Je n’ai jamais cru aux monstres.
Pour moi, les histoires de créatures, de meutes et de choses qui vivent dans l’ombre n’étaient que des légendes racontées pour faire peur aux enfants. Des histoires sans sens, sans réalité.
Jusqu’à mon dix-septième anniversaire.
Ce jour-là n’avait pourtant rien d’exceptionnel. Le même ciel gris, la même ville bruyante, le même lycée où personne ne me remarquait vraiment. Une journée comme les autres… en apparence.
Mais quelque chose avait changé.
Je le sentais sans pouvoir l’expliquer.
Comme une tension invisible sous ma peau.
Le soir, je suis rentrée seule, comme d’habitude. Ma maison était silencieuse. Trop silencieuse.
Ma mère travaillait tard. Mon père… absent depuis longtemps.
Je montai dans ma chambre, jetai mon sac sur le lit et m’arrêtai devant le miroir.
C’est là que tout a commencé.
Mon reflet me fixait déjà.
Mais quelque chose n’allait pas.
Je fronçai les sourcils.
— Je suis fatiguée… murmurai-je.
Je détournai les yeux, mais une sensation étrange m’obligea à regarder à nouveau.
Le reflet… souriait légèrement.
Mais moi, je ne souriais pas.
Je restai figée.
Mon cœur accéléra.
— Non… c’est impossible.
Je levai lentement la main.
Mon reflet fit la même chose.
Normal.
Trop normal.
Je soufflai, nerveuse, et reculai d’un pas.
Puis je m’arrêtai.
Parce que mon reflet, lui… n’avait pas reculé en même temps.
Il était resté immobile une fraction de seconde.
Puis il bougea après moi.
Avec un retard.
Un retard humainement impossible.
Je sentis un froid glacial me traverser.
— Ok… ce n’est pas drôle…
Je ris nerveusement.
Mais le miroir ne rit pas.
Le silence devint lourd.
Puis une voix s’éleva.
Faible.
Déformée.
Comme si elle venait de l’intérieur du verre.
— Enfin…
Je me retournai d’un coup.
La pièce était vide.
Personne.
Mon cœur battait trop fort.
— Qui est là ?!
Aucune réponse.
Je me tournai vers le miroir.
Mon reflet avait changé.
Ses yeux étaient plus sombres.
Plus profonds.
Plus vivants que les miens.
— Tu m’entends enfin…
Je reculai brusquement.
— Non… non, ce n’est pas réel…
Le reflet inclina la tête.
Exactement comme un humain curieux.
— Tu dis toujours ça.
Je tremblais.
Mes mains étaient glacées.
— Qui es-tu ?!
Un sourire s’étira sur son visage.
Mais ce n’était pas mon sourire.
C’était plus ancien.
Plus dangereux.
— Tu m’as oubliée… ou tu fais semblant.
Je secouai la tête.
— Je ne comprends rien !
Le miroir se fissura légèrement.
Une ligne noire traversa le verre.
Mon souffle se coupa.
Un hurlement éclata dehors.
Lointain.
Mais trop puissant pour être un simple animal.
Le son vibra dans mes os.
Je portai mes mains à mes oreilles.
— Qu’est-ce que c’était ?!
Le reflet tourna lentement la tête vers la fenêtre.
— Ils ont senti ton réveil.
Je fronçai les sourcils.
— “Ils” ? Qui ça ?!
Il revint vers moi.
Son regard était plus dur.
— Ceux que tu appelles monstres.
Mon cœur manqua un battement.
— Je n’ai rien à voir avec ça !
Le reflet se mit à rire doucement.
Un rire vide.
— C’est exactement ce que tu crois.
Je reculai jusqu’à heurter le mur.
La pièce semblait se refermer sur moi.
La marque sur mon bras brûla soudain.
Je sursautai.
— Aïe !
Je relevai la manche.
Une trace sombre apparaissait lentement sous ma peau.
Comme une empreinte.
Vivante.
Le reflet la regarda.
Et son expression changea.
Pour la première fois… il semblait inquiet.
— Trop tôt…
Je levai les yeux.
— Quoi trop tôt ?!
Mais le miroir commençait déjà à se fissurer davantage.
La voix devint pressée.
— Écoute-moi. Tu dois fuir la forêt interdite.
Je tremblai.
— La forêt quoi ?!
— Ne t’approche pas d’eux.
Le hurlement retentit encore.
Plus proche cette fois.
La fenêtre vibra légèrement.
Mon souffle s’accéléra.
— Je ne comprends rien !
Le reflet posa sa main contre le verre.
Comme s’il essayait de sortir.
— Tu comprendras bientôt… mais si tu les rencontres avant, tu ne survivras pas à ce que tu es.
Je sentis mes jambes faiblir.
— Ce que je suis… ?
Le silence tomba.
Puis il murmura :
— Tu n’es pas humaine comme tu le crois.
Le miroir redevint normal.
Instantanément.
Plus de fissure.
Plus de voix.
Juste mon reflet… immobile.
Comme si rien ne s’était passé.
Je restai là, figée, incapable de bouger.
Mon cœur battait encore trop fort.
Je regardai mon bras.
La marque avait disparu.
Ou presque.
Elle était là… mais sous la peau.
Invisible, mais présente.
Et dehors…
Un autre hurlement répondit au premier.
Comme s’ils me cherchaient.
Je compris ce soir-là une chose.
Ma vie normale venait de se terminer.
Et quelque chose… venait de commencer.