PrologueGryon, vendredi 5 avril 2013
Au volant de sa vieille BMW, Andreas enchaînait les virages et jouait avec les limites qu’imposait la route sinueuse. À la sortie d’une courbe, la voiture frôla le ravin. Il se fichait de se faire flasher par un radar, mais un accident n’arrangerait rien. Il décida de ralentir. L’autoradio diffusait encore la chanson de Mylène Farmer, À quoi je sers. Le refrain lancinant résonnait au fond de lui, comme un écho de son état intérieur :
Mais mon Dieu de quoi j’ai l’air
Je sers à rien du tout
Et qui peut dire dans cet enfer
Ce qu’on attend de nous, j’avoue
Ne plus savoir à quoi je sers
Sans doute à rien du tout
À rien du tout. Andreas ne servait à rien, décidément. L’hôpital venait d’appeler. Il avait hésité à répondre, laissé passer quelques sonneries. Il craignait le pire. Mais on n’avait rien voulu lui dire par téléphone. Simplement de venir tout de suite.
Mon Dieu… de quoi j’ai l’air
D’un con… Voilà de quoi il avait l’air. D’un con qui n’avait pas su anticiper ni empêcher le drame. Ni éviter la chaîne des événements qui le conduisait à descendre la route en lacets de Gryon à Bex en coupant les virages, sans se préoccuper des voitures qu’il aurait pu croiser.
Et qui peut dire dans cet enfer
Ce qu’on attend de nous
L’enfer, la succession des jours, l’enquête emberlificotée, le sac de nœuds qu’il avait démêlé trop tard, ces morts inutiles… et sa propre responsabilité.
Ce qui était fait ne pouvait être défait… Impossible de remonter le temps. Cela le hanterait pour toujours. Mais il devait se concentrer sur sa conduite. Éteindre cette musique de malheur, arriver en un seul morceau à l’hôpital. Et affronter la réalité, quelle qu’elle soit.
Tout avait pourtant commencé par une si belle journée…