reviennent un peu chers si nous prenons quotidiennement un taxi…
— Pour ce qui est de votre transport, dit-il, ne vous inquiétez pas. Mon chauffeur personnel Moha sera mis à votre disposition et c’est lui qui va maintenant vous ramener chez vous. Je vais l’appeler et il ne tardera pas d’être là. Attendez-le à la réception.
VIII
En l’espace de quelques minutes Moha le chauffeur apparait sur le pas de la porte d’entrée. Dès qu’elles l’ont vu arriver, les deux filles lui envoyèrent le plus bel sourire du jamais vu. A travers leur visage hilare et injecté de sang, il a si vite compris le sens exact de leur bonne humeur. En allant vers elles pour les saluer, Bouchra lâcha précipitamment un grand merci à son adresse.
Tout content qu’il fût, il les félicita avant même de leur demander si les choses se sont bien passées. Sans entrer dans les détails à brûle pourpoint, il les invita à le suivre pour les ramener chez elles. Aussitôt que la voiture démarra, Moha leur demanda :
— Dites-moi, les filles, comment ça s’était passé avec le patron ?
— Les choses se sont passées à merveille et le patron était très cool avec nous, répondit Bouchra.
— Toutes les choses que tu nous as dites à son sujet sont vraies, ajouta Sofia. C’est un gentleman pour tout dire. Il était trop paternel avec nous et nous a expliqué tout le travail que doit accomplir une réceptionniste. Quand mes parents sauront la nouvelle, ils vont être aux anges et surtout mon père qui a absolument besoin de mon aide pour pouvoir joindre les deux bouts. J’ai l’impression que ma famille va être soulagée plus que jamais.
— Je suis très content pour vous et votre famille et j’espère les connaître tous un de ces jours, dit Moha, l’œil dirigé vers le rétroviseur pour regarder furtivement le visage angélique de Sofia qui va, pensa-t-il, bouleverser radicalement la vie de Karam et celle de son épouse et ses enfants. Si la brésilienne se rend compte que vous êtes embauchées à son insu, elle va se fâcher contre moi. Elle a beau essayer de faire de moi son chouchou, elle n’a pas réussi. Moi, je ne peux pas lui permettre ce luxe parce que je suis fidèle au patron et n’ose pas lui couper l’herbe sous les pieds et le trahir ainsi.
— C’est qui la brésilienne ? demanda Bouchra.
— C’est l’épouse de votre patron. Elle porte le prénom de Fatine et tout le monde l’appelle ainsi. Je vous mets en garde de vous méfier d’elle. Si jamais elle vient à l’hôtel pour une raison ou une autre, faites-vous petites et ne dites rien qui puisse la mettre en rogne. C’est le genre de femme qui s’emporte violemment.
— Et pour chercher quoi au juste ? demanda Sofia qui commence à se faire des idées.
— Ce que je sais, c’est qu’elle ne s’entend pas bien avec monsieur Karam et ils sont toujours sur le point de divorcer. Leur vie ressemble à un enfer. Pour moi, c’est une mégère et son venin est paralysant.
— Tu nous fais peur, monsieur Moha, dit Sofia. Nous ne pouvons supporter cette femme si un jour elle vient s’en prendre à nous. Nous ne sommes que des employées et sa vie privée ne nous concerne en rien.
— C’est une femme jalouse, avoua Moha, et quand il voit que son mari est entouré de belles filles, elle pique sa crise de nerfs et proféra des propos injurieux contre celles et ceux qui la contredisent. En vous révélant ces choses, je crois que je suis en train de dépasser mes attributions de chauffeur. Néanmoins, il n’est pas du tout mauvais, de ma part, de vous mettre sur vos gardes. N’en dites rien à personne, je vous en prie, soyez discrètes. En travaillant dans cet hôtel, vous allez en savoir tout par vous-mêmes. Moi, je ne vous parle que de ce qui mérite d’être dit au moment opportun.
— Ils sont mari et femme depuis quand ? demanda Bouchra.
— Depuis l’air du temps, répondit Moha pour se moquer de ce mariage chancelant et pourri de problèmes.
— Ont-ils des enfants ? demanda Sofia.
— Bien sûr qu’ils en ont, lâcha Moha
— Combien ? demanda Sofia.
— Ils ont trois filles de votre âge qui sont trop gâtées, confia-t-il.
— Que font-elles dans la vie ? demanda Bouchra.
— Elles sont étudiantes à l’université, dit-il, mais leurs résultats sont toujours catastrophiques parce qu’elles passent tout leur temps à sécher les cours pour fréquenter des teenagers oisifs et délinquants et leur vie estudiantine est d’ores et déjà vouée à l’échec. Mais arrêtons là pour aujourd’hui et les jours qui suivent. Je vous laisse vous occuper de votre nouvelle tâche et de ne pas vous remplir la tête de tracasseries qui existent déjà avant votre arrivée.
— Ah si l’on avait leur moyens financiers ! s’exclama Sofia…
— Nous n’aurions pas arrêté nos études, enchaîna Bouchra.
— Estimez-vous heureuses et contentez-vous de ce que la vie vous a accordé, conseilla Moha qui croit aux bons mœurs et aux valeurs éthiques qui existent encore parmi les gens sobres et généreux d’esprit. Là où il y a l’argent, le tape-à-l’œil et le prestige mensonger et flatteur, il y a dans certains cas pourriture et indécence flagrants.
— Nous le sommes toujours, monsieur Moha, dit Sofia. Tu as bien fait de nous renseigner quelque peu sur la famille Karam à qui nous souhaitons réconciliation, calme et sérénité. Cet homme, vu ses qualités humaines, mérite à mon avis une vie noble et pleine de gloire. J’espère de tout cœur que ces problèmes disparaissent et laissent la voie libre à la cohabitation et à l’entente conjugale. Ces filles ont besoin de leur père et mère pour se ressourcer de leur amour et affection. Dans toutes les familles du monde, il existe des hauts et des bas et chacun doit prendre conscience que ce genre de turbulence n’est qu’intermittent et passager et je crois, ajouta-t-elle, pour garder les pieds sur terre, il faut user d’un tant soit peu de patience.
— C’est la parole de fille sage, dit-il, semblable à celle que j’ai souvent entendue de la bouche de mes grands parents qui savaient faire la part des choses et apprécier toutes les dimensions à leur juste valeur. Discuter avec toi, Sofia, me rassure et me rend confiance sans oublier, bien sûr, Bouchra qui je ne sais à quoi pense-t-elle.
— Je ne pense qu’à une chose ! dit-elle.
— C’est quoi alors cette chose ? demanda Moha en tournant rapidement le regard vers Bouchra, assise à ses côtés sur le siège droit de la voiture.
— Je ne veux pas le dire pour le moment, dit-elle.
— C’est un secret que tu me caches, ma chère amie ? dit Sofia qui n’en croit pas ses oreilles.
— Tu sais très bien, Sofia, que la notion de secret entre toi et moi n’avait jamais droit de cité à l’intérieur de notre relation de voisinage et encore moins d’amitié.
— Dites-nous ce qui te passe par la tête, Bouchra, dit Moha. S’il s’agit d’un problème, nous pourrons t’aider à le résoudre et surtout s’il est lié à votre nouvel emploi. Considère-moi tout comme Sofia comme un de tes proches et dis-moi ce qui te gène à cet instant même.
— Vous voulez vraiment savoir ? demanda-t-elle.
— Bien sûr que oui ! Dites-le nous, lancèrent-ils à son adresse.
— Je ne veux pas travailler dans cet hôtel, lâcha-t-elle.
— Pourquoi alors ? Qui ce qui t’arrive, demanda Sofia. Pourquoi ce revirement ?
— Je ne veux pas que cette femme vienne un jour m’engueuler devant les clients de l’hôtel. Moi, je ne permets à personne de me malmener et ça tu le sais déjà Sofia.
— Tu parles de quelle femme ? demanda Moha en feignant de ne rien comprendre.
— La brésilienne ! Celle que tu appelles Fatine, répondit-elle.
— Mais, bon sang ! Tu ne vas pas travailler sous les ordres de cette femme. Oublie ce que je vous ai dis à son sujet. Monsieur Karam va prendre de nouvelles dispositions afin que personne ne vienne fourrer le nez dans ce qui ne le regarde pas. Il va être très intransigeant sur ce point. Rassure-toi, Bouchra, le système de travail et de gestion de cet hôtel va connaitre un changement radical. C’est la parole d’un chauffeur qui sait ce qu’il dit. Le temps vous en dira plus sur la place que j’occupe aux yeux du patron.
— Nous n’avons même pas commencé à travailler et toi tu te mets à prendre l’attitude de la victime, reprocha Sofia. Où sont ton courage et tes capacités d’affronter les contraintes de la vie ? Je ne te reconnais plus !
— Ecoute Bouchra ! Je te conseille de garder le silence et ne provoque pas les choses. Cela risque de tourner à ton désavantage, dit Moha. Je suis sûr que le patron va t’affecter à un autre poste à l’extérieur de l’hôtel. Il va sûrement te le dire le moment venu.
— C’est où ? demanda-t-elle, l’air étonné.
— Je n’en sais rien pour le moment, dit Moha, et je ne peux rien te confirmer. Néanmoins, ce que je te dis fait partie d’un projet et pourrait se réaliser dans le temps. Mais dites-moi où en sommes nous par rapport à votre quartier ?
— Tu ne connais pas l’endroit exact où nous habitons ? demanda Sofia.
— Moi, je connais toute la ville de fond en comble, dit-il. Il suffit de m’indiquer le lieu et je m’y rends sans peine.
— Bon, tu prends à droite et tu suis cet axe. C’est à huit cents mètres, expliqua Sofia.
— Donc vous habitez dans ces bâtiments ? demanda Moha, qui connait bien l’endroit et les problèmes inhérents de tapage et promiscuité.
— Tu n’es jamais venu ici ? demanda Bouchra ?
— Si, si, à maintes reprises, répondit-il, mais c’est un peu dangereux la nuit.
— La nuit, il faut rester chez soi ! dit Sofia, sinon vous risquez d’être agressé et volé et c’est pire encore quand il s’agit d’une femme.
— Ce n’est pas la peine de m’expliquer, Sofia, dit-il, je suis de tout ce qui se passe dans ce genre de quartier où les agresseurs sont aux aguets pour mettre le grappin sur les personnes qui rôdent sans compagnie et dans une zone mal éclairée.
— Et même à l’intérieur de nos appartements, expliqua Bouchra, nous vivons parfois un sacré enfer avec le tapage assourdissant que certains veilleurs de nuit en chômage font continûment et jusqu’au petit matin.
— Nous avons besoins de sociologues qui devront étudier ce phénomène, dit Sofia. Mais l’étude à elle seule ne suffit pas. Il faut que l’état mobilise des moyens appropriés pour résorber le chômage et renforcer les mesures de sécurité dans les endroits sombres où s’activent les malfaiteurs.
— Où voulez-vous que je vous dépose, mesdemoiselles ? demanda-t-il.
— Tu peux continuer jusqu’au petit jardin où jouent ces bambins.
— Ok, je suis toujours à votre disposition pour vous aider en quoi que ce soit, dit-il. Voilà, nous sommes arrivés et vous pouvez descendre maintenant. Donnez-moi vos numéros de téléphone et je vous en donne également le mien. Tâchez de rester joignable pour nous faciliter la tâche. Le patron directeur ou le sous- directeur que vous n’avez pas encore vu à ce que je sache, pourrait avoir besoin de vous deux à n’importe quel moment de la journée et surtout la nuit où vous pourrez être en repos parfois.
— D’accord, merci, au revoir, dirent-elles dès qu’elles descendirent de la voiture.
IX
Au petit balcon de l’appartement où habitait Sofia, Bahi, son grand père, en fauteuil roulant, qui, malgré son âge avancé, jouissait encore d’une acuité visuelle remarquable qui lui permettait de discerner de loin mêmes les petits objets qui bougent sous ses yeux, a pu voir la voiture noire luxueuse qui les a déposées près du jardin, elle et son amie, Bouchra. Il les a regardées discuter avec une troisième personne et se mit spontanément à interpréter à sa manière d’homme d’expérience, leur gestuelle quand elles parlaient avec cet homme.
Il se posa mille et une questions pour savoir l’identité de cet inconnu, habillé en costume de chauffeur, qui a ramené sa petite fille et son amie jusque chez elles. Un flot de réponses lui passa par la tête, mais, faute de preuves irréfutables à l’appui, il n’a pu en retenir aucune.
En dépit de sa confiance en l’éducation, la chasteté et la décence intrinsèques de sa petite fille qu’il adorait tant, il n’a pas pu s’empêcher de penser que Sofia et son amie pourraient se tromper à cet âge de puberté et commettre des incartades sans en mesurer la portée de leur dérive.
Mais en attendant l’arrivée de Sofia, il se reprit et s’abstint d’avancer quoi que ce soit. Quelques instants après avoir monté l’escalier de l’appartement sans vouloir faire usage de l’ascenseur qui tombait souvent en panne, Sofia rentra à la maison. Elle était aux anges. Avant de parler avec qui que ce soit et à brûle pourpoint, elle demanda après son grand-père :
— Mais, dis-moi, petite maman, où est mon grand-père ? J’ai besoin de le voir pour lui confier une chose que personne ne doit savoir avant lui. C’est une excellente nouvelle. A l’entendre de ma bouche, il va sûrement se réjouir.
— Mais, dis-moi, petite fille, qu’as tu derrière la tête ? Où étais-tu ? lui demanda sa mère.
— Je n’étais nulle part, petite maman, répondit-elle. Je te dis que je veux voir grand-père !
Puisque sa mère n’a pas voulu lui dire où est son grand-père, Sofia, se mit à appeler à haute voix en répétant deux fois d’affilé grand-père, grand-père, où es-tu ?
— Je suis là, au balcon, répondit grand-père qui attendait son arrivée.
— Ah, mon cher grand-père ! Tu es là dans ce petit balcon à admirer ce quartier cosmopolite, grouillant d’une population assez nombreuse qui s’active du petit matin jusqu’à la tombée de la nuit.
— Mais, ma petite, de toutes les choses et les êtres qui bougent à longueur de la journée et même pendant la nuit, j’ai pu voir aujourd’hui des choses insolites qu’il ne m’est jamais donné de remarquer à l’œil nu. C’était pour moi un spectacle exceptionnel qui a attiré mon attention plus que le reste des gens qui bougent sous mes yeux.
— De quoi s’agit-il, grand-père ? demanda-t-elle. Je ne sais pas à quoi tu fais allusion.
— Non rien, ma petite, bien-aimée, ne fais pas attention à ça, dit-il pour la rassurer et la mettre en confiance. A nous, les vieux de cette génération en cours de disparition, il nous arrive parfois de divaguer sans retenue. Mais, laissons ça de côté et parlons de toi et de tes projets d’avenir.
— Justement, c’est pour cela que j’aimerai te voir avant le reste de la maison pour te confier un secret qui me tient beaucoup à cœur.
— Les secrets, tu commences à en avoir ces derniers temps, ma petite fille.
— Pour l’instant grand-père, j’en ai qu’un et rien de plus et quand je te le révélerai, tu vas peut-être te relever de ce fauteuil roulant malgré ton handicap pour me féliciter et me prendre dans tes bras chaleureux.
— Si je peux le faire, je n’hésiterai pas une seconde pour te serrer dans mes bras comme je le fais d’ailleurs chaque fois que tu viens vers moi.
— Devine quoi, grand-père ? dit-t-elle, l’air souriant et le visage hilare.
— Tu sais, ma petite fille, que je n’aime pas les devinettes et je préfère que tu me dises ton secret sans le moindre suspense.
— Quand tu étais au balcon, tu n’as pas vu une voiture noire s’arrêter devant le jardin ? demanda-t-elle.
— Les voitures noires, il y en a plusieurs, dit-il, et ce n’est pas ce qui manque en ce temps où le progrès technique est en pleine évolution. Je ne peux ni le confirmer ni l’infirmer. C’est toi, seule, qui sait de quelle voiture s’agit-il.
— Mon amie Bouchra et moi, étions à bord d’une voiture noire qui nous a déposées devant le jardin. L’homme avec qui nous parlions tout à l’heure, c’est le chauffeur de notre futur patron. Par ordre de celui-ci, il nous a conduites jusqu’à chez nous et ce service dont nous avons droit toutes les deux, nous sera rendu tous les jours matin et soir.
— Qu’est ce que tu veux me dire, ma petite ? demanda-t-il. Sois un peu plus clair pour que je puisse comprendre au juste ce tu veux me dire.
— Ce que je veux te dire n’est pas difficile à comprendre, dit-elle. Aujourd’hui même, ma voisine et moi sommes reçues par le patron de l’hôtel Karam qui nous a appelées pour passer un entretien d’embauche. Nous avons d’ores et déjà tenu une réunion avec lui et il a accepté de nous employer comme réceptionnistes dans cet établissement.
— Et tu n’as demandé l’avis de personne, ma petite fille ! dit-il. Est-ce que tu t’es déjà renseigné sur ce monsieur que tu appelles Karam ? Ne t’es pas posé au moins la question de savoir pourquoi il vous a engagées sans entretien d’embauche et qu’elles sont ses visées derrière toutes ces facilités qu’il vous a accordées dès votre première rencontre avec lui ? Est-ce que tu es déjà convaincue d’avoir accepté de travailler comme réceptionniste dans un hôtel ? Avez-vous, toi et ta voisine, signé un document quelconque pour ce faire ?
— Comme quoi, grand-père ? demanda-t-elle, l’air surpris.
— Comme un contrat d’engagement par exemple ! précisa-t-il.
— Vous êtes en train de me dire, grand-père, que j’ai mal agi en acceptant pareil emploi ! répliqua-t-elle.
— Je crains que cet hôtel ne soit pas votre choix idoine, dit-il.
— Et qu’est ce que je dois faire dans ce cas, grand-père, si mon choix ne te parait pas adéquat ? Moi, je trouve que c’est une des rares opportunités que je ne dois pas rater. Quelques qu’ils en soient les risques, je m’accrocherai à ce poste de réceptionniste sans idée de recul. Tous les atouts que je possède font de moi la demoiselle la plus favorite qui soit. Je vous avoue, grand père, dit-elle, que mes intentions sont bonnes et que jamais je ne regretterai ce choix qui m’est tombé du ciel.
— Ma petite fille, comprends-moi, dit-il, ce n’est qu’une simple discussion entre toi et moi. Tes parents et tes frères ont eux aussi leur mot à dire pour encenser ou diaboliser ta manière de faire. Moi, je ne peux en aucun cas t’empêcher de travailler en cet endroit si tu en as le désir et l’ambition. Toutefois, il est de mon devoir d’évaluer en ta présence le pour et le contre de cette responsabilité que tu vas assumer.
— Je trouve que votre discussion est passionnante, lança, à tout bout de champ, la mère de Sofia en sortant de la cuisine. De quoi vous parlez tous les deux ? Dites-moi ! Y a-t-il un problème Sofia ?
— Il n’y a rien maman ! répondit-elle. Ce n’est qu’une simple conversation entre grand-père et moi et d’ailleurs ce n’en est ni la première ni la dernière. Lui et moi, nous entretenons de bonnes relations, pleines d’amour et d’affection, et rien ne peut nous empêcher de parler de tout et de rien et d’émettre, chacun en ce qui le concerne, son avis sur les tenants et les aboutissants d’une question.
— Tu as toujours de la répartie, ma fille, dit sa mère.
— Ce sur quoi nous sommes en train de parler n’est pas du tout un secret, dit grand-père et toute la maisonnée va finir de l’apprendre aujourd’hui même afin que chacun puisse donner son avis et exprimer son impression.
— Vous voulez me dire monsieur Bahi que votre sujet de conversation n’est pas un secret ? demanda la mère de Sofia. Mais avant de m’avouer quoi que ce soit, allons nous installer d’abord au salon. Votre fils Kamal et les garçons vont bientôt rentrer et il est temps que je vous sers à tous votre goûter.
— D’accord ! C’est une bonne idée de me mettre à l’abri des coups de soleil tapant. Aide-moi Sofia, je n’ai plus la force musculaire suffisante pour faire avancer ce fauteuil roulant qui devient vétuste et obsolescent.
— Ne t’inquiète pas grand-père, dit-elle, parmi les choses auxquelles j’accorde beaucoup d’importance, il en existe une qui me tient à cœur.
— C’est quoi alors ? Dis-moi, ma petite Sofia.
— Dès ma première paye, je voudrais t’équiper d’un nouvel fauteuil, pas comme celui-ci, Je veux qu’il soit électrique et plus sophistiqué, mais à condition que tu m’encourages à aller travailler dès demain.
— Travailler où ? demanda sa mère, l’air curieux.
— Ecoute-moi, Yasmina, votre fille Sofia, dit-il, a l’intention de travailler dans un hôtel appartenant à un libanais connu sous le nom de Karam.
— Que va-t-elle faire alors dans cet hôtel si ce n’est d’exercer le métier d’une femme de ménage ? dit-t-elle.
— Femme de ménage ? C’est le comble alors ! s’exclama Sofia. Tu sais ce que tu dis ma mère ? Est-ce que tu pèses les mots que tu lâches ? C’est une dégradation de me traiter de la sorte ! Je n’ai jamais pensé que ce que tu veux pour moi n’est qu’un emploi minable et dévalorisant. Tu ne vois que ça en moi ?
— Détrompe-toi ! Tu fais erreur ! cria Bahi. Ta fille est bachelière, intelligente et si belle par dessus le marché et au vu de son dossier de candidature, elle a été retenue, elle et sa voisine Bouchra, pour occuper le poste de réceptionnistes dans cet hôtel. Tu as compris ?
— Excuse-moi, ma petite Sofia, dit sa mère. Ne le prends pas mal. C’est ce travail t’intéresse, moi, je n’ai aucune objection. J’ai seulement peur que ce ne soit pas du bon choix.
— Pourquoi prétends-tu que ce ne soit pas un bon choix ? demanda Sofia, l’air un peu irrité.
— J’ai des prémonitions et j’ai peur que ta vie ne soit pas ce que j’espère.
— Mais, qu’est ce que tu espères pour moi, petite maman ? Sombrer dans le chômage et continuer à regarder passivement mon père coltiner tout le fardeau tout seul sans que personne ne vienne à son secours ?
— Je ne sais quoi dire, ma fille, dit sa mère. Fais ce que tu veux faire. Moi, je m’inquiète, c’est tout. Je ne peux m’empêcher de penser que dans cet hôtel tout le monde va te regarder avec un œil de convoitise et je n’ai confiance en personne et encore moins ton patron.
— Alors là, tu dépasses les bornes, ma mère, en disant des choses purement incongrues à mon endroit. Cesse de prophétiser mon avenir. S’il va m’arriver quoi que ce soit dans l’avenir, tu ne peux pas l’empêcher en te basant sur de simples conjectures.
— Laisse-la décider de son avenir, Yasmina, dit grand-père. Elle est majeure et vaccinée pour prendre ses initiatives dans le sens où ça lui chante.
— Qu’elle le fasse tout de suite ! répliqua sa mère. Moi, je prends mes distances à l’égard de ce qu’elle a l’intention de faire et je ne dirai rien qui vaille pour critiquer ses démarches et contredire ses décisions pour déranger ses plans. Chacun dans cette maison est responsable de ses actes. Mon rôle de mère changera de statut à partir du moment où mes remarques sont considérées comme nulles et non avenues. Je laisse le soin à ton père et tes frères de se charger de cette affaire qui me glisse maintenant entre les doigts.
— Peux-tu me dire, petite mère, pourquoi tu t’inquiètes autant pour moi alors que les choses ne sont pas ce que tu penses ? Je n’ai jamais pensé que toi, ma mère, un jour tu te dresseras contre mes choix qui n’ont rien à voir avec les tiens. Ne penses-tu pas une seconde que tu es en train d’empiéter dans mes plates b****s purement et simplement ? Laisse-moi, je t’en prie, un tant soit peu de liberté pour décider de mon sort toute seule et sans l’avis de personne et si vous continuez à me tracasser, je quitterai immédiatement cette maison en vous laissant, à vous tous, le champ libre.
— Qui ce qui vous tracasse ma fille ? lança Kamal, qui vient à peine d’ouvrir la porte et remettre le pied dans le vestibule avec les trois garçons.
— Rien mon chère papa ! Ce n’est qu’une discussion sans intérêt. Ne faites pas attention à ce ton inhabituel qui vous surprend sûrement. Venez d’abord vous reposer avant que je vous dise de quoi s’agit-il.
— Dites-moi tous, dit Kamal, en s’adressant à sa femme et à son père, qu’est ce qui dérange tant ma fille pour qu’elle se mette dans tous ses états ?
— En rentrant à la maison avec un sourire inhabituel aux lèvres, Sofia vint me chercher au balcon quand j’étais en train de faire un tour d’horizon pour m’annoncer une nouvelle…
— Et c’est quoi alors cette nouvelle, Sofia ? demanda Kamal, sans laisser son père lui expliquer le genre de nouvelle dont il est question.
— Votre fille vient de trouver un emploi et elle va commencer son travail dès demain, dit Yasmina, qui veut se montrer si douce et compréhensible avec Sofia.
— Tu dis un emploi ? demanda-t-il à sa femme.
— Oui, un emploi, comme tu l’entends, dit Yasmina. Elle va travailler dans un hôtel comme réceptionniste. Son amie Bouchra, qui va exercer le même rôle a été elle aussi embauchée en ce même endroit.
— Et comment ça s’appelle ? demanda Kamal à Sofia.
— C’est l’hôtel Karam et je n’ai pas à vous le répéter tout le temps. Alors laissez-moi, tous, vous dire clairement que demain matin une voiture noire va venir nous chercher, ma voisine et moi, pour prendre le poste de réceptionniste à l’hôtel Karam. Y a-t-il d’objections ?
— Tu aurais dû me le dire, ma fille, dès ma rentrée à la maison avec tes frères. Cette nouvelle me réchauffe le cœur et j’en suis très fier.
— Moi aussi petite sœur ! Je suis très content de ton nouvel emploi, dit Ayoub. Tu ne vas pas quand même travailler avec une pelle ou une truelle à la main. Ton travail diffère du nôtre et il n’y a pas lieu de les comparer.
— C'est vrai