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2086 Words
1. Ma Catherine, mon amour, ma colombe ! Laisse-moi encore te tutoyer quelques instants avant de te demander pardon pour tout le mal que je t’ai fait depuis que nous nous sommes rencontrés. Ce tutoiement de nos nuits et de notre intimité la plus chaude, je ne le mérite plus. Aussi je l’abrège dès à présent, je le supprime, et je te rends tout le respect que je te dois. Oui, lady Catherine, je vous dédie la vérité la plus entière, non pas dans l’espoir d’un pardon illusoire, mais pour la sauvegarde de mon âme. Maintenant que tu en es là, me direz-vous, à quoi cela sert-il, sinon à me torturer, alors que je dois m’efforcer de t’oublier, monstre, vampire, suceur de sang !… C’est vrai, je sais combien vous avez raison, et que je suis indigne, infâme, tout ce que vous voudrez. Je suis comme Job sur son f****r. Je suis couvert de plaies et je geins. Seule me console la fin prochaine de mes souffrances. Pour la suite, je ne sais par quelle partie du monde de l’au-delà mon âme transitera. Et voilà déjà qu’à peine l’histoire commencée, mon jeu de vil comédien apparaît dans toute sa laideur. J’écris que ma fin me console !… Oh ! le maraud, le pitre ! Rien que pour ce mensonge, je mériterais d’être écartelé comme régicide… Voici la suite quand même : ne possédant plus que ma courte histoire, dont je connais déjà la fin, je vous la cède. Vous en ferez ce que vous voudrez. D’ailleurs, je ne suis même pas sûr qu’elle arrivera jusqu’à vous… On m’a promis de vous remettre ma confession en mains propres, mais vous savez ce que valent les promesses d’un geôlier… Ou plutôt, non, vous ne le savez pas, vous ne pouvez vous douter de tout ce que j’endure, vous êtes loin de tout cela à Westminster, dans la suite de la reine qui veut bien vous offrir l’hospitalité. Est-elle bonne cette Elisabeth d’York dont j’ai failli être le frère et dont je suis peut-être le cousin, si ça se trouve ? Et ça s’est trouvé, mais n’anticipons pas, comme on dit. Pas tout à la fois… Déguste… Je ne veux pas retourner le couteau dans la plaie, il est si coupant, si pointu. J’imagine que vos compagnes font ce qu’elles peuvent pour vous distraire, quand vous vient une larme lorsque mon souvenir vous trouble. Mais il ne faut pas pleurer, lady Catherine, il ne faut pas !… J’ai déjà beaucoup avoué sans doute. J’ai dit la vérité au roi. Celle qui pouvait lui servir. Rien de plus. Tout le reste — et quel reste ! — est ce qui m’importe bien davantage. C’est cela que je vais tâcher de vous confier dans le peu de temps qui m’est imparti. Voyez-vous, ma gracieuse Catherine, ma très-aimée, ça, vous ne pouvez m’empêcher de vous le dire, je ne suis pas censé écrire dans ce cachot. Je le fais grâce à la bienveillance de mon gardien qui m’a donné de quoi. Qu’est-ce que cela cache ? Je n’en sais trop rien… Le jour est faible dans cette cellule. Le soleil ne l’éclaire pas et la lune non plus. Je m’use les yeux tant que c’est possible. À la nuit tombante, il m’apporte une lampe et je puis poursuivre tout en prenant mille précautions pour ne pas mettre le feu à la paille de mon bas-flanc. Je n’avance donc que de quelques heures par jour, ma Catherine. Il se pourrait alors que cette confession fût inachevée. Au moins contiendra-t-elle le témoignage de mon repentir. Hélas, je n’ai pas appris à former des lettres. Tant qu’il s’agissait de parler, d’expliquer, de convaincre, ça allait, je n’ai jamais eu ma langue dans ma poche. Les scribes transcrivaient mes propos. Je n’avais pas à me soucier de leur matérialisation sur le papier. Maintenant que je me suis assigné cette ingrate, mais ô combien nécessaire besogne, je vois mieux le mérite de messieurs les chroniqueurs, poètes et autres rhéteurs dont je ne me souciais guère autrefois, au point de me moquer d’eux. Quelle saleté que l’écriture ! Mais il faut te dire qu’ici, ma toute belle, dans le cloaque où je suis tombé, je ne suis plus bon qu’à ça ! Tiens, un museau de rat ! Tiens, voici que je te tutoie encore, malgré ma promesse. Voilà, ils sont partis. J’ai rebouché le trou par où le rat tentait d’entrer dans mon royaume, et je suis de nouveau à vous. Le tutoiement, lui, reviendra. Et pardon si je te manque de respect par moment par cet usage familier qui ne devrait plus être de mise entre nous, mais que veux-tu ? c’est plus fort que moi. Cela m’échappera encore. Aie donc pitié de mon corps prisonnier, vu que l’on me fait crever ici à petit feu. Notre mariage n’est pas encore cassé. Qui en aurait le pouvoir ? Peut-être le pape ? A-t-on déjà envoyé un courrier à Rome pour une affaire de cette importance ? Allons, pour Dieu, tu es toujours ma femme !… Ce que je veux que vous sachiez, c’est le parfait souci qui m’habite de vous transmettre la vérité. Ah ! lady Catherine Gordon, que n’avez-vous épousé le véritable Richard d’York, vous seriez princesse aujourd’hui et future reine, au lieu de cela vous êtes pour le public la moitié et bientôt la veuve d’un gueux ! Il faut vous en convaincre. Il faut vous en convaincre ! J’ai envie d’écrire une troisième fois cette phrase, en pénitence. Notez que si vous aviez été donnée au pauvre Edouard de Warwick, vrai York celui-là, fils de feu le duc de Clarence, vous ne seriez guère plus avancée. Nous sommes presque voisins à la tour de Londres maintenant. Le malheureux y est enfermé depuis quinze ans, parce qu’il est le dernier neveu encore vivant de feu le roi Edouard IV et que le roi Tudor le craint. Ces rois sont décidément les plus inhumains des hommes. Je l’ai constaté, très chère lady Catherine, pour mon malheur. Ils n’ont confiance en personne. Ils ne peuvent se reposer sur aucun ami. C’est pourquoi, ils sont si cruels. Ton cousin Jacques d’Écosse est en tout point différent. Lui, je l’aime comme un respectable frère. Mais se peut-il qu’il me laisse périr ici ? Oui, ses forces ne lui permettent même pas de faire dix lieues en Angleterre. Votre misérable patrie a si peu de ressources !… Pour en revenir à nous, ma chérie, tout ce que j’ai déclaré devant Henry VII et en ta présence n’est, hélas, que trop vrai. J’ai bien compris que tu doutais quand nous nous sommes retrouvés avant que je ne commette la folie de m’évader de Westminster. Encouragée par mon attitude perverse, vous vous êtes dit, aveuglée par votre amour : tu as faussement avoué ta pseudo imposture pour sauver ta peau, ce qui ne t’évitera pas d’être pendu, pauvre c*n ! Tu es Richard, et tu as créé ce personnage de Tournai pour complaire au roi. Vous vous êtes raccrochée à cet espoir et moi, sentant cela, je n’ai pas dissipé cette illusion. Pardonnez-moi encore, mais cette chimère de Richard d’York m’a soutenu pendant tant d’années. Grâce à elle, j’ai connu le beau monde. Et, mourir pour mourir, je préférais que ce soit — tout au moins dans ton esprit — sous le nom de ce prince qui a encore eu moins de chance que moi, au moins vous ai-je connue, que sous celui très commun de Pierrequin de Werbecque, Perkin Warbeck, comme disent les Anglais, incapables de le prononcer correctement. Pour moi, il ne s’agissait pas de mourir, mais de vivre ! Même au prix du déshonneur ? Certes ! Que voulez-vous, je ne suis pas un homme bien né ! Rien que cela doit achever de vous convaincre de ma roture. Cependant, entre un manant et un prince mort, y a-t-il, sous terre, une différence ? Les vers n’en ont pas moins d’appétit. J’ai vu trop de morts pour ignorer que nous somme tous constitués de la même chair. La preuve, par les vers… Qui peut la contester ?… Non, croyez-moi, vous qui fûtes ma femme et qui l’êtes encore, je vous engage à ne pas l’oublier : être mort, c’est le plus grand des péchés. Toujours, Caterina mia ! Lorsque je ne serai plus, tu te délivreras plus ou moins vite de ce lien qui ne fut point imaginaire. Tu as trop souvent crié dans mes bras que tu m’appartenais pour que je puisse en douter. Même ici. Alors que je ne sortirai de cette tour que pour être pendu. Je tourne en rond. Je me répète, pas par méchanceté, mais par peur. C’est elle qui m’a fait échouer dans cette entreprise trop ambitieuse pour moi. Même un prince de sang royal aurait pu être tué sur le champ de bataille, alors moi ! Mais, semble-t-il, le sang royal ne connaît pas la peur. Moi, mes entrailles se mettent à gargouiller insolemment. J’essaie de les raisonner, rien à faire. Bien sûr, ce qui nous différencie, manants et seigneurs, c’est l’âme. Crois, ma colombe, que j’en suis bien persuadé. Une âme bien née et bien trempée, dès qu’elle a échappé à la bourbe du corps livré à la pourriture, disparaît dans l’air et rejoint le royaume de Dieu ou l’Enfer. Mais, dans l’Invisible, comment reconnaître une âme noble d’une autre d’extraction plus basse ? Comment les âmes se guident-elles dans l’Invisible ? Les anges et les démons les entraînent vers le haut et le bas ? Chacun son travail. Et si tous les prêtres mentaient, n’en sachant au fond pas plus que nous ? Ah ! ce sont de graves questions, ma Catherine, dont j’aimerais débattre avec toi, si j’avais le temps ! Le roi, dans sa grande bonté, s’il m’accordait sa grâce et m’anoblissait, m’autorisant par là à finir mes jours avec toi ? Je remettrais cette disputatio à plus tard, trouvant plus désirable de nous ébattre. Je suis incorrigible là-dessus. Dès que je pense à toi, je revois tout ce qui a été mien depuis notre mariage. De tes beautés, ne me suis jamais rassasié. Je crève de soif près de la fontaine. Mais il faut payer pour toutes nos fautes… La liste des miennes est longue. On nous tend le bassinet et on crache dedans comme une bile dorée… Non, tu vois, je ne me pardonnerai jamais mon manque de caractère. Que l’on insiste, et l’on me persuade facilement. Je veux être gentil avec tout le monde, c’est un fait. Quant à mes origines, il faut revenir là-dessus. Il n’y a pas plus peuple que moi, en apparence. Tu dois comprendre par là que j’ai un secret à te faire partager. Tu dois le savoir, car à toi, cousine du roi d’Écosse, je ne l’ai pas raconté en détail, on certifie que je naquis vraiment à Tournai l’année 1474. Quel mois, quel jour ? Je ne peux pas m’en souvenir, d’autant qu’en réalité je suis né plus au nord et pas de celui dont je porte le nom. Tournai est une petite cité du Hainaut restée fidèle au roi de France. Juste à la frontière des états de Bourgogne. Nicaise, ma mère, ou plutôt celle qui passait pour tel il y a encore peu d’années, me baptisa Pierrequin, le nom de famille de mon supposé père Jean étant Werbecque. Il appartenait à la corporation des bateliers et je crois qu’il s’occupait principalement de l’entretien du chenal. Je ne sais ce qui passa exactement par la tête de mes parents adoptifs — eh oui je ne puis te le celer plus longtemps, mais la révélation n’est pas pour tout de suite —, ils décidèrent que je n’avais pas vocation à demeurer longtemps auprès d’eux. D’abord, j’habitai très peu sous leur toit. Ma mère, appelons-la encore ainsi, me plaça chez un oncle, Jean, dans la paroisse de Saint-Piat. Et puis, un jour, elle vint me chercher et m’emmena, en compagnie d’un certain Berlo, à Anvers, la grande ville sur l’Escaut. Là, elle me confia à un cousin, afin que j’apprenne de lui le flamand. Au bout de six mois dont je n’ai pas grande souvenance, cet homme, nommé Jean Stienbeck, préféra me renvoyer à Tournai à cause de la guerre qui désolait la Flandre. J’avais dix ans. Je connaissais suffisamment le flamand pour le parler. J’aurais pu demeurer encore longtemps à Anvers, qui me plaisait beaucoup, sans cette guerre entre Maximilien, le veuf de la duchesse Marie de Bourgogne, et ses sujets. Dès que les choses se furent calmées, ma mère me renvoya à Anvers. Comme si mon sort dépendait de cette ville. Mais moi, je n’étais pas très heureux de tous ces changements. Quand je me sentais bien quelque part, on me chassait. Bref, à peine arrivé en compagnie d’un marchand, je tombai gravement malade, et cet homme, voyant que j’étais devenu impropre à tout apprentissage, me mit en pension chez un peaussier, puis dans une auberge. Cela valait peut-être mieux car l’atmosphère des rues était belliqueuse. Les Anversois livrèrent plusieurs batailles aux Flamands de Bruges. Quand je fus guéri à la Noël de 1485, on m’emmena sans tarder à Middelbourg, en Zélande, où j’entrai au service de John Strewe, un négociant anglais. Mes parents présumés — ou que je croyais être tels — me destinaient au commerce, à n’en pas douter. En Flandre, il faut non seulement parler le flamand mais l’anglais en plus du français, si l’on veut intéresser un patron et faire de bonnes affaires. Ma mère m’encourageait par lettres à accepter mon sort et elle me donnait des nouvelles de sa santé. C’est ainsi qu’elle m’apprit qu’elle avait accouché d’une fille, puis que mon frère et ma sœur étaient morts de la peste. Comme je les avais à peine connus, la nouvelle me laissa indifférent. Quant à ma nouvelle sœur, elle devait me rester tout à fait étrangère. De toute façon…
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