Chapitre 3

1237 Words
POV : Dr. Adrien Koffi La mort a une odeur. Pas celle qu'on imagine, douce, paisible, éthérée. Non. La mort sent l'antiseptique, le sang, et cette chose indéfinissable que seuls ceux qui ont passé des années dans les salles d'opération peuvent reconnaître : le désespoir humain. Et en ce moment, mes mains étaient plongées dedans. –« Tension artérielle chute, Docteur Koffi. 80 sur 50. » La voix de l'infirmière, Claire, une Béninoise compétente qui ne paniquait jamais, était tendue mais contrôlée. Exactement comme je l'aimais. –« Augmentez la dopamine. Deux milligrammes. » Ma voix était calme. Clinique. Détachée. Toujours détachée. Le patient sur ma table, un homme de cinquante-quatre ans, père de trois enfants, diabétique, avait fait un infarctus massif. Triple pontage coronarien. Une intervention que j'avais effectuée des centaines de fois. Mes doigts se déplaçaient avec une précision mécanique, suturant les artères, contournant les zones endommagées. Chaque geste calculé. Chaque mouvement parfait. Parce que c'est ce que je faisais. Je réparais les cœurs brisés. L'ironie ne m'échappait jamais. –« Moniteur stable, » annonça Claire. – « Tension remonte. 110 sur 70. » –« Bien. On termine. » Quarante minutes plus tard, je retirais mes gants ensanglantés, regardant l'équipe transférer le patient en salle de réveil. Il vivrait. Il reverrait ses enfants. Il aurait une seconde chance. Mission accomplie. Je sortis du bloc opératoire, retirant ma charlotte, sentant la fatigue familière s'installer dans mes épaules. Trois heures de chirurgie. Ma cinquième intervention de la semaine. Certains appelaient ça du dévouement. Moi, j'appelais ça de la survie. Parce que quand je travaillais, je ne pensais pas. Et quand je ne pensais pas, je n'avais pas à me souvenir. –« Adrien ! » Je me retournai. Dr. Sophie Traoré, ma collègue, mon amie, et la personne la plus agaçante de cet hôpital, marchait vers moi, ses locks attachées en queue de cheval, un café à la main. –« Tu as une mine épouvantable. » –« Merci, Sophie. Ton soutien me touche profondément. » Elle me tendit le café. Noir. Sans sucre. Exactement comme je l'aimais. –« Cinq chirurgies en trois jours. Tu essaies de battre un record ou de mourir d'épuisement ? » –« Les deux. » Elle ne rit pas. À la place, elle me fixa avec cette expression qui me faisait chier, celle qui disait :"Je te vois. Je sais." –« Ça fait trois ans, Adrien. » Mon corps se figea. Trois ans. Trois ans, deux mois, et seize jours. Depuis que ma femme était morte. Depuis que mon bébé à naître était mort avec elle. Depuis que tout ce qui me définissait en tant qu'homme, mari, futur père, être humain capable d'amour, s'était éteint dans un accident de voiture sur la route de Porto-Novo. Un accident que j'aurais pu éviter. Si seulement j'avais été plus attentif. Si seulement je n'avais pas répondu à cet appel professionnel. Si seulement. Si seulement. Si p****n de seulement. –« Je sais combien de temps ça fait, Sophie, » dis-je, ma voix glaciale. Elle posa une main sur mon bras. –« Je ne dis pas ça pour être cruelle. Je dis ça parce que tu es mon ami. Et que te regarder te détruire lentement me brise le cœur. » –« Mon cœur est déjà brisé. Un de plus ne changera rien. » –« Adrien... » Mon pager sonna. Code bleu. Urgences. Sauvé par la cloche. –« Je dois y aller. » Je m'éloignai avant qu'elle puisse ajouter quoi que ce soit, ses mots résonnant dans ma tête comme un écho douloureux. "Trois ans." Trois ans que je me punissais. Trois ans que je sauvais des vies pour compenser celle que je n'avais pas pu sauver. Trois ans que j'existais sans vivre.Et c'était exactement ce que je méritais. Les urgences de l'Hôpital Universitaire de Cotonou étaient un chaos organisé. Toujours. Blessures par accident de moto. Paludisme aigu. Complications obstétriques. La misère humaine condensée dans un espace confiné sentant l'eau de javel et la sueur. –« Code bleu, salle 3 ! » cria une infirmière. Je sprintai, ma blouse blanche flottant derrière moi, mon cerveau basculant instantanément en mode urgence. Salle 3. Une jeune femme sur le brancard. Inconsciente. Peau pâle. Lèvres bleutées. Arrêt cardiaque. –« Depuis combien de temps ? » aboyai-je en me précipitant vers elle. –« Quatre minutes, » répondit un urgentiste essoufflé. –« Les ambulanciers ont fait du Massage Cardiaque Externe pendant le transport. Aucune réponse. » Quatre minutes. Chaque seconde comptait. Chaque seconde sans oxygène au cerveau augmentait les risques de dommages irréversibles. Je me positionnai, mes mains trouvant automatiquement le centre de son sternum. –« Défibrillateur. Maintenant. » Quelqu'un plaça les électrodes sur sa poitrine nue. Je remarquai vaguement qu'elle portait une robe élégante. Des bijoux. Elle venait manifestement d'un milieu aisé. Pas que ça changeait quoi que ce soit. Pour moi, il n'y avait que deux catégories de patients : vivants et morts. Et je refusais catégoriquement de laisser cette femme glisser dans la seconde catégorie. –« Rythme ? » –« Fibrillation ventriculaire. » Parfait. Enfin, si on pouvait appeler ça parfait. Au moins, c'était choquable. –« Tout le monde recule. Charge à 200 joules. » "Bip bip bip" –« Choc ! » Le corps de la femme se cambra violemment sous la décharge électrique. Je fixai le moniteur. Ligne plate. –« Continuez le Massage. » Je plaçai mes mains sur sa poitrine et commençai les compressions. Trente compressions. Rythme parfait. Profondeur parfaite. Mécanique. Précis. "Un. Deux. Trois. Quatre." Son visage était tourné vers moi. Même inconsciente, même au bord de la mort, elle était... belle. Traits délicats. Pommettes hautes. Cheveux courts et élégants. "Dix. Onze. Douze." Pourquoi étais-je en train de remarquer ça ? Je repoussai la pensée. Concentration. "Vingt-huit. Vingt-neuf. Trente." –« Ventilation. » L'infirmière plaça le masque sur son visage, deux insufflations. –« Deuxième choc. 300 joules. » “Bip bip bip" –« Tout le monde recule. Choc ! » Son corps convulsa à nouveau. Le moniteur... Ligne plate. –« Merde, » murmura quelqu'un derrière moi. –« On ne lâche rien, » grognai-je. –« Adrénaline. Un milligramme. » Je repris les compressions. Mes bras commençaient à brûler, mais je n'arrêterais pas. Je n'arrêtais jamais. "Un. Deux. Trois." –« Docteur Koffi, » dit doucement l'infirmière. – « Ça fait huit minutes. » Huit minutes. Statistiquement, après huit minutes d'arrêt cardiaque, les chances de récupération neurologique complète chutaient dramatiquement. "Quinze. Seize. Dix-sept.“ –« On continue. » –« Docteur... » –« J'ai dit qu'on continue ! » Quelque chose dans ma voix fit taire toute l'équipe. “Vingt-huit. Vingt-neuf. Trente.“ Pourquoi est-ce que je m'acharnais autant ? Je ne la connaissais pas. Je ne connaissais même pas son nom. Mais quelque chose, quelque chose de primitif, d' irrationnel, refusait de la laisser partir. "Pas encore une. Pas sur ma table." –« Troisième choc. 360 joules. Maximum. » C'était le dernier. Après ça, si elle ne revenait pas... –« Chargement. Tout le monde recule. » Je plaçai une main sur son front. Froide. Trop froide. –« Reviens, » murmurai-je. Trop bas pour que quiconque entende. –« S'il te plaît. Reviens. » –« Choc ! » "THUMP" Le corps se cambra une dernière fois. Silence.
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