1er mars, 6 heures 30 - Au large du port autonome de La RochelleJean de Rohier s’agrippa à l’échelle de coupée. Le minuscule bateau-pilote faisait le bouchon sous lui. La coque rouillée du cargo russe dansait devant ses yeux. Rouge primaire, carmin et terre d’ombre brûlée égayaient la coque d’acier que le vieil homme voyait. Si la tôle était piquée par la rouille, lui sentait que, d’année en année, la rouille gagnait du terrain sur son propre corps. À soixante-dix-neuf ans, il était toujours une force de la nature mais savait que cette équipée sportive comportait des risques. L’urgence de la situation ne lui avait pas laissé d’autre choix. Il n’avait que quelques heures pour agir et ne pouvait pas attendre que le Vladivostok soit à quai pour récupérer le paquet.
De Rohier attrapa fermement la main du matelot qui l’aida à monter à bord. L’homme lui expliqua dans un russe ponctué de quelques mots d’anglais que le commandant l’attendait dans le poste de pilotage.
Cinq minutes plus tard, de Rohier trempait ses lèvres dans un verre de vodka glacée.
— “Parisss” ! lui lança le commandant.
La France se résumait pour lui en ce maître mot.
De Rohier échangea des banalités sur la capitale. Il devait attendre que la visite d’inspection sanitaire du navire se termine, il bouillait sur place. Le céréalier avait quatre cales et cela risquait de durer une bonne heure.
— Saleté de rats ! hurla le Russe.
Le Moscovite donna une tape virile sur l’épaule de son visiteur et remplit pour la seconde fois leurs verres. De Rohier était robuste, néanmoins, il supportait mal les alcools forts. Le commandant but cul sec, lui préféra garder son verre à la main sans y toucher.
— Vous avez quelque chose pour moi ? demanda enfin de Rohier.
— J’ai pour vous, mais vous avez aussi pour moi !
Jean de Rohier sortit de sa poche un domino et une enveloppe pleine de billets.
Son interlocuteur regarda le rectangle de bois sous toutes les coutures. Le nom de Platon était inscrit sur une des faces. Puis, tout en palpant les liasses, il but sa deuxième vodka.
— C’est OK. Je suis un homme d’honneur, le Français m’a demandé de remettre en main propre un colis à son ami. Vous avez la preuve, alors vous êtes cet homme !
Le commandant redonna l’enveloppe à de Rohier, honneur ne rimait pas avec argent.
Avec un large sourire, le Russe disparut dans sa cabine. Il revint avec un colis de la taille d’une boîte à chaussures, qu’il secoua avant de le tendre à de Rohier.
— Vodka ?
— Et caviar !
De Rohier prit le paquet et le maintint fermement sous son bras. Il remercia son étrange coursier en trinquant une dernière fois à son beau pays. La gorge lui brûlait. Il ne pensait qu’à une chose, mettre pied à terre pour ouvrir son précieux trésor.
Cachés au milieu de boîtes de caviar, se trouvaient un livre ancien et une étrange carte du monde.
De Rohier quitta la timonerie et descendit sur le pont, le froid tirailla son visage chauffé par l’alcool.
— Platon, as-tu dis vrai ? chuchota le vieil homme.
Un homme le surveillait, caché derrière une grue rouillée. Sortant son silencieux, il avança sans bruit. La brume matinale ouatait l’acier environnant, emprisonnait les sons.
De Rohier sentit le canon pointé dans son dos, un flux d’adrénaline lui parcourut l’échine. Une voix s’exprimant en français s’éleva :
— Ne bougez pas !
De Rohier donna un grand coup de coude dans le ventre de son agresseur. Courant droit devant lui, il se mit à hurler et à gesticuler en tous sens.
— Des rats !
Quatre matelots criaient en russe. Profitant de la panique, de Rohier poursuivit sa course, sans se retourner. La balle le toucha au bras. Une douleur intense le fit basculer. Pour ne pas tomber, de Rohier prit appui sur le bastingage. Cherchant son souffle et une issue possible, la peur au ventre, il franchit une première porte, entra dans la cuisine, suivit les couloirs. Il trouva enfin une cabine vide, son bras saignait. Vite, il devait agir vite.
I
EXOTISME