II

1550 Words
IIChristian Le Goc est un homme d’environ quarante ans, aux cheveux tirant sur le blond vénitien. Aussi maigre que grand, les épaules voûtées, son physique n’est pas sans me rappeler Averell, le plus grand des frères Dalton. Nous le trouvons parmi la demi-douzaine d’individus des deux sexes qui attendaient dans le hall lorsque je suis entré dans la halle. Par nécessaire discrétion, nous le conduisons vers la salle de réunion dont nous refermons la porte. Des néons dispensent un éclairage agréable, ni trop vif ni insuffisant. Des tables et chaises sont rangées le long des murs. L’homme de l’art fait non de la tête lorsque nous lui proposons de s’asseoir. Avant de commencer, nous marquons un temps que Suzy met à profit pour allumer son ordinateur portable, outil désormais indispensable pour enregistrer un témoignage. Elle a aussi emporté une petite imprimante, ce qui permet d’imprimer les procès-verbaux avant de les soumettre à la lecture et la signature du témoin, voire à un coupable de signer ses aveux. Officier de police judiciaire de permanence, c’est elle qui a été appelée et, par conséquent, l’affaire lui appartient. Mon grade de capitaine lui susurrant de me laisser agir, elle hésite cependant sur la conduite à tenir. D’un regard, je lui enjoins de se lancer. Ce qu’elle fait sans ambages, tout en affichant une page blanche sur l’écran de l’ordinateur. — Monsieur Le Goc, vous m’avez dit être médecin généraliste. Est-ce bien le cas ? — Oui. J’exerce ici, à Quimper, rue Le Déan. Tout en pianotant ces indispensables renseignements, Suzy poursuit : — D’accord. Quelle est la raison de votre présence ici, ce soir ? — Je suis licencié au club de badminton. Je ne participe à aucune compétition, c’est simplement un loisir, mais lorsque mon travail me le permet, je m’implique dans l’organisation du club. C’est assez fréquemment que j’occupe la fonction de barman. — Bien. Parlez-nous maintenant de la raison qui vous a poussé à téléphoner à la police… Une solide bouffée d’oxygène, le dessus de son index pour écraser une larme qui ourle sa paupière, et il explique posément : — Quand on a découvert le corps de Grégory, j’ai tout de suite été prévenu. — Par qui ? — Par Éric, l’employé communal responsable de l’installation sportive. Je suis aussitôt descendu. En voyant la mare de sang, j’ai tout de suite compris que c’était mal engagé. J’ai cherché un signe de vie, mais je me suis rapidement rendu à l’évidence : il n’y avait plus rien à faire. Greg était mort. Je me suis relevé et c’est alors que je me suis attardé sur les marques qu’il y avait sur son visage. Je l’ai croisé plusieurs fois dans la journée et je suis absolument certain qu’il ne les avait pas auparavant. S’il est quasi établi que le décès découle de sa blessure à l’arrière de la tête, il est indéniable que rien ne justifie les traces que j’apparente à des traces de coups. La poubelle renversée renforçait mon sentiment. J’ai donc appelé la police avant les pompiers. — Hum, hum, fait Suzy, la poubelle aurait aussi bien pu se renverser à tout autre moment… — C’est vrai, mais Grégory était un jeune homme bien élevé, pas un jean-foutre. Je suis certain qu’il l’aurait relevée s’il l’avait renversée ou s’il l’avait trouvée renversée en entrant dans le vestiaire. Ce n’est pas en soi un argument déterminant, mais la description qu’il donne du jeune homme paraît conforter ce point de vue. — Où étiez-vous quand l’employé communal est venu vous chercher ? — Au bar, à mon poste. — Il y avait d’autres personnes avec vous ? — Oui ; nous étions nombreux. Il y avait toutes les personnes qui sont encore présentes dans la halle des sports. Après une journée de compétition, on partageait le verre de l’amitié. L’Eurasienne et moi, nous nous regardons et échangeons un regard lourd de signification. Si nous interprétons correctement les paroles du médecin, et comme me l’a signifié Suzy plus tôt au téléphone, l’assassin est parmi les personnes retenues dans la halle… C’est tout bon, ça ! Il importe de cogiter et de poser les bonnes questions. — Reprenez depuis le moment où le dénommé Éric est arrivé, s’il vous plaît… Christian Le Goc apprécie modérément les questions insidieuses de Suzy. Il le lui fait comprendre en dardant sur elle un regard intelligent aux prunelles acérées. — Me suspectez-vous ? — Détrompez-vous, nous voulons simplement nous faire une idée de la place et du rôle de chacun. Ça nous est indispensable pour analyser la situation. Il lève une main pour indiquer que l’explication lui suffit, avant de développer : — Comme je vous le disais, nous étions quasiment tous au bar. Soudain, Éric est arrivé. Il avait l’air catastrophé, et maintenant seulement, on sait pourquoi. Il a demandé qui était Christian. J’ai dit que c’était moi, et c’est alors qu’il m’a demandé de le suivre et de faire vite parce que c’était très grave. — Vous savez qu’il se prénomme Éric et lui ignore qui vous êtes… Ses épaules s’affaissent, tandis qu’il soumet : — Nous connaissons tous son prénom, vu qu’il est fréquent que nous ayons besoin de son concours pour un problème de maintenance ou de location de la halle, mais lui ne peut se souvenir de tous les usagers de cette salle. Je suppose qu’il y a une multitude d’intervenants… — Soit ! admet Suzy pour constater que cela est cohérent. Il y a un petit rien qui me gêne, c’est que tout à l’heure vous affirmiez que vous étiez tous au bar et, deux minutes plus tard, on découvre qu’un homme manquait à l’appel. Cet homme, c’est Éric. Savez-vous où il était ? Savez-vous d’où il venait lorsqu’il s’est présenté au bar ? — Pas du tout ! Comme je vous l’ai dit, j’étais là-haut. Par conséquent, je ne sais pas où il était. Pour la première fois, je me permets de poser une question : — Quand avez-vous vu Grégory pour la dernière fois ? — Lorsqu’il est sorti de la salle de réunion dans laquelle nous sommes, répond Le Goc en se tournant vers moi. Il s’y était isolé pour rencontrer trois journalistes, une femme du Télégramme et deux hommes qui représentaient, l’un Ouest-France, et l’autre, le journal gratuit Côté Quimper. Il les a accompagnés jusqu’à la porte, puis il est allé au vestiaire, — Quelle heure était-il ? — Environ vingt heures dix, à deux ou trois minutes près. — Et à quelle heure a-t-on découvert le corps ? — L’heure exacte, je ne peux vous la dire, vu que j’étais là-haut. En revanche… Il plonge la main dans une poche de son pantalon et la ressort munie d’un téléphone portable. — Attendez que je consulte mes appels… Oui, voilà, j’ai composé le 17, l’indicatif de la police, à vingt heures trente-deux. On peut donc estimer que Nolwenn a découvert le corps de Greg trente secondes ou une minute plus tôt. Un peu plus même, le temps qu’Éric monte, qu’il me dise de descendre, que j’examine le corps… Oui, on peut estimer que Nolwenn a découvert Grégory inerte à vingt heures trente. Les doigts de Suzy s’arrêtent de courir sur le clavier. — Il y a un truc qui ne colle pas : à l’instant, vous disiez que vous étiez tous au bar sauf le dénommé Éric, et maintenant vous évoquez une Nolwenn. Qui est-ce ? — L’amie de Greg. C’est elle qui a découvert le corps. Posant mon ordinateur portable qui est toujours dans sa housse, je pêche dans une poche intérieure de ma veste le calepin qui ne me quitte jamais. Tandis que Suzy tape sur son clavier, je prends le relais : — De mémoire, pourriez-vous lister les personnes qui étaient au bar lorsqu’Éric est monté vous chercher ? Ça nous permettra de savoir qui n’y était pas. — On y était tous, il me semble. Tous sauf Éric, Cécile et Nolwenn. La liste des suspects s’allonge. Voilà qu’une Cécile n’était pas à la buvette, elle non plus. Je note les trois prénoms et demande à l’homme de parler plus en détail de ces trois personnes. — Éric, je vous l’ai dit, c’est le gars qui s’occupe des lieux. Cécile joue comme moi pendant ses loisirs. Durant la journée, nous étions tous les deux chargés de la buvette. Et Nolwenn, je vous le répète, est l’amie de Greg. La nouvelle, puisqu’ils n’étaient ensemble que depuis une semaine ou deux. — Et que faisaient-ils en bas, ces trois-là ? — Alors là… je ne sais pas. Le mieux c’est de le leur demander. Remarquez, vous dites en bas, mais je ne sais pas s’ils étaient au niveau du terrain ou s’ils étaient ailleurs dans la halle. — Nous nous efforcerons de le définir. Voyez-vous autre chose à ajouter ? — Je sais seulement qu’Éric est venu me chercher, et lorsque nous sommes arrivés au rez-de-chaussée, Cécile serrait Nolwenn dans ses bras. Toutes les deux pleuraient comme des madeleines. Les mains au fond de mes poches de pantalon, je parcours quelques mètres. Suzy en profite pour reprendre la main : — Entre le moment où la victime est descendue au vestiaire et la découverte de son corps, avez-vous vu d’autres personnes que les trois citées plus tôt quitter le bar ? — Oui… Dans quel ordre, je ne saurais être affirmatif. Certains sont allés fumer une cigarette dehors, d’autres sont allés aux toilettes… D’autant plus que j’étais occupé à servir des boissons et à discuter de la compétition et, en particulier, de l’excellente prestation de Grégory. Comme nous n’embrayons pas immédiatement sur une autre question, il ajoute : — Grégory a remporté le tournoi en individuel et en double mixte. C’est pour cela que les journalistes se le sont accaparé. C’est parce qu’il avait les honneurs de la presse qu’il était le dernier à se rendre au vestiaire. — Croyez-vous qu’un adversaire jaloux de ses succès aurait pu passer à l’acte ? — Non. S’il était un excellent joueur, il pratiquait seulement au niveau amateur. Même à un autre niveau, je n’ose pas imaginer que cela aurait pu être le cas. Surtout pas au point de le tuer ! — Grégory Massillac est pourtant bel et bien mort. Une dernière question, monsieur Le Goc. Du moins pour le moment, puisque personne n’est autorisé à quitter la halle des sports sans notre accord. Où étiez-vous de vingt heures dix à vingt heures trente, c’est-à-dire durant les fameuses vingt minutes qui ont vu Grégory Massillac descendre au vestiaire, pour ne jamais en remonter ? — Je vous vois venir, dit-il sans acrimonie. Je vous le répète, j’étais derrière le comptoir. J’y étais de la fin de la compétition à la découverte du corps.
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