LIVRE PREMIER-8

2006 Words
—Le capitaine Meunier! L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit: —Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué. «Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.» —Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser. Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre. —Restez donc, s...! lui cria le maréchal des logis. «Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait: —Il était pourtant bien bel homme! Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie. —Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades les hussards de l’escorte. —Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière. —Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd’hui? Comme il regagnait l’escorte au galop: —Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est pour ça que tu désertais? Donne. La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après avoir bu. —Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice. —Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal des logis: —Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur? Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier. —C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis. L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb. Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes: —Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s...! Sur-le-champ l’escorte cria vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla tout à fait. On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire. —C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin. —Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance. Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis à galoper pour suivre ces généraux.» Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible. Ce général n’était autre que le comte d’A..., le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo. Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes. Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait: —Tirez-moi de dessous. Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds. Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit dire derrière lui et tout près de son oreille: —C’est le seul qui puisse encore galoper. Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il tomba assis. L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit à courir après eux en criant: —Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!) Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de bataille. L’escorte et le général, comte d’A..., disparurent bientôt derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa. Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se perdaient dans les arbres. —Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français. Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé; mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et, le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre. Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats. —Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain? —Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers! Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice. La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon! Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut effrayée de sa mine. —Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3 CHAPITRE IVRien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée, battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France. Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment. —F...! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour filer d’y être forcé par l’ennemi... Défendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir! La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air penaud. —Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière. —Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer le trait de Cocotte qui s’est cassé.
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