Beth-1

2027 Words
Beth Je commence mon journal en relatant le plus précisément les choses telles qu’elles sont arrivées. Comme si je devais justifier mes actes un jour ou l’autre... ⸺ Tout a démarré le lendemain de la rafle du 16 et 17 juillet 1942 à Paris, où la plupart des juifs ont été arrêtés par de « bons Français ». ⸺ Oui, je sais. ⸺ J’étais là-bas. ⸺ Il était marrant ! ⸺ Il fallait bien obéir aux ordres ! ⸺ Arrête ! Bientôt, tu vas affirmer qu’il était plus difficile d’être gendarme que juif. Que, s’il n’était pas juif, il n’aurait pas eu de problèmes, tu ne crois pas que tu inverses les rôles ? ⸺ Tu devrais continuer la lecture. ⸺ Lis, maintenant. ⸺ Mais, monsieur Martin était juif ? ⸺ Lis, je te dis. J’avais eu l’idée astucieuse de réparer les chaussures à domicile et distribuais des petits cartons aux concierges où il était écrit : « Léon ! Ressemelage ». On me donnait toutes les réparations de la famille, je débarquais avec mon nécessaire de cordonnier, comme chez ce médecin rue de Rivoli. ⸺ Alors, Monsieur Clément, vous en avez combien de paires à ressemeler ? ⸺ Eh bien, les miennes, celle de ma femme et celles de mes trois enfants. ⸺ Ça va aller, Monsieur Lobstein ? ⸺ Je vais regarder, mais je devrais y arriver. En insistant sur le temps de séchage, on me gardait habituellement jusqu’au lendemain ; sans vraiment profiter de la situation, je trouvais la chose bien agréable, la table plutôt satisfaisante compte tenu des restrictions quotidiennes que nous imposait le rationnement. Comme je laissais ma femme et mes enfants dîner seul, je me disais, pour me donner bonne conscience, que cela leur ferait une part de plus à partager ... Le repas était déduit de la note et tout le monde y trouvait son compte. Mais, ce matin-là, un bruit incessant dans l'immeuble réveilla toutes les personnes de l’appartement, le médecin entrebâilla la porte. Des agents de police criaient dans les escaliers. ⸺ T’as fait le dernier étage ? ⸺ Oui, ils en sont où ? ⸺ Ils descendent ! À ce rythme-là, on aura débarrassé tous les juifs du quartier en moins de deux ! Le docteur Clément referma sa porte rapidement, me fixait sans rien dire ; à son regard, je compris immédiatement que d'avoir un juif chez lui l’embarrassait bien plus que des chaussures usées. La situation semait le trouble en installant un climat d’angoisse dans sa famille. Il en avait un chez eux. Que faire ? Son attitude ne laissant aucun doute, sa pensée transpirait aussi bien sur son front que dans l’air. La question était posée. Le livrer ? Risquer l’arrestation pour avoir gardé un juif bien au chaud dans sa maison. Alors que, depuis le début de la guerre, il avait été très correct avec l’occupant qui d'ailleurs le lui avait bien rendu. Impossible, le risque est trop grand. Quelle idée pour gagner trois sous sur des chaussures ! Si le Docteur faisait appel à mes services, c'était simplement parce que les tarifs étaient beaucoup moins élevés qu'en magasin. ⸺ Vous voulez que je parte maintenant ? ⸺ Vous êtes fou ? Vous voulez nous faire fusiller, chut. Laissez- moi écouter. Le docteur avait l’oreille collée à la porte comme pour ausculter un patient, sauf que le malade, c’était lui, sa maladie : la peur. Elle semblait avoir contaminé tout son entourage. Au fur et à mesure que les heures passaient, le calme était revenu, les bruits avaient disparu. La police était partie, les juifs aussi. L’immeuble semblait frappé d’une amnésie collective. Le docteur rompit le silence en m’interrogeant. ⸺ Qui sait que vous êtes chez nous ? ⸺ Personne ! ⸺ Et votre femme ? ⸺ Elle sait que je travaille chez les gens, mais jamais où, il faut que je retourne chez moi, maintenant. ⸺ Non ! ⸺ Vous croyez quoi ? Avec votre étoile jaune, que vous allez pouvoir vous promener tranquillement comme un bon travailleur qui a fini sa journée. ⸺ Non, vous restez ici, demain matin, j’irai voir chez vous ! En tant que médecin, je peux circuler sans éveiller la curiosité, vous êtes d’accord ? ⸺ Bon, mais pas plus tard que demain, après, je quitte votre logement, vous comprenez ? ⸺ Donnez-moi votre adresse ! Une fois la chose faite, ils m’ont installé dans un coin de l’appartement où je ruminais l’ultimatum qui m’avait été imposé comme s’il y avait un choix possible, le temps ne passait pas, j’ai réuni tous mes outils dans ma sacoche et j’attendis. Encore un qui me dictait ma conduite. Il était bien étonnant qu’ils aient choisi la veille du shabbat pour organiser l’arrestation des juifs, sûrement pour les trouver chez eux, je me retrouvais ce vendredi au coucher du soleil, seul face à moi- même, étant sûrement un des rares privilégiés à pouvoir y réfléchir. ⸺ Vous voulez manger un peu ? ⸺ Non merci ! Mais si vous aviez des bougies ! ⸺ Si vous voulez bien me les donner ? Le docteur comprit la démarche, il se dirigea dans sa cuisine sans dire un mot, il réapparut avec un plateau garni de trois bougies, une bouteille de vin, du pain posé dans une assiette et un verre. ⸺ Tenez, si cela vous convient, mon bureau est à votre disposition. ⸺ Merci pour les bougies, mais pour le reste, cela n’aurait pas de sens... Ouvrant la porte, le docteur Clément baissa la tête sans arriver à croiser mon regard, embarrassé par la situation. Je me retrouvais seul, installé devant son bureau, je coupai les bougies en deux. Il me fallait quatre morceaux, un pour chaque membre de la famille. En les allumant, je décidai l’ajout d’une bougie pour tous les juifs qui ne pourraient pas accomplir ce geste. Le temps d’une lumière, ils continuaient d’exister. Je repensais à ma jeunesse, au début de ma vie d’homme, où l’insouciance dominait la raison. Étudiant les écritures tout en étant représentant pour des machines à coudre. À ces moments heureux où j'allais à la pêche aux écrevisses avec un de mes amis d’étude. À l’aube de mes vingt-cinq ans, mon regard se porta sur Jacqueline, une belle rousse aux yeux verts. La fille d’un notable fortuné qui d’après ce que je pensais n’était pas insensible à mes avances ; même si elle faisait mine de ne pas avoir d’intérêt pour moi après plusieurs semaines, finit par me céder bien qu'elle sache pourtant que j'étais marié. Ma famille fût rapidement informée de la situation, et sa réaction ne se fit pas attendre, en réunion comme dans un procès ils décidèrent de m’expédier moi, Clara ma femme, avec un peu d'argent en France. Tout avait été prévu, son oncle, qui était en place à Paris, devait nous trouver un logement, un travail me permettant de rembourser les frais de ma trahison. Pour éviter la honte, ma famille me chassa de cette oasis de tranquillité, personne ne pouvait se douter qu’une catastrophe allait nous frapper directement, leur décision bouleverser à ce point ma destinée. Une fois de plus, la lâcheté que j'avais toujours manifestée envers moi-même m'avait interdit toute rébellion. Je me suis retrouvé dans un appartement minable, petit et sale. En devenant cordonnier, profession choisie par l’oncle de Clara, je me retrouvais puni comme le juif errant, comme lui j'avais failli. Étonnamment Clara me donnait deux beaux enfants. Un garçon, et une fille ; ils sont nés au mois d’août, les nuits froides de l’hiver ont été plus fortes que mon indifférence vis-à-vis de ma femme. Je ne pus m’empêcher de nommer le premier Jacques, la suivante Line. En appelant à voix haute mes enfants, je pensais régulièrement à mon amour de cœur Jacqueline, au détriment de Clara, la raison. J’avais pris l’habitude de me promener sans jamais me séparer de ma sacoche de cordonnier, j’y avais aménagé un double fond, où, jour après jour, j’avais soustrait une partie de l'argent du ménage, qui au fur et à mesure était transformé en pièces d’or. Leur nombre conséquent justifiait selon moi à elles seules le manque de confort, l’utilisation de tout au-delà de l’usure des objets du foyer familial. Une fois de plus, mon profit personnel passait avant toutes les priorités morales. Après tout, le métier qui m’avait été choisi n'avait peut-être pas été le fruit d'un seulement hasard. Quand je me remémore l’histoire d’Ahasvérus, le premier cordonnier de l’histoire condamné à l’errance pour avoir refusé de donner de l'eau au Christ, je me dis que je suis comme lui un Juif condamné à l’errance. Mais le retour du docteur Clément me sortit de mes pensées. La journée était déjà bien entamée ; en entrant dans le bureau, la mine qu'il affichait n'annonçait rien de bon, il prit la parole. ⸺ Bonjour, Monsieur Lobstein, j’ai de bien mauvaises nouvelles à vous annoncer, je me suis rendu chez vous. J'ai parlé avec la concierge, prétextant rechercher un malade. Elle m’a tout raconté, votre femme, vos enfants et bien d’autres ont été arrêtés, il semble que les juifs ont été regroupés dans des camps en bordure de Paris. ⸺ Il faut que je les retrouve ! Aidez-moi, Monsieur Clément. ⸺ Vous voulez bien ? ⸺ Avez-vous perdu la tête ? Si je décidais de vous aider, nous serions certainement tous arrêtés. ⸺ Mais... ⸺ Non, point final. ⸺ Vous avez peut-être raison. De toute façon, à quoi bon ? Je ne leur apporterais sûrement rien. Allez-vous me garder dans votre appartement ? ⸺ C’est impossible, on nous dénoncerait, nous on n’a rien à voir avec vos histoires, après tout, ce sont les juifs qui ont provoqué l’Allemagne en amassant toutes sortes de pouvoirs ! ⸺ Qu’est-ce que vous voulez dire pas là ? ⸺ Vous savez bien. ⸺ Alors, je dois partir ce soir ? ⸺ Pour vous faire arrêter devant chez moi ! Vous allez rester ici jusqu’à la fin des arrestations, et là je vous conduirai assez loin pour oublier notre relation, vous avez compris ? ⸺ Oui, je comprends. Le juif fait désordre dans une maison catholique. Vous êtes suffisamment lâche pour vivre de l’occupant, mais pas assez pour dénoncer un pauvre juif. ⸺ Plutôt que de délirer sur votre condition, vous feriez mieux de découdre l’étoile jaune de votre manteau. ⸺ Allez dormir, demain, la journée risque d’être longue. Comme prévu, le bon docteur me chargea dans sa voiture, ou plus exactement dans le coffre ; j’entendais les échanges du docteur à chaque contrôle. À l’évidence, il était au mieux avec les autorités. Nous avons roulé deux ou trois heures, plus rien, la voiture s'arrêta, la portière claqua, fin de la promenade. Le docteur ouvrit le coffre, puis la voix à peine audible marmonna. ⸺ Vous pouvez sortir, maintenant. Après m’être déplié de cette valise improvisée. Je regardais l’extérieur de la verdure à perte de vue, il avait bien choisi l’endroit. ⸺ Bon maintenant ! Je vous laisse. Prenez ce panier, il a été préparé pour vous, il y a du pain, du vin et ces quelques billets. ⸺ Je ne peux plus rien faire d’autre pour vous. ⸺ Décidément, vous sous-estimez l’appétit d’un juif ; quant à vous oublier, cela va être difficile ! ⸺ Comment ne pas parler du bon docteur Clément, demeurant au 20 rue de Rivoli deuxième étage gauche ? ⸺ Hein ! Vous soignez bien les furoncles allemands, vous pouvez prendre en charge la faim d’un juif ! ⸺ Vermine, après tous les risques que j’ai pris pour vous ! ⸺ Comme vous y allez, vous, ne suis-je pas votre nouvel ami ? Le docteur ressortit son portefeuille pour en tirer quelques billets supplémentaires. ⸺ Je n’ai rien d’autre... ⸺ Eh bien ! Voilà un peu de charité pour un vrai chrétien. Quoi de plus naturel, votre conscience sera satisfaite devant l’Éternel. Il vous faut sans doute partir, maintenant, et vite ! Le vieux Léon tendit la main au docteur, mais il ne la prit pas. ⸺ On refuse la main d’un vieil ami ! ⸺ Vous avez raison ! ⸺ Le vieux juif pourrait laisser des traces. Les remords sont salissants. Foutez-moi le camp avant que je retrouve la mémoire ! Le docteur ne se fit pas prier, monta dans sa voiture, s’éloigna définitivement. Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais, en pleine campagne par une belle journée de juillet, malgré ma situation la chose était bien agréable pourtant. Étonnamment, aucune appréhension ne s’emparait de moi, c’est détendu que je trouvais un endroit pour entamer ce repas frugal que je complétai de quelques mûres. Je décidai de prendre un peu de temps en profitant du soleil et de faire une petite sieste à l’abri d’un fourré, à peine endormi des cris d’enfant me fessaient sortir de ma torpeur. Doucement, sans me faire remarquer, j’épiai le petit groupe de garçons. Les plus jeunes bousculaient le cinquième, le traitant de tous les noms. Quelques petites gifles étaient distribuées. Ce n’est pas tant la force des coups portés qui posaient problème, mais plutôt l’humiliation provoquée par l’attitude des petits tortionnaires ; comme si cela ne suffisait pas, les gamins avaient accroché une pancarte de bois indiquant la débilité de leur victime. Je sortis de ma tanière pour mettre fin au supplice du gamin. En poussant de grands cris, je mis en fuite les malfaisants. ⸺ Alors, mon garçon, tu as des problèmes ? ⸺ Tu fais quoi avec cette b***e de bons à rien ? ⸺ Tu ne parles pas ? ⸺ C’est quoi, ton nom ? Aucune réponse de l’enfant, son attitude était bien curieuse. Le regardant, je remarquai sa silhouette étirée et maigre. Accoutré d’un débardeur trop court, son short allongeait ses jambes trop longues, ses yeux grands ouverts laissaient échapper quelques larmes.
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