CHAPITRE I. Ne parlez jamais à des inconnus-2

2172 Words
– Dans notre pays, l’athéisme n’étonne personne, fit remarquer Berlioz avec une politesse toute diplomatique. Depuis longtemps et en toute conscience, la majorité de notre population a cessé de croire à ces fables. Une drôle de chose dut alors passer par la tête de l’étranger, car il se leva, prit la main du rédacteur en chef ébahi et la serra en proférant ces paroles : – Permettez-moi de vous remercier de toute mon âme ! – Et de quoi, s’il vous plaît, le remerciez-vous ? s’enquit Biezdomny en battant des paupières. – Pour une nouvelle de la plus haute importance, excessivement intéressante pour le voyageur que je suis, expliqua l’original, en levant le doigt d’un air qui en disait long. Il est de fait que, visiblement, cette importante nouvelle avait produit sur le voyageur une forte impression, car il regarda les maisons d’un air effrayé, comme s’il craignait de voir surgir un athée à chaque fenêtre. « Non, ce n’est pas un Anglais », pensa Berlioz, et Biezdomny pensa : « En tout cas, pour parler russe, il s’y entend. Curieux de savoir où il a pêché ça ! » et il se renfrogna de nouveau. – Mais permettez-moi, reprit le visiteur après un instant de méditation inquiète, permettez-moi de vous demander ce que vous faites, alors, des preuves de l’existence de Dieu qui, comme chacun sait, sont exactement au nombre de cinq ? – Hélas ! répondit Berlioz avec compassion. Ces preuves ne valent rien du tout, et l’humanité les a depuis longtemps reléguées aux archives. Vous admettrez que sur le plan rationnel, aucune preuve de l’existence de Dieu n’est concevable. – Bravo ! s’exclama l’étranger. Bravo ! Vous venez de répéter exactement l’argument de ce vieil agité d’Emmanuel. Il a détruit de fond en comble les cinq preuves, c’est certain, mais par la même occasion, et comme pour se moquer de lui-même, il a forgé de ses propres mains une sixième preuve. C’est amusant, non ? – La preuve de Kant, répliqua l’érudit rédacteur en chef en souriant finement, n’est pas plus convaincante que les autres. Schiller n’a-t-il pas dit, à juste titre, que les raisonnements de Kant à ce sujet ne pouvaient satisfaire que des esclaves ? Quant à David Strauss, il n’a fait que rire de cette prétendue preuve. Tout en parlant, Berlioz pensait : « Qui peut-il être, à la fin ? Et pourquoi parle-t-il aussi bien le russe ? » – Votre Kant, avec ses preuves, je l’enverrais pour trois ans aux îles Solovki, Moi ! lança soudain Ivan Nikolaïevitch, tout à fait hors de propos. Mais l’idée d’envoyer Kant aux Solovki, loin de choquer l’étranger, le plongea au contraire dans le ravissement. – Parfait, parfait ! s’écria-t-il, et son œil vert, toujours tourné vers Berlioz, étincela. C’est exactement ce qu’il lui faudrait ! Du reste, je lui ai dit un jour, en déjeunant avec lui : « Voyez-vous, professeur – excusez-moi – mais vos idées sont un peu incohérentes. Très intelligentes, sans doute, mais terriblement incompréhensibles. On rira de vous. » Berlioz ouvrit des yeux ronds : « En déjeunant… avec Kant ? Qu’est-ce qu’il me chante là ? » pensa-t-il. – Malheureusement, continua le visiteur étranger en se tournant, nullement déconcerté par l’étonnement de Berlioz, vers le poète, il est impossible d’expédier Kant à Solovki, pour la simple raison que, depuis cent et quelques années, il séjourne dans un lieu sensiblement plus éloigné que Solovki, et dont on ne peut le tirer en aucune manière, je vous l’affirme. – Je le regrette ! répliqua le bouillant poète. – Je le regrette aussi, croyez-moi ! approuva l’inconnu et son œil étincela. Puis il reprit : – Mais voici la question qui me préoccupe : si Dieu n’existe pas, qui donc gouverne la vie humaine, et, en général, l’ordre des choses sur la terre ? – C’est l’homme qui gouverne ! se hâta de répondre le poète courroucé, bien que la question, il faut l’avouer, ne fût pas très claire. – Pardonnez-moi, dit doucement l’inconnu, mais pour gouverner, encore faut-il être capable de prévoir l’avenir avec plus ou moins de précision, et pour un délai tant soit peu acceptable. Or – permettez-moi de vous le demander –, comment l’homme peut-il gouverner quoi que ce soit, si non seulement il est incapable de la moindre prévision, ne fût-ce que pour un délai aussi ridiculement bref que, disons, un millier d’années, mais si, en outre, il ne peut même pas se porter garant de son propre lendemain ? « Tenez, imaginons ceci, reprit-il en se tournant vers Berlioz. Vous, par exemple. Vous vous mettez à gouverner, vous commencez à disposer des autres et de vous-même, bref, comme on dit, vous y prenez goût, et soudain… hé, hé… vous attrapez un sarcome au poumon… (En disant ces mots, l’étranger sourit avec gourmandise, comme si l’idée du sarcome lui paraissait des plus agréables.) Oui, un sarcome… (répéta-t-il en fermant les yeux et en ronronnant comme un chat) et c’est la fin de votre gouvernement ! « Dès lors, vous vous moquez éperdument du sort des autres. Seul le vôtre vous intéresse. Vos parents et vos amis commencent à vous mentir. Pressentant un malheur, vous courez voir les médecins les plus éminents, puis vous vous adressez à des charlatans, et vous finissez, évidemment, chez les voyantes. Tout cela, ai-je besoin de vous le dire, en pure perte. Et les choses se terminent tragiquement celui qui, naguère encore, croyait gouverner, se retrouve allongé, raide, dans une boîte en bois, et son entourage, comprenant qu’on ne peut plus rien faire de lui, le réduit en cendres. « Mais il peut y avoir pis encore : on se propose, par exemple – quoi de plus insignifiant ! – d’aller faire une cure à Kislovodsk (l’étranger lança un clin d’œil à Berlioz), et voilà, nul ne sait pourquoi, qu’on glisse et qu’on tombe sous un tramway ! Allez-vous me dire que celui à qui cela arrive l’a voulu ? N’est-il pas plus raisonnable de penser que celui qui a voulu cela est quelqu’un d’autre, de tout à fait neutre ? Et l’inconnu éclata d’un rire étrange. Berlioz avait écouté avec une attention soutenue la désagréable histoire du sarcome et du tramway, et maintenant une idée inquiétante le tourmentait ; « Ce n’est pas un étranger… ce n’est pas un étranger… pensait-il. C’est, sauf le respect, un type extrêmement bizarre… Mais qui cela peut-il être ?… » – Vous désirez fumer, à ce que je vois ? dit tout à coup l’inconnu à Biezdomny. Quelle est votre marque préférée ? Surpris, le poète, qui effectivement n’avait plus de cigarettes, répondit d’un air maussade : – Pourquoi ? Vous en avez plusieurs ? – Laquelle préférez-vous ? répéta l’inconnu. – Des Notre Marque jeta Biezdomny d’un ton aigre. Aussitôt, l’étrange individu tira de sa poche un étui à cigarettes et le tendit à Biezdomny. – Voici des Notre Marque… Le rédacteur en chef et le poète furent moins étonnés par le fait que l’étui contenait justement des cigarettes Notre Marque, que par l’étui lui-même. C’était un étui en or de dimensions extraordinaires, dont le couvercle s’ornait d’un triangle de diamants qui brillaient de mille feux bleus et blancs. Les pensées des deux hommes de lettres prirent alors un cours différent. Berlioz : « Si, c’est un étranger ! » et Biezdomny : « Qu’il aille au diable, à la fin !… » Le poète et le propriétaire de l’étui prirent chacun une cigarette et l’allumèrent. Berlioz, qui ne fumait pas, refusa. « Voilà ce qu’il faut lui objecter, pensa Berlioz, résolu à poursuivre la discussion. Certes, l’homme est mortel, personne ne songe à le nier. Mais l’essentiel c’est que… » Mais l’étranger ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche : – Certes, l’homme est mortel, dit-il, mais il n’y aurait encore là que demi-mal. Le malheur, c’est que l’homme meurt parfois inopinément. Voilà le hic ! Et d’une manière générale, il est incapable de savoir ce qu’il fera le soir même. « Quelle façon absurde de présenter les choses !… » pensa Berlioz, qui répondit : – Là, vous exagérez. Pour moi, par exemple, je sais à peu près exactement ce que je vais faire ce soir. Évidemment, si dans la rue Bronnaïa, une tuile me tombe sur la tête… – Jamais une tuile ne tombera par hasard sur la tête de qui que ce soit, interrompit l’étranger avec un grand sérieux. Vous, en particulier, vous n’avez absolument rien à craindre de ce côté. Vous mourrez autrement. – Vous savez sans doute exactement comment je mourrai ? s’enquit Berlioz avec une ironie parfaitement naturelle, acceptant de suivre son interlocuteur dans cette conversation décidément absurde. Et vous allez me le dire ? – Bien volontiers, répondit l’inconnu. Il jaugea Berlioz du regard, comme s’il voulait lui tailler un costume, marmotta entre ses dents quelque chose comme : « Un, deux… Mercure dans la deuxième maison… la lune est partie… six – un malheur… le soir – sept… », puis, à haute voix, il annonça gaiement : – On vous coupera la tête ! Stupéfié par cette impertinence, Biezdomny dévisagea l’étranger avec une haine sauvage cependant que Berlioz demandait en grimaçant un sourire : – Ah ! bon ? Et qui cela ? L’ennemi ? Les interventionnistes ? – Non, répondit l’autre. Une femme russe, membre de la Jeunesse communiste. – Humm…, grogna Berlioz, irrité par cette plaisanterie de mauvais goût, excusez-moi, mais c’est peu vraisemblable. – Excusez-moi à votre tour, répondit l’étranger, mais c’est la vérité. Ah ! oui, je voulais vous demander ce que vous comptiez faire ce soir, si ce n’est pas un secret. – Ce n’est pas un secret. Je vais d’abord rentrer chez moi, rue Sadovaïa, puis, à dix heures, j’irai présider la réunion du Massolit. – C’est tout à fait impossible, répliqua l’étranger d’un ton ferme. – Et pourquoi ? Clignant des yeux, l’étranger regarda le ciel que des oiseaux noirs, pressentant la fraîcheur du soir, zébraient d’un vol rapide, et répondit : – Parce qu’Annouchka a déjà acheté l’huile de tournesol. Et non seulement elle l’a achetée, mais elle l’a déjà renversée. De sorte que la réunion n’aura pas lieu. On comprendra aisément que le silence se fit sous les tilleuls. – Pardon, dit enfin Berlioz en dévisageant l’absurde bavard, mais… que vient faire ici l’huile de tournesol ?… Et de quelle Annouchka parlez-vous ? – Je vais vous le dire, moi, ce qu’elle vient faire ici, l’huile de tournesol, proclama soudain Biezdomny, apparemment résolu à déclarer la guerre à l’importun. Dites-moi, citoyen, vous n’auriez pas séjourné, par hasard, dans une clinique pour malades mentaux ? – Ivan !… protesta à voix basse Mikhaïl Alexandrovitch. Mais l’étranger, bien loin de se montrer offensé, éclata d’un rire joyeux. – Bien sûr, bien sûr, et plus d’une fois ! s’écria-t-il en riant, mais sans détacher du poète un œil qui, lui, ne riait pas du tout. Où n’ai-je pas séjourné, d’ailleurs ! Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas avoir eu le loisir de demander au professeur ce qu’est la schizophrénie. C’est donc vous-même qui le lui demanderez, Ivan Nikolaïevitch ! – Comment savez-vous mon nom ? – Voyons, Ivan Nikolaïevitch, qui ne vous connaît pas ? L’étranger tira de sa poche le numéro de la veille de la Gazette littéraire, sur la première page duquel Ivan Nikolaïevitch put voir son propre portrait, accompagné de poèmes dont il était l’auteur. Mais cette preuve tangible de sa gloire et de sa popularité, qui l’avait tant réjoui la veille, ne lui procura plus le moindre plaisir. – Vous voulez m’excuser une minute ? dit-il, le visage assombri. Je voudrais dire deux mots à mon ami. – Mais avec plaisir ! s’écria l’inconnu. On est tellement bien sous ces tilleuls. Et, du reste, rien ne me presse. – Écoute, Micha, chuchota le poète en attirant Berlioz à l’écart. Ce n’est pas du tout un touriste. C’est un espion. C’est un émigré qui s’est réintroduit chez nous. Demande-lui ses papiers, sinon il s’en ira, et… – Tu crois ? » murmura Berlioz avec inquiétude, tout en se disant : « Il a raison… » Le poète se pencha et lui souffla dans l’oreille : – Je t’assure, il fait l’imbécile, comme ça, pour nous tirer les vers du nez (le poète loucha vers l’inconnu, craignant que celui-ci n’en profitât pour s’esquiver), viens, il faut qu’on le retienne, sinon il va filer… Le poète prit Berlioz par le bras et l’attira vers le banc. L’inconnu s’était levé et tenait à la main une sorte de livret à couverture gris foncé, une épaisse enveloppe dont le papier paraissait d’excellente qualité, et une carte de visite. – Excusez-moi, dit-il, mais dans le feu de la discussion, j’ai complètement oublié de me présenter. Voici ma carte, mon passeport, et une invitation me priant de venir à Moscou pour donner des consultations. L’inconnu souligna ces paroles significatives d’un regard pénétrant, qui remplit de confusion les deux hommes de lettres. « Diable, il a tout entendu… », pensa Berlioz qui repoussa d’un geste poli les papiers que l’étranger lui tendait, cependant que le poète, jetant rapidement un coup d’œil sur la carte de visite, put reconnaître, imprimé en lettres latines, le mot « professeur », et l’initiale du nom, un W. – Enchanté, enchanté, bredouilla le rédacteur en chef avec embarras, et l’étranger fit disparaître ses papiers dans sa poche. Les relations ainsi renouées, les trois hommes prirent place sur le banc. – Vous êtes donc invité en qualité de spécialiste, professeur ? demanda Berlioz. – C’est cela. – Heu… vous êtes allemand ? demanda Biezdomny. – Qui, moi ? dit le professeur, qui parut hésiter. Enfin… oui, si vous voulez. – Vous parlez très bien le russe, remarqua Biezdomny. – Oh ! vous savez, je suis polyglotte, je connais un très grand nombre de langues, répondit le professeur. – Et quelle est votre spécialité ? s’enquit Berlioz. – La magie noire. « Manquait plus que ça ! » sursauta Berlioz. – Et c’est… en tant que spécialiste de… de la magie noire que vous avez été invité ici ? bégaya-t-il. – Parfaitement, dit le professeur. Voyez-vous, poursuivit-il, on a découvert tout récemment, dans votre Bibliothèque nationale, des manuscrits authentiques de Gerbert d’Aurillac, le célèbre nécromancien du X ème siècle, et je suis le seul spécialiste au monde capable de les déchiffrer. – Ah ! ah ! Vous êtes historien ? demanda respectueusement Berlioz, vivement soulagé par cette explication. – Je suis historien, en effet (dit le savant, qui ajouta soudain, sans rime ni raison :) Et il se passera une histoire intéressante, ce soir, du côté de l’étang du Patriarche ! De nouveau, le rédacteur en chef et le poète furent extrêmement surpris. Mais le professeur leur fit signe de se rapprocher, et quand ils furent tous deux penchés vers eux, il chuchota : – Figurez-vous que Jésus a réellement existé. Berlioz se redressa aussitôt et dit avec un sourire un peu forcé : – Voyez-vous, professeur, nous respectons grandement vos vastes connaissances, mais sur ce sujet, vous nous permettrez de nous en tenir à un autre point de vue. – Il n’est pas question de points de vue ici, répliqua l’étrange professeur. Jésus a existé, c’est tout. – Mais encore faudrait-il avoir quelque preuve de…, commença Berlioz. – Toutes les preuves sont inutiles (coupa le professeur. Et d’une voix douce, dont tout accent avait curieusement disparu, il commença :) Tout est simple. Drapé dans un manteau blanc, à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais…
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