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1597 Words
Le lendemain matin, Doha se réveillait sous un ciel d’un bleu éclatant, mais pour Amina Al-Sayed, la lumière du jour n’apportait aucune clarté à ses pensées. La proposition d’Hassan Al-Nasser tournait en boucle dans son esprit, comme un refrain entêtant qu’elle ne pouvait chasser. Épouser Khalid Al-Nasser, un homme qu’elle ne connaissait que par les rumeurs et les articles tapageurs des magazines, pour sauver sa famille des dettes ? L’idée lui semblait à la fois absurde et inéluctable. Elle avait passé la nuit à peser le pour et le contre, mais chaque chemin qu’elle envisageait semblait mener à la même conclusion : sans cet accord, leur maison, leur sécurité, tout ce pour quoi elle s’était battue serait perdu.Dans la cuisine, Laila et Jamal étaient inhabituellement silencieux. Les jumeaux, d’ordinaire si bavards, sentaient la tension qui pesait sur leur sœur. Amina, fidèle à son rôle de pilier, tenta de détendre l’atmosphère en préparant un petit-déjeuner copieux : du pain khobz encore chaud, des dattes sucrées, et du labneh crémeux. Mais même l’odeur réconfortante du café arabe ne parvenait pas à dissiper le malaise.« Amina, tu vas vraiment le rencontrer ? » demanda Laila, brisant enfin le silence. Ses doigts jouaient nerveusement avec un coin de son carnet de croquis.Amina posa la cafetière et soupira. « Je n’ai pas encore décidé. Mais Papa m’a dit qu’Hassan Al-Nasser a organisé une rencontre ce soir. Avec Khalid. »Jamal releva la tête, ses lunettes glissant légèrement sur son nez. « Tu ne peux pas te marier avec un type comme lui ! Tout le monde sait qu’il passe son temps à faire la fête et à briser des cœurs. »Amina esquissa un sourire amer. « Ce ne sont que des rumeurs, Jamal. Et même si c’est vrai… je dois au moins lui parler. Pour comprendre ce qu’il attend de tout ça. »Laila fronça les sourcils. « Et s’il est horrible ? S’il te traite mal ? »« Alors je trouverai un autre moyen, » répondit Amina, bien que sa voix manquât de conviction. Elle ne voulait pas inquiéter les jumeaux, mais elle savait que les options étaient minces. Leur père, Younes, était resté enfermé dans sa chambre depuis la veille, évitant son regard. Elle ne lui en voulait pas – pas vraiment. Il avait essayé de protéger sa famille à sa manière, mais le poids de ses erreurs reposait désormais sur elle.L’après-midi passa dans un tourbillon d’obligations quotidiennes. Amina accompagna Laila à un cours de couture dans un centre communautaire, puis aida Jamal à réparer un vieux drone qu’il bricolait depuis des semaines. Mais à chaque instant, son esprit revenait à la rencontre imminente. Hassan Al-Nasser avait insisté pour que la réunion ait lieu dans l’un des hôtels les plus prestigieux de Doha, le Katara Towers, un lieu où le luxe ostentatoire contrastait avec la simplicité de la vie d’Amina. Elle choisit une tenue sobre mais élégante : une abaya noire ornée de broderies argentées et un hijab assorti, espérant projeter une assurance qu’elle ne ressentait pas. À 19 heures précises, une voiture envoyée par les Al-Nasser se gara devant la villa. Le chauffeur, un homme discret en costume sombre, ouvrit la portière pour Amina, qui monta à l’arrière, le cœur battant. Le trajet jusqu’au Katara Towers fut silencieux, mais les lumières de Doha, scintillant comme des joyaux dans la nuit, ne firent qu’accentuer son anxiété. Que dirait-elle à Khalid ? Comment pourrait-elle accepter un mariage arrangé avec un homme qu’elle ne connaissait pas ? Et s’il était aussi arrogant et insensible que les rumeurs le laissaient entendre ?L’hôtel était un chef-d’œuvre d’architecture, avec ses tours en forme de cimeterres et ses intérieurs ornés de marbre et de lustres en cristal. Amina fut conduite dans un salon privé, une pièce élégante donnant sur le golfe Persique, où les vagues scintillaient sous la lune. Hassan Al-Nasser l’attendait, impeccable dans un costume gris anthracite, mais ce n’était pas lui qui attira son attention. Assis nonchalamment sur un sofa, un homme plus jeune, d’une trentaine d’années, feuilletait un magazine avec un air d’ennui étudié. Khalid Al-Nasser.Il était plus grand qu’elle ne l’avait imaginé, avec des cheveux noirs légèrement ondulés et un regard perçant qui semblait lire à travers les gens. Son costume, taillé sur mesure, soulignait sa silhouette athlétique, et un sourire en coin jouait sur ses lèvres, comme s’il était amusé par la situation. Amina sentit son estomac se nouer. Il était indéniablement charismatique, mais il y avait quelque chose dans son attitude, une arrogance subtile, qui la mit immédiatement sur ses gardes.« Mademoiselle Al-Sayed, » dit Hassan en se levant pour l’accueillir. « Merci d’être venue. Permettez-moi de vous présenter mon fils, Khalid. »Khalid posa son magazine et se leva, son regard s’attardant sur Amina un instant de trop. « Enchanté, » dit-il d’une voix grave, teintée d’une pointe d’ironie. « J’ai beaucoup entendu parler de vous. »Amina releva le menton, refusant de se laisser intimider. « Vraiment ? Parce que je ne peux pas en dire autant. »Un éclat de surprise passa dans les yeux de Khalid, suivi d’un sourire plus franc. « Touché. Vous êtes directe. Ça me plaît. »Hassan toussota, visiblement agacé par l’échange. « Asseyez-vous, tous les deux. Nous avons des choses à discuter. »Amina prit place sur un fauteuil en cuir, s’efforçant de garder une posture droite. Hassan alla droit au but. « Comme je vous l’ai expliqué hier, mademoiselle Al-Sayed, cet arrangement bénéficierait à nos deux familles. Khalid, tu as besoin d’une épouse pour consolider ta position dans l’entreprise et apaiser les actionnaires. Et vous, Amina, avez besoin d’un soutien financier pour votre famille. »Khalid leva une main pour interrompre son père. « Attends, Papa. Laisse-moi parler. » Il se tourna vers Amina, son expression plus sérieuse. « Écoutez, je ne suis pas plus enthousiaste que vous à l’idée d’un mariage arrangé. Mais je connais mon père, et quand il a une idée en tête, il ne lâche pas. Alors, disons que je suis prêt à jouer le jeu… à certaines conditions. »Amina croisa les bras. « Quelles conditions ? »Khalid haussa les épaules, comme si la réponse était évidente. « Que ce mariage reste une façade. On signe les papiers, on fait bonne figure en public, mais en privé, chacun vit sa vie. Pas de complications, pas d’attaches. »Amina sentit une bouffée de colère monter en elle. « Vous pensez que je vais accepter de jouer les potiches pour sauver les apparences ? » Khalid haussa un sourcil, visiblement amusé par sa réaction. « Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais soyons réalistes : ni vous ni moi ne voulons d’une vraie relation. C’est un contrat, rien de plus. »Hassan intervint, sa voix tranchante. « Khalid, assez. Mademoiselle Al-Sayed, je vous assure que mon fils saura se comporter en gentleman. Cet arrangement est dans votre intérêt à tous les deux. »Amina serra les poings, luttant pour garder son calme. « Et si je refuse ? »Hassan la fixa, son regard dur. « Alors votre famille devra assumer ses dettes. Et croyez-moi, les créanciers ne seront pas aussi généreux que moi. »Le silence qui suivit était oppressant. Amina sentit les murs de la pièce se refermer sur elle. Elle lança un regard à Khalid, espérant y lire une once de compassion, mais il se contenta de l’observer, son expression indéchiffrable.« Laissez-moi y réfléchir, » dit-elle enfin, sa voix tremblante mais ferme. « Je ne peux pas prendre une décision comme ça, sur un coup de tête. »Hassan hocha la tête. « Vous avez jusqu’à demain soir. Après cela, mon offre expire. »Khalid se leva, mettant fin à la conversation. « Je vous raccompagne à votre voiture, » dit-il, plus par politesse que par véritable intérêt, semblait-il.Amina voulut refuser, mais elle se ravisa. Peut-être pouvait-elle en apprendre davantage sur lui, comprendre qui il était vraiment. Ils quittèrent le salon et traversèrent les couloirs somptueux de l’hôtel, le silence entre eux seulement brisé par le bruit de leurs pas. Une fois dehors, sous le ciel étoilé de Doha, Khalid s’arrêta près de la voiture.« Vous n’êtes pas obligée d’accepter, vous savez, » dit-il soudain, son ton plus doux qu’auparavant. « Mon père est… intense. Mais il ne vous forcera pas. »Amina le dévisagea, surprise. « Alors pourquoi ne pas lui dire non ? »Khalid passa une main dans ses cheveux, un sourire désabusé sur les lèvres. « Parce que je lui dois beaucoup. Et parce que, parfois, il a raison. Je ne suis pas l’homme idéal, Amina. Mais je peux vous promettre une chose : si vous acceptez, je ferai en sorte que votre famille soit protégée. »Il y avait une sincérité inattendue dans ses paroles, mais Amina n’était pas prête à baisser sa garde. « Et vous, qu’est-ce que vous y gagnez ? »Il haussa les épaules. « Une pause. Les actionnaires me lâcheront peut-être la grappe si je montre que je peux être… stable. »Amina hocha la tête, troublée par cet échange. Elle monta dans la voiture, et alors que le chauffeur démarrait, elle jeta un dernier regard à Khalid, debout sous les lumières de l’hôtel. Il était plus complexe qu’elle ne l’avait cru, mais cela ne changeait rien. Elle avait jusqu’au lendemain pour décider si elle était prête à sacrifier sa liberté pour sauver sa famille.De retour chez elle, Amina trouva Laila et Jamal endormis sur le canapé, un vieux film égyptien passant à la télévision. Elle s’assit à leurs côtés, le cœur lourd. Doha dormait, mais pour Amina, la nuit promettait d’être longue, hantée par le choix qui allait changer sa vie à jamais.
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