–Laisse-moi, si Carra te voit, elle va me tuer !
–Ne dis pas de bêtises et laisse-moi faire.
Je le laisse faire, de toute façon, je ne suis plus en état de me battre. Et je suis si bien que… seul mon cœur s’affole, mais je n’ai pas la force de le calmer. Sa démarche souple me berce et je commence à sombrer dans le sommeil quand j’entends la voix de mon père.
–Rose !
–Ne vous inquiétez pas M. Bower, elle s’est juste endormie sur le plateau des « rocheuses du loup blanc ».
Mais comment sait-il où je me trouvais avant que je ne le croise dans le camping ? Je ne veux pas y réfléchir maintenant, je sens mon père me prendre dans ses bras et quand je sens la main de Julian desserrer mes doigts, je comprends que je me suis inconsciemment agrippée à lui. Sa main est froide, mais la douceur de sa peau me fait penser à toutes les fois où j’ai plongé ma main dans le paquet de farine, alors que ma mère faisait de la pâtisserie.
Je me lève à l’aube et m’habille sans bruit pour ne pas réveiller Carra et subir sa fureur. Je laisse un mot à mon père sur la table avec le petit-déjeuner, je prends mon matériel et je file jusqu’à la paroi que j’ai repérée la veille depuis le plateau. C’est fantastique de voir la couleur de la roche rougir au fur et à mesure que le soleil monte. J’ai l’impression d’évoluer en même temps que lui, et de voir les paysages du Nouveau-Mexique que j’ai pu voir en photos. Je suis ravie qu’il n’y ait rien ni personne pour me gâcher mon plaisir.
Jusqu’au détour d’un renfoncement de la paroi…
–Julian ?
–Salut Rose, comment vas-tu ce matin ?
–Bien, merci de t’en soucier.
–Bon anniversaire.
–Merci…
Je suis stupéfaite.
–Comment sais-tu que c’est mon anniversaire aujourd’hui ?
–Ta sœur l’a dit hier soir après ton départ.
En l’entendant mentionner ma sœur, c’est comme s’il avait soufflé sur ma bonne humeur et qu’elle s’était envolée brutalement.
–Tu n’es pas censé être avec elle d’ailleurs ? me renfrogné-je.
–Pourquoi cela ?
–Ma sœur parle quand elle dort, si tu vois ce que je veux dire…
–Et qu’a-t-elle dit ?
–Elle n’avait que ton prénom à la bouche, des éloges mielleux et une affreuse envie de te mettre dans son lit. Oh, elle a dit aussi « Julian, enfile un pull, tu es gelé. » Mais je pense que c’est le plus insignifiant de tout son bla-bla. Maintenant avances ou pousse-toi, s’il te plaît.
Il a l’air très surpris par ce que je viens de lui dévoiler sur ma sœur, mais il n’ajoute rien et s’exécute. Nous montons jusqu’au sommet, en silence. C’est vraiment un excellent grimpeur. Nous nous installons à l’ombre d’un arbre. Sa proximité provoque des palpitations dans mon estomac et mon cœur s’emballe comme la veille au soir.
–Tu sais, ma sœur n’appréciera guère quand elle apprendra que son petit ami a passé sa matinée en ma compagnie, l’abandonnant seule à sa manucure.
–Son petit ami ? Rose, je ne sors pas avec ta sœur.
–Ah. Désolée pour toi, mais elle n’a pas l’air de le prendre comme ça. Enfin, c’est votre problème après tout. Juste un conseil, méfie-toi d’elle, c’est une croqueuse d’hommes !
Il rit. C’est le plus beau son que je n’ai jamais entendu. Il passe un doigt sur mon épaule. La douceur de sa peau provoque un frisson qui parcourt mon échine de haut en bas.
–Ça te fait mal ?
Je le dévisage, il fronce les sourcils, l’air inquiet.
–Non, pourquoi ?
–Regarde…
Je me dévisse le cou pour voir ce qui peut bien l’intriguer. J’étouffe quelques jurons de surprise quand je vois des petites taches noires qui sont apparues à l’endroit exact où je me suis fait piquer hier soir.
–Qu’est-ce que c’est ? lui demandé-je.
Il secoue la tête comme s’il ne savait pas ce que c’est, mais son regard triste dit clairement le contraire.
–Ça ne doit pas être si grave, si je me sens mal, j’irai voir le médecin, mais pour l’instant il n’y a pas de quoi s’inquiéter. On redescend ? Mon père a dû préparer le déjeuner, et ma sœur sera ravie de te voir…
Ma dernière phrase est si acide, que j’ai presque l’impression qu’on m’a pressé un citron dans la bouche. Mais il ne relève pas.
Nous redescendons en silence, et faisons le chemin pour aller au camping dans la même ambiance. Je meurs d’envie de lui poser plein de questions, mais il vaut mieux pour mon grade que je n’en sache pas trop à son sujet.
En arrivant à proximité de mon emplacement, j’aperçois Carra qui tourne en rond. Quand elle nous voit, elle se précipite sur nous.
–Julian, où étais-tu, je t’ai cherché toute la matinée ?
Elle me fusille du regard quand elle voit que nous sommes tous deux équipés.
–Je te signale que j’ai des choses à faire, moi, lui dit-il sèchement. J’avais envie de grimper et j’ai rencontré Rose sur la paroi…
–Et ne t’inquiète pas, tu auras tout le loisir de profiter de lui pendant le repas, il va manger avec nous. N’est-ce pas ? dis-je à Julian en le toisant, pour qu’il comprenne qu’il a intérêt à dire oui s’il ne veut pas avoir ma mort sur la conscience.
–Exact, soupire-t-il.
Je les laisse seuls et vais rejoindre mon père.
–Salut papa !
–Rose, ma puce, comment vas-tu ? Ça s’est bien passé ce matin ?
–Génial ! Un pur plaisir ! Et j’ai rencontré Julian sur la paroi, tu devrais le voir grimper, il est excellent ! dis-je en enlevant mon harnachement.
–Au fait, bon anniversaire !
–Merci papa.
–Tu as faim ?
–Je meurs de faim !
–Dans ce cas, appelle ta sœur, c’est prêt.
–Inutile, nous sommes là, crache Carra dans mon dos.
À n’en pas douter, elle a entendu les éloges que je viens de faire sur Julian, et ne pense qu’à une chose, m’arracher la tête.
–Eh, la vipère, ça t’écorcherait la bouche d’être polie ! lui lancé-je. Ou alors crache ton venin tout de suite, mais ne gâche pas nos vacances !
–Papa ! hurle-t-elle.
Elle est choquée que je m’adresse à elle de cette manière, et en réalité je m’étonne moi-même. Mais j’en ai ras le bol que ça ne marche que dans un sens. Tout ce que j’espère, c’est que mon père le comprenne, lui aussi.
–Carra, Rose a raison, j’en ai assez de ton comportement. Julian, venez avec moi, on va les laisser s’expliquer.
Julian et mon père s’éclipsent.
–Vas-y, je t’écoute ! lui dis-je en m’asseyant dans un des fauteuils.
–Qu’avez-vous fait hier soir ? lance-t-elle avec le regard plus noir que jamais, certainement renforcé par la couche excessive de mascara, de crayon et d’eye-liner noir.
–Qui ça « vous » ?
–Moque-toi de moi, tu sais parfaitement de qui je veux parler ! Toi et Julian ! Qu’est-ce que vous avez fait hier soir ?
–Lui, je n’en sais rien, je le croyais avec toi jusqu’à ce qu’il me trouve et me remmène.
Je me souviens alors qu’il a dit m’avoir trouvé sur le plateau des « rocheuses du loup blanc », je récite donc la même histoire pour ne pas trahir ma vérité. Que j’ai eu la trouille dans les bois, que je me suis fait piquer par quelque chose et n’ai rien dit. Malheureusement, Carra a déjà remarqué mon épaule.
–Vraiment ? Et ton tatouage, tu l’as fait toute seule ? D’ailleurs, depuis quand tu as le droit d’en avoir un et pas moi !
–Alors c’est donc ça ? Tu es jalouse !
Elle est écarlate de colère. Moi, j’en ris presque. Elle est passée du coq à l’âne sans crier gare.
–Pour ta gouverne, je ne suis pas au courant des faits et gestes de Julian, pour la simple et bonne raison, que c’est à toi qu’il s’intéresse, aux dernières nouvelles, et avec toi qu’il a passé le plus de temps, donc si tu lui reproches quelque chose, dis le lui en face, je ne suis pas ton facteur !
Je sens les larmes monter et je n’ai qu’une crainte, qu’elles me trahissent.
–De plus, ce n’est pas un tatouage, je…
–Amanda, fait de magnifiques décalcomanies, me coupe Julian qui revient avec mon père.
–C’est qui cette Amanda, demande amèrement Carra en le toisant.
–Ma sœur.
–Arrête de le harceler de la sorte, il n’est pas ta propriété, cesse donc de prendre tes rêves pour la réalité, Carra ! hurlé-je. Regarde-toi, depuis que maman est morte, tu es devenue un vrai monstre ! Les seuls sentiments que tu es capable de ressentir sont la colère et la jalousie…
–Ce jour-là, je me suis retrouvée toute seule, vous m’avez abandonné, alors je fais comme je peux pour avoir un peu de compagnie.
–Tu dis n’importe quoi ! Papa et moi, on a toujours été proche, tu ne t’en étais jamais aperçue parce que tu étais toujours dans les jupes de maman ! Mais le jour où elle est tombée malade, c’est moi qui suis restée avec elle, et ce, jusqu’à la fin, pendant que toi, tu sortais en boîte de nuit, que tu faisais la fête à tout-va avec MES amis, et que tu rentrais complètement ivre à la maison ! Je me faisais passer pour toi quand elle était trop faible pour faire la différence entre nous, parce que je ne voulais pas qu’elle ait une mauvaise image de toi ! Je ne voulais pas qu’elle comprenne que tu l’avais abandonnée ! Quand elle est morte, on a tout fait pour essayer de se rapprocher de toi, mais c’est toi qui nous fuis à longueur de temps. Ça fait deux ans que tu m’empêches d’avoir des amis, parce que tu te les appropries tous, deux ans que pas un seul garçon n’a pu faire attention à moi, ne serait-ce que cinq minutes, parce que tu t’arranges toujours pour être là au moment propice. Tout ça pour quoi ? En faire tes marionnettes, et me raconter tes exploits, pour les jeter quand ils ne te sont plus utiles ! Ça fait deux ans que tu me gâches toutes mes vacances, mes anniversaires et chaque moment heureux que je pourrais avoir, juste pour que l’on s’intéresse à toi ! Tu es orgueilleuse et égoïste ! Mais tu ferais mieux de t’intéresser aux autres de temps en temps, avant de penser à ta petite personne !
Je tremble de rage, les joues en feu et inondées de larmes. Mon père en a les yeux humides et brillants de tristesse, il s’est calmement assis dans un fauteuil. Julian a dû cesser de respirer tellement il est immobile et interdit devant ma crise de nerfs. Carra pleure en silence, et pour la première fois en deux ans, je crois lire du regret dans ses yeux.
–Je suis désolée, au final, c’est peut-être moi qui avais besoin de cracher mon venin… dis-je doucement. Excuse-moi papa, mais je n’ai plus très faim, j’ai besoin de me calmer, je serai au même endroit qu’hier, si tu me cherches.
Ils me laissent partir, même Carra n’en rajoute pas.