Vingt ans plus tard, assis sur la véranda de ce qu’il considère à présent comme sa maison, Kélèty contemplait le coucher de soleil, il se perdait dans la nostalgie, cela faisait trois ans que son père avait rejoint le ciel. Pas une journée ne s’écroule sans qu'il ne pense à lui. Depuis que Sidafa était parti au front, il n’est jamais revenu, on raconte qu’il est mort, puisque la guerre est terminée et pas de trace de lui, mais sa femme persiste sur le fait qu’il est vivant, elle n’a jamais porté son deuil, tout simplement parce qu’elle n’y croit pas à la disparition définitive de celui-ci. Sans Quoi, Kélèty lui aurait demandé cette faveur, d’au moins lui laisser assister à l’enterrement de son père bien-aimé. Fanta aurait pu le faire, elle en avait la capacité mais elle n’entreprenait jamais rien sans l’approbation de son mari.
Trois jours avant la fin de la guerre que, bien évidemment les démons de Barro ont gagné, cette nuit-là, pendant que les premiers groupes de soldats qui menaient l’assaut, rentraient pour se reposer et d’autres reprendraient la cadence, il se trouve que dans ce premier groupe, se trouvait Sidafa, mais les autres sont rentrés, et étrangement…, il n’était pas avec eux, aucune trace ! comme s’il s’était volatilisé dans la nature. Quand cette nouvelle arriva au village, le roi ordonna à ce que, tous les coins et recoins du lieu soient fouillés, mais ne trouvèrent rien ; pas de corps sans vie ; pas de choses lui appartenant, seulement son cheval blessé qui pissait le sang sur le sol.
Sa femme fut bouleversée, cela faisait maintenant 17ans que cela s’est passé, mais pas une goutte de larme ne fut versée par Fatima et même quand ils ont voulu lui organiser la cérémonie funèbre de son homme ; elle refusa catégoriquement à ce qu’ils le fassent. Kelèty, témoin de toute cette histoire, pris malgré lui, la décision de toujours rester là pour Fatima, qui a toujours été gentille avec lui, et de considérer ses enfants comme ses propres frères, aujourd'hui, il voyait tous les deux mondes : virtuel et réel. Chose qu’il doit à Sidafa. Il voyait bien le quotidien de sa famille, parfois même, il passait toute la journée en leur compagnie sans qu’elle le sache, qu’il est là, et qu’il les voit. Mais malheureusement, il ne pouvait ni leur toucher, ni leur parler. De là tristesse, voilà à quoi se résumait la vie de sa mère, elle était dévastée suite à la mort de son mari, il aurait tant voulu être là pour elle, comme il l’a fait avec Fatima. La soutenir, l’aider à surmonter ensemble cette épreuve ; en moins de vingt ans, elle a perdu les deux hommes de sa vie, s’il n’y avait pas son dernier fils avec lui, elle aurait craqué et n’aurait aucune envie, ni de raison de vivre, il n’y que pour Bourama, qu’elle essaie tant bien que mal d’aller de l’avant.
- ¬kélèty, maman veut te voir ! le tira Kèkoura de ses pensées, le frère jumeau de Boulaye qui, comme son père, est devenu un soldat remarquable, quant à son frère par contre, lui n’aime pas les armes mais s’intéresse beaucoup à la lecture, aux histoires…
- Dis-lui que j’arrive.
Après un temps à bien remettre ses idées en place, il décida enfin d’aller répondre à l’appel de Fatima.
- Tante Fatima, je suis là !
- Tu étais où ? ça fait longtemps que je t’ai appelé.
- Désolé, j’étais sur la véranda, sinon c’était quoi le souci ?
- Non ! rien de bien grave, je veux simplement qu’aujourd’hui, tu acceptes de manger avec nous Kélèty, cela fait trois ans maintenant, tu dois aller de l’avant.
- Vous êtes très mal placée pour me donner ce genre de conseil, vous ne croyez pas ? se révolta soudainement Kélèty. Depuis que votre mari est mort….
- Mon mari n’est pas mort ! cria-t-elle.
- Ah oui ? il est où alors hein, s’il était vraiment en vie, vous ne pensez pas qu’il serait là, auprès de vous et de vos enfants et non à trimballer Dieu sait où.
- Je t’interdis de me parler sur ce ton, Kélèty.
- Vous ne m’interdisez rien du tout ! mon père est mort ici, sous vos yeux, je ne vous ai demandé qu’une seule chose, assister à son enterrement, mais vous me l’avez refusé. Alors n’espérez pas que je vais faire semblant comme si tout allait bien et vous sourire à longueur de journée, non ! ce n’est pas mon genre et vous le savez très bien.
Sur ce, il la quitta, et alla dans sa chambre en claquant violemment la porte de celle-ci
Déboussolée, Fatma se laissa tomber sur sa chaise en cuivre, elle comprend la haine de Kélèty face à son égard, mais il devait essayer de la comprendre elle aussi. Elle a juré à son mari, ne rien faire sans son autorisation, et comme ce dernier n’était pas là. Elle était obligée de refuser la requête de Kélèty, qui consistait dans le monde réel. Ce n’était pas la volonté de son mari, voilà pourquoi elle n'a rien entrepris. Mais, Kélèty va l’en vouloir toute sa vie pour cela. Au début, elle pensait que c’était une petite crise vu qu Il était en deuil, que ça allait passer, mais plus le temps passe, et plus il devient de plus en plus colérique.
Boulaye qui, avait assisté à toute la scène, caché dans un coin de la maison, manifesta doucement sa présence, lui comme son jumeau savent toute l’histoire à propos de Kélèty.
- Il a raison mère, vous savez !
- Je le comprends surtout Boulaye, il a le droit de me détester autant qu’il le voudra, je ne lui en veux pas, c’est juste que…
- Vous n’aviez pas envie de briser votre pacte avec notre père, le termina-t-il à sa place.
Elle hocha la tête sans dire un mot.
- Mais père n’est plus mère ! je ne l’ai jamais vu, nous ne l’avions jamais connu Kèkoura et moi, on ne sait même pas à quoi il ressemble, par contre kélèty lui, est réel, il est vivant et il est là à chaque moment, prêt à exécuter le moindre de tes ordres. Il m’a traité comme un frère alors qu’il n’y était pas obligé.
- Tu crois que je ne le sais pas peut-être ? je veux son bonheur aussi figure-toi, mais ça ne dépend pas de moi.
- Mais de qui alors ?
- De ton père ! oui de Sidafa !
- Très bien, puisque je ne vais pas réussir à te convaincre, je vais te laisser tranquille afin que tu réfléchisses un peu, je vais voir grand-père pour qu’il m’aide avec mes leçons d’hier.
Enfermé dans sa chambre depuis maintenant une heure, Kélèty avait l’impression de suffoquer, tellement il se sentait étouffer dans sa propre maison. Il décida de sortir pour se divertir un peu fin de se vider la tête. Quoi de mieux qu’une nuit vraiment torride avec une démone ! discrètement, il tira les volets de sa fenêtre et sortit en douce sans que personne ne le sache, et se rendit au bar le plus proche, où toute sorte de divertissements étaient au rendez-vous : les filles, l’alcool, les jeux de chance…
Posé sur une table, Savourant son alcool, tranquillement, une magnifique démone aux yeux bleus vint s’assoir auprès de lui, portant une tenue très provocante, quand il relava la tête, il tomba nez à nez avec une fille qu’il a connue il y a un bout.
- Kélèty ! c’est bien toi ? S'émerveille celle-ci en la voyant.
Pris de court, Kélèty hésita avant de lui répondre.
- Eh Bintou !
- Mais je pensais que tu étais mort !
- Désolé de t’avoir déçu alors.
- Où étais-tu passé pendant tout ce temps ?
- J’étais un peu partout.
Après quelques temps à se tenir compagnie à parler de tout et de rien, ce que Kélèty redoutait le plus arriva
- Pourquoi tu es parti comme un voleur la dernière fois ?
- Quoi ?
- Le dernier jour où on s'est vu, et que t'ai eu ce que tu voulais. Tu es reparti quand je me suis réveillée tu n'étais plus là. Je t'ai cherché un peu partout.
- Ouais j'avais des trucs à régler.
- Des trucs hein ?
Voyant que la situation pourrait lui échapper d'une minute à l'autre, puisqu' il avait quitté sa maison pour se divertir pas de se prendre la tête avec quelqu'un. Il décida de jouer de son charme.
- Euh Bintou ! Ne crois pas que je t'ai abandonnée, quand même. Pour qui tu me prends ? Allez ! s'il te plait, dit-il en lui prenant les mains. Ne croit pas à ça chérie, c'est juste que j'avais des trucs à faire mais maintenant regardes moi. Je suis libre et on peut reprendre notre histoire à là où on s'est arrêtés.
- Je suis sûre que tu me racontes encore des mensonges !
- Mais Non ! Pas de mensonges, promis. Je suis sérieux ma belle.
- Promis ?
Pour toute réponse, il hocha simplement la tête. Une heure plus tard, les voilà enlacés dans les bras l'un de l’autre dans une petite auberge du bar. A s’aimer comme des fous.
- Tu m’avais manqué Kélèty, dit Bintou qui vient de se remettre de son état d’extase.
- Moi aussi tu m’avais manqué, s'efforce-t-il de dire.
Après quelques moments passés dans le silence total, Kélèty brisa la glace en essayant de faire la conversation, vu qu’il n’avait guère sommeil.
- Bintou ?
- Humm.
- Il y'a quelques choses que je ne comprends pas avec vous les diables ?
- Oui dis-moi.
-
Pour commencer, pourquoi vous ne vieillissez jamais, et pourquoi vous avez une espérance de vie plus élevée que la nôtre ? Questionna-t-il.
Elle se releva pour lui faire face, car il avait réussi à attiser son intérêt en posant cette question. Mais également, elle fut surprise que durant tout le temps qu il a passé aux côtés des démons, qu il ne sache pas cette vérité.
- Quoi ! Pourquoi tu me regardes comme ça ?
- C’est juste que je suis très surprise que tu m'ais posé cette question. Je pensais que tu le savais déjà.
- Comment je suis censé les savoir.
- Ton propriétaire ne te la pas dit ?
- S’il me l’avait dit ou si je le savais, tu crois sérieusement que j’allais t’en poser la question ? Je t’ai posé une question simple, réponds moi simplement au lieu de me baratiner comme ça.
- D'accord ne t’énerve pas, je vais te le dire, pour commencer, bien sûr que nous vieillissons, mais nous commençons à montrer les signes à partir de nos troisièmes millénaires.
- Quoi ! Millénaires ? Vous…vous atteignez les milliers, je pensais que vous ne dépassez pas les centaines d’années.
- Eh bah, tu as mal pensé mon chéri. Et à cet âge, c’est seulement la vieillesse qui se manifeste pas la mort.
- Et c’est quoi le secret de tout ça.
- Je ne suis pas censée te le dire.
- Alla vas y je ne vais le dire à personne je te le jure.
- Très bien, on a une sorte de jardin à nous les diables, au beau milieu de ce jardin est planté un grand arbre que tu n'as jamais vu de Ton d'existence. Ce sont les fruits de cet arbre là que nous cueillons une fois par an pour améliorer nos taux de vie, un fruit pour une année, deux fruits pour deux années et ainsi de suite. Et tout près de cet arbre, se trouve un magnifique petit lac remplie d'eau douce et pure, une gorgée de cette eau également pour chaque année, réduit tes chances de tomber malades à 90% .
- Waw, c’est fantastique ! Et il est où cet endroit ?
- Au cœur de la forêt.
-
Il faut absolument que je vois cet endroit, tu vas m’y amener un jour, chérie ?
Elle réfléchit d’abord, avant de répondre. Elle sait qu’aucun humain n’a connaissance de cet endroit encore y poser les pieds. Prendre le risque d’amener Kélèty là-bas, n’était pas sans conséquence. Mais se dit de l’amener un jour où il n’aura personne pour les voir, et peut être feraient ils d’autres choses. Et également, puisqu'il était destiné à ne plus repartir dans le monde réel donc aucune chance sur ce point qu Il le raconte à quelqu’un d’autres.
- Pourquoi pas, finit elle par lui dire.