-mère n’avait eu foi en mon avenir, et ne m’avait confié à ce maître d’origine française qui était à l’école du village. J’ai eu la chance d’apprendre à lire, et après la guerre, j’ai pu trouver un métier en ville. – Surtout, tu as pu fuir et tu n’as pas eu à affronter l’après-guerre ici. Je ne sais pas comme c’était en ville, mais dans notre mechta et dans les villages, la méfiance et la suspicion ont empoisonné l’atmosphère des années durant. Et aujourd’hui encore, il y a des regards mauvais. – Je comprends, Yanni. J’imagine ce qu’est l’impossibilité de retrouver une atmosphère saine entre personnes qui se côtoient jour après jour. Je conçois que l’on éprouve un trouble sournois à croiser des regards accusateurs ou au contraire coupables, à être toujours sur ses gardes, à ne pas céder au jeu des petites vengeances et autres provocations. Si j’ai fui en 1958, après ce qui m’était arrivé, c’est pour ne pas être pris entre deux feux. Je l’ai fait, contraint de choisir entre la vie et la mort. En ville, je me suis alors noyé dans la foule, j’ai mené le combat. En réalité, j’ai plutôt fait semblant, j’ai donné le change, avec une extrême discrétion, avec une implication minimale, avec la chance, à ce moment-là, d’être négligé par les troupes françaises pour les raisons que tu sais.
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