Chapitre 2 - Pétrin

1784 Words
Chapitre 2 - Pétrin Très cher confrère Jules Arthiur, nous avons soumis votre demande au conseil, elle est acceptée, cependant, notre nouveau collaborateur a eu vent, nous ignorons toujours comment, de votre projet. Il vous invite à lui fournir un rapport sur vos découvertes. Lettre du président du conseil de l'Académie des Sciences à Jules Arthiur Martin se réveilla en sursaut et plaqua sa main sur son cou. La respiration haletante, il sentait des perles de sueur sur son front. Il cligna des yeux, cherchant à s’accoutumer aux faibles rayons de soleil qui transperçaient ses volets. Une fois habitué, il épia sa chambre d’un air inquiet. Rien à signaler. Il posa les pieds au sol et sentit ses jambes cotonneuses lui intimer de rester assis un peu plus longtemps. Il gratta l’emplacement de la piqûre de la veille, sa peau le lancinait un peu. Dans un soupir de soulagement d’être toujours en vie, il se souvint de la frayeur de la veille. Les yeux changeant de couleurs, et la voix rauque et caverneuse le menaçant de mort. Il espérait rester en vie, et réfléchit à ce que son maître chanteur avait bien pu lui injecter, afin de prévenir tout autre effet indésirable. Quelques respirations profondes plus tard, l’apprenti botaniste conclut à l’utilisation de l’echmésiairrionien, une plante utilisée comme sédatif à forte dose, et dont son maître étudiait d’ailleurs les effets à très forte dose. Martin se gratta la tête, à cet instant, ces informations lui échappaient, et il s’en fichait. On lui avait inoculé une faible dose, sinon, il serait encore en train de dormir, et ce pour quelques jours. L’apprenti s’étira et se leva pour faire sa toilette et manger. Attablé devant ses tartines et son thé, il grimaça quand son maître entra dans la pièce, vêtu d’un unique caleçon. « Bonjour Martin ! — Bonjour monsieur, annonça le garçon en mâchouillant son pain. — N’oublie pas, tu as encore des courses à faire aujourd’hui, une liste est sur le comptoir à l’entrée. Tu dois chercher nos tickets et récupérer le dernier livre. » Martin avala de travers. Le professeur cria et se précipita vers lui tandis que le visage du garçon virait au rouge. Le vieil homme tapa violemment dans le dos de son élève, et celui-ci cracha sa nourriture en une toux sèche et violente. Il porta ses mains à sa poitrine, surpris de ne pas être déjà mort. « Eh bien, mon garçon, tu m’as fait une sacrée frousse ! » Martin hocha la tête avec un sourire contrit. Son estomac se contracta. Il devait retourner à la librairie ? Après ce qu’il avait vu et les menaces ? Il jeta un regard implorant à son maître, mais déjà il lui avait tourné le dos. Martin ne pouvait lui expliquer son refus sous peine de mort. L’apprenti se levaet prit la liste et la porte de sortie, la mine blafarde. Il décida de passer d’abord à l’hôtel des Mondes, acheter les tickets pour passer de la planète Vor sur laquelle ils se trouvaient jusqu’à Irrion, pour rejoindre la capitale de la république deVolkr, Sarez. Il entra dans le premier tramway en direction de l’hôtel, au centre de la ville. Contemplant les façades colorées de la capitale et le brouhaha des passants et des calèches. Il descendit à l’arrêt de l’hôtel, à quelques mètres du bâtiment qui étalait ses cinq ailes comme les créneaux d’un château. Il longea les murs de pierres grises et remarqua la présence de nombreuses affiches, affichant différents slogans, mais touchant au même but. Non à l’isolation de Calem ! N’ayons pas peur des Sauvages. Soutien aux peuples de Calem. À bas la Sauvagerie. Stop à la tyrannie du Peuple d’or ! Martin se mordilla la lèvre inférieure, la situation devenait de plus en plus tendue avec le boycott de la troisième planète autorisée. Sur la planète gangrénée de plus en plus par les clans Sauvages, les marchands de Vor et d'Irrion désertaient les transactions, tout comme les gouvernements qui ignoraient l’aide implorée des très nombreux pays de la plus grande de toutes les planètes. Seule la Grande Istram gardait la tête hors de l’eau, grâce à sa main mise absolue et incontestée sur le commerce interplanétaire. Le jeune homme entra dans l’imposant bâtiment, point névralgique du pays, et chercha le panneau des guichets pour Irrion. Il se glissa dans l’une des files du grand hall, et patienta en épiant les conversations. « Mon frère vient de revenir, chuchota une femme vêtue d’une robe rouge. — Il va bien ? demanda sa compagne. — Oui, mais il est un peu chamboulé par ce qu’il a vu… — Tant que ça ? — Oui, il dit que la situation terrienne est horrible. Ils sont presque tous morts. — Et les gouvernements de Vor ne font rien ? » La femme en rouge secoua négativement la tête et Martin perdit le fil de la conversation. Sa file avançait bien plus vite, et il se retrouva bientôt au guichet. « Bonjour Monsieur. — Bonjour, il me faudrait deux tickets pour neuf heures trente demain en direction de Sarez. Deux adultes, un natif et un touriste s’il vous plaît, demanda Martin en appuyant sur son accent chantant hérité de son pays natal, Yraz sur Irrion. — Voici vos tickets, répondit nonchalamment le guichetier en tendant deux cartons bleu et blanc et en récupérant l’argent. » Martin les saisit et alors qu’il longeait la file en sens inverse, un long frisson lui parcourut l’échine. Il se stoppa net et balaya la salle du regard. Parmi les visages dociles ou qui bavardaient, il captura le bleu aux reflets d’acier d’un regard perçant, pointé dans sa direction. L’homme à qui appartenait ce regard le fixait, ses mâchoires épaisses et burinées semblaient de fer, et son nez droit lui donnait un air sévère. Air accentué par la cape brune rapiécée qui le couvrait intégralement, qui cachait avec peine sa carrure affutée. « Excusez-moi, vous bloquez le passage, le héla une voix dans son dos. » Martin se retourna et marmonna une excuse en se décalant. Il reporta son attention sur la foule, recherchant l’homme, mais il avait disparu. L’apprenti déglutit. Se pourrait-il… ? Il secoua la tête, non, impossible. Il rangea les tickets dans sa besace et prit d’un pas précipité la direction de la sortie. Mais une étrange sensation lui serrait le cœur et le ventre. Martin espérait de toute son âme qu’il se trompait, il jeta des regards inquiets autour de lui et prit la direction du marché. Il lui restait quelques heures avant le début d’après-midi, alors il entra dans un troquet pour se rafraîchir et manger un morceau. Mais la boule au ventre refusait de s’estomper et il mangea difficilement. Une fois l’heure presque venue, il détala vers la librairie, sans s’arrêter et en épiant chaque coin de rue à l’affut du regard de glace. Il entra rapidement dans l’édifice livresque et attendit en trépignant sa commande. Sans plus insister, il déguerpit aussi sec, craignant de revoir la jeune femme et ses yeux, ou d’entendre la voix caverneuse avant de s’étouffer dans son sang. C’est les mains moites et la respiration courte qu’il finit sa journée en compagnie de son maître à préparer leur départ pour leur séminaire à Sarez. Le lendemain, le professeur et l’élève patientaient dans la file d’attente pour leur passage dans un silence de plomb. Martin ignorait la mine inquiète de son maître qui ne comprenait guère le soudain silence et l’extrême anxiété de son protégé. « Enfin Martin, ne me dis pas que le transfert t’effraie ? — Un peu monsieur, mentit Martin. — Enfin ! Tu as pris le portail un certain nombre de fois, cela n’a pas changé ! Les pierres-énergies sont parfaitement maîtrisées. » Martin marmonna un vague acquiescement. Même s’il savait pertinemment que la poudre des pierres-énergie utilisée pour les transferts pouvait parfois ne pas marcher, et avoir des conséquences désastreuses… Heureusement, comme dans la grande majorité des cas, le transfert se déroula sans encombre, et le duo de botanistes arriva dans l’hôtel des Mondes de Sarez sans souci. Ils acquirent une carte de transport pour la ville entière et quittèrent le cercle du centre par le tramway en direction des cercles extérieurs. Martin regarda défiler les habitations blanches aux toits d’ardoises, agglutinées les unes aux autres formant les limites entre les cercles concentriques qui formaient la ville. Martin n’ignorait pas que ce système de cercle imitait celui de la Grande Istram, qui fascinait tant de monde. Ils descendirent dans un petit quartier paisible, celui des botanistes, des alchimistes et s’installèrent à un petit hôtel fleuri dans un coin très arboré. Martin déballa ses affaires et entreprit d’aller avec son maître chercher leur laissez-passer pour le séminaire du lendemain et explorer un peu les environs. Le soir venu, malgré ses pieds meurtris, Martin abandonna le professeur Amarius pour la soirée afin de se ressourcer un peu seul dans l’un des parcs du paisible quartier. Assis sur un banc, les bras croisés sur le torse, il contemplait le ciel se couvrir d’étoiles. Il ne prêta pas attention aux bruits de pas qui se rapprochaient de lui avant de s’arrêter à quelques mètres. Il regarda avec étonnement les astres brillants disparaître sous un épais nuage, et il sentit le souffle glacial du vent s’engouffrer dans ses habits. Inquiet, il baissa le regard pour distinguer, à quelques pas de lui, une forme fantomatique plantée les mains sur les hanches. Martin sursauta quand la forme pointa un doigt accusateur vers lui et qu’un éclair déchira les cieux. « Toi ! cria la forme d’une voix féminine grave et sans appel. Que fais-tu encore là ? » Martin écarquilla les yeux et se leva précipitamment quand la femme enveloppée dans une cape noire s’approcha à grands pas de lui. « Réponds ! Qui es-tu et que fais-tu ici ? Tu me suis ? — Moi ? demanda Martin en vérifiant que personne ne se trouvait derrière lui. — Oui, toi, répondit la voix d’un ton exaspéré. — Je suis à l’hôtel à deux pas d’ici, pour un séminaire sur la digestion des plantes carnivores. » La femme recula un peu, comme réfléchissant, et lui demanda au bout de quelques secondes d’une voix froide. « Ton nom ? » Un éclair frappa de nouveau. « Martin, Martin Arthiur. » D’un coup, le vent cessa comme l’orage et le ciel se dégagea. « Je vois, rit la femme. Sacré joueur Nil… » Martin fronça les sourcils, il ne comprenait pas. « Viens », ordonna la femme en saisissant avec une force insoupçonnée le bras du garçon. Martin tenta de protester, mais la voix cinglante de la femme le refroidit sur place. « Suis-moi, ou je te tue. » Martin sentit sa bouche s’assécher et son estomac se tordre. Dans quoi s’était-il fourré ? La femme le fit pénétrer dans une maison identique à ses voisines, et verrouilla la porte derrière elle. L’encapuchonnée lui indiqua une porte sur sa gauche d’où s’échappait une odeur de soupe. Martin entra avec hésitation, mais la main de la jeune femme le poussa dans la pièce. Derrière une table de bois où reposaient trois bols de soupe garnis à rasbord, une figure souriante dont Martin reconnut aisément les yeux froids et les traits lourds. L’homme de la file. Le botaniste se retourna vivement vers sa ravisseuse et poussa un petit cri en la voyant, capuche tombée. Ses yeux rouges détonnaient sur sa peau d’albâtre. Martin s’éloigna d’elle et percuta la table sous le regard bleu amusé de l’homme. Et la voix rauque et caverneuse qui le menaçait deux nuits plus tôt s’échappa de ses lèvres fines. « Martin Arthiur, ceci est un enlèvement.»
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