14 heures 30. Audition de monsieur Jean Lebèze

903 Words
14 heures 30. Audition de monsieur Jean Lebèze.— J’ai faim ! grinça Lebèze en pénétrant dans le bureau du lieutenant de Kermadec. Et quand j’ai faim, je suis de mauvaise humeur. Je n’ai rien mangé depuis hier soir, ajouta-t-il. Le matin, je prends juste une tasse de café. Il se tourna vers son avocat. — Tu aurais pu penser à m’apporter quelque chose. Ah ! C’est vrai, pardon, tu… Puis à l’attention de Kermadec : Vous n’avez rien, vous ? Le lieutenant s’avoua désolé : il n’avait rien, pas même de quoi “se faire une p’tite bouffe”, la boulangerie et le magasin “U” du Clos Nevez étant fermés le dimanche après-midi. Maître Vignault fit remarquer que son client n’étant pas en garde à vue, rien ne s’opposait à ce que sa femme lui apportât quelque chose. Kermadec en convint : la vigilance de maître Vignault ne s’en aiguisa que davantage. Le lieutenant évoqua le vol de la voiture. — Mon client a déjà dit tout ce qu’il savait lorsqu’il est venu vendredi déclarer le vol, le coupa maître Vignault. Est-ce vraiment nécessaire d’y revenir ? Pour… l’incident de ce matin, nous reconnaissons et regrettons les faits et faisons amende honorable… — Les faits, justement, sérions-les, Maître. Vous conviendrez avec moi que l’assassinat d’une jeune femme, une dénommée Laurence Bonnemaison, est plus grave qu’un refus d’obtempérer. Et monsieur Lebèze peut se souvenir d’un détail qui se révélerait important… — Je ne vois pas comment, répliqua maître Vignault. Le vol de sa voiture a eu lieu au plus tôt dans la nuit de jeudi à vendredi, au plus tard dans la matinée de vendredi. Et le meurtre s’est produit ce matin dimanche. Mon client n’est pour rien dans ce qui s’est passé entre-temps. Il est, si je puis m’exprimer ainsi, doublement victime : d’abord d’un vol, puis d’un tragique concours de circonstances. — Exact ! renchérit Lebèze. Je ne vois pas ce qu’on peut me reprocher… Elle lambine, Martine… j’ai faim ! — Commençons donc par la nuit de jeudi à vendredi, poursuivit le lieutenant de Kermadec. Vous n’avez vraiment rien entendu qui pourrait… — La nuit, je dors ou je b***e. Dans les deux cas, je n’ai pas l’oreille aux aguets ! — Votre garage est en sous-sol de votre pavillon. Un bruit de moteur… — Ma Prius est électrique. Elle ne fait aucun bruit au démarrage. — Votre femme ? — Ma femme a sa Clio, qui reste toujours garée dehors dans l’allée des Embruns. Manque de place, que voulez-vous ! Elle n’avait aucune raison de passer par le garage… Mais qu’est-ce qu’elle fout ! Je ne lui demande pas de me mitonner un bœuf bourguignon ! — C’est donc vendredi matin vers… — …vers 11 heures, que je me suis aperçu de la disparition de ma voiture. Je suis tout de suite venu ici faire une déclaration de vol. Dans le bureau d’à côté, d’ailleurs. — À 12 heures 15, très précisément. J’ai le PV de votre déclaration sous les yeux. 12 heures 15… De l’allée des Embruns à la brigade, il faut combien de temps, à pied ? 15 minutes. 20 au grand maximum. Maître Vignault protesta aussitôt : — Cette insinuation est inadmissible. C’est laisser entendre… — Rien du tout, Maître, je constate simplement. — Jeudi, expliqua Lebèze, je suis rentré chez moi avec un paquet de copies d’examen. — C’est vrai, vous êtes enseignant. Où, déjà ? s’enquit le lieutenant. — Pas enseignant ! s’énerva Lebèze. Je déteste ce mot ! Il ne veut rien dire. De l’école maternelle au Collège de France, tout le monde est enseignant ! Maître Vignault posa sa main sur l’avant-bras de son client pour le calmer. — Monsieur Lebèze, dit-il, est professeur d’université à Brest. Il est professeur de Littérature française du XVIIe siècle, spécialiste des Pensées de Pascal, sur lesquelles il prépare d’ailleurs un nouveau livre. — Pascal, Molière, Racine, égrena complaisamment Kermadec, Corneille, Voltaire… — Pas Voltaire ! Né en 1694, mort en 1778, Voltaire est un philosophe du XVIIIe siècle. Remarquez, je ne vous reproche pas de l’ignorer. Qu’est-ce que vous avez ? Un bac + 2 ? — +3, rectifia Kermadec entre indignation et amusement. Une licence. — C’est bien ce que je dis, marmonna Lebèze. Aujourd’hui, on ne sait plus rien à bac +3… — Jean ! intervint maître Vignault. — Quoi, Jean ! j’ai encore le droit de dire ce que je pense. Ou alors on est en dictature ! — Laissez, Maître, dit le lieutenant, c’est très… instructif… Et s’adressant à Lebèze : vos copies d’examen… — De mes étudiants justement, de troisième année de licence. Je ne me souvenais plus si je les avais rangées dans mon bureau ou laissées sur la banquette arrière de ma voiture. Je les ai cherchées partout. Ça m’a pris du temps… Pas de chance pour moi, j’ai dû les laisser dans ma voiture… Vous ne les avez pas retrouvées par hasard ? — Non. Votre véhicule est en train d’être passé au peigne fin. Si elles y étaient, nous les aurions déjà retrouvées… Il va falloir que vous fassiez recommencer votre examen… — Et puis quoi encore ! s’indigna Lebèze. Un gendarme frappa à la porte et demanda s’il pouvait introduire une certaine madame Lebèze. Le visage décomposé, les traits tirés par l’inquiétude et l’incompréhension, Martine Lebèze déposa un petit sac sur les genoux de son mari. — Tiens, lui dit-elle, j’ai pris ce que j’ai trouvé. — Tu en as mis du temps ! — J’ai dû éponger tout le carrelage de la cuisine et de l’entrée, répondit-elle encore tout essoufflée. Et il a fallu que j’attende que deux gendarmes aient examiné le contenu du lave-linge. Ils viennent juste de partir… Nos voisins m’ont à peine dit bonjour quand je suis montée dans ma Clio… Explique-moi ce qui se passe ! Jean Lebèze fouilla dans le sac déposé sur ses genoux, en sortit méticuleusement une serviette en papier, une assiette en carton, deux œufs durs, une barquette de carottes râpées. — Je n’aime pas les carottes râpées ! s’exclama-t-il. Tu devrais le savoir depuis le temps ! Et mon yaourt, je vais peut-être le manger avec mes doigts ! Il n’y a pas de petite cuillère… — Je peux arranger ça, dit Kermadec qui se dirigea vers une cafetière électrique installée sur une table d’angle de son bureau. Tenez, Monsieur le professeur, ajouta-t-il en tendant une petite cuillère en plastique translucide. Et avant de passer dans le bureau voisin : Je vous accorde une pause-déjeuner de quinze minutes. VI
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