8. Plan d’attaque

1040 Words
8. Plan d’attaque – Excusez l’emportement de mon mari, mais nous avons vécu une période assez agaçante pour nous. Le château était abandonné depuis plus de soixante ans, les frais de rénovation auraient été énormes pour un confort moyen. Il était donc plus adéquat de le modifier à notre convenance. Lorsque nous l’avons racheté, connaissant notre fortune, chacun voulait sa part du gâteau. Nous avons été harcelés de petites tracasseries uniquement destinées à nous soutirer de l’argent. On a vite compris que tout le monde se fichait du patrimoine. Au dessert, une délicieuse île flottante avec un sabayon du meilleur goût, le père aborde le sujet de mes honoraires. Sujet toujours délicat. Je me lance : – Bon, tout d’abord je vous propose, avant d’entamer la thérapie proprement dite, d’avoir un point de départ. Je pense à une réévaluation de l’état de votre fille par les psychiatres présents à son procès. À partir de cette expertise votre assurance devra être contactée. Je le ferai et leur proposerai mon modus operandi. Vu que je vais passer la plupart de mon temps avec elle, ils vont probablement refuser. Je leur proposerai un tarif conventionnel avec une clause stipulant qu’en cas de réussite dans un temps donné, ils payeront les heures réelles. J’estime à six mois au mieux le temps qu’il nous faudra. Ça dépendra beaucoup de la volonté de chacun. En ce disant, je regarde Julie-Ange droit dans les yeux. Elle soutient mon regard en hochant imperceptiblement la tête. Je crois même déceler un vague sourire. Elle a les yeux de sa mère. – J’ai bon espoir de vous redonner votre liberté, Mademoiselle et mon seul but sera de vous sortir de la tête tout ce qui vous empêche d’être heureuse. Son visage s’éclaire un instant et elle sourit franchement. À mieux y regarder, elle est plutôt jolie, mais les cernes sous les yeux, son air hagard et sa coiffure désordonnée ne jouent pas en sa faveur. La couverture glisse légèrement dévoilant à moitié un sein ; elle se réajuste d’un geste en rougissant. C’est moi qui devrais être gêné. Je sais très bien qu’elle a remarqué mon coup d’œil sur ce sein affolant, au galbe presque trop généreux pour ce gabarit de sauterelle anorexique. Elle se promène nue, camée, dans cette maison de rêve. Où ai-je mis les pieds. Reprenant mes esprits, je continue : – Nous demanderons régulièrement des évaluations et… Jean-Edmée me coupe abruptement – Je me fiche des évaluations d’experts, nous sommes assez grands pour savoir si notre fille va bien ou non. L’important est le résultat. Depuis plus de quatre ans Julie-Ange passe d’un thérapeute à un autre sans une once d’amélioration à mes yeux. Guérissez-la et je vous payerai moi-même vos heures. Même si vous faites du plein-temps. Échouez et vous devrez vous débrouiller avec l’assurance, ça ne me regarde pas. Il veut ma peau cet homme. En tout cas il connait le sens du mot motivation. Riche et probablement recommandé au gratin de la place en cas de réussite, il me faudra chercher un autre job, au Nicaragua pour le moins en cas d’échec. Puis, le père se radoucissant et demandant du regard l’accord de sa femme, me dit : – Vous m’êtes sympathique, j’ai envie de croire en vous. Nous allons vous avancer vos honoraires. Mais réfléchissez bien, vous devez être sûr de vous pour accepter. Pour nous, l’enjeu est trop important pour que vous preniez une décision à la légère, juste pour essayer ou par intérêt… financier, je veux dire. Prenez votre temps avant de nous donner votre réponse. Je vais vous fournir les rapports des autres psy, et une copie du procès, reprit le père, que vous puissiez avoir toutes les données en vos mains. – Mais… dis-je étonné, n’est-ce pas confidentiel, sous le sceau secret professionnel ? – Mais, mon cher Ulysse, vous permettez que je vous appelle Ulysse ? Sans attendre ma réponse il continue : – Tout s’achète ! Et vu les résultats, ils n’étaient pas vraiment en position de force ! Je comprends qu’avec lui, il y a intérêt à ce que tout se passe comme il le désire et que, malgré sa gentillesse, il vaut mieux être son ami que son ennemi. Julie-Ange marmonne quelque chose et disparait avec un petit signe de la main. On me propose un pousse-café. J’opte pour un whisky en lui demandant de m’étonner. Tout content que je sois un peu connaisseur il va personnellement choisir quatre bouteilles dans une sorte d’armoire-vitrine qui doit bien en contenir une centaine. Il est un peu contrarié lorsque je lui dis que j’en connais deux et en même temps, je crois qu’à ce moment-là j’ai pris du galon. Les deux autres qu’il me fait goûter sont exceptionnels, et, fier de son succès, il va en chercher d’autres, de sorte que nous sommes vite de fort bonne humeur. Arrive le moment où il me semble que ce serait une bonne idée de prendre congé histoire de ne pas me perdre dans le jardin… L’orage ne s’est pas calmé, Charlotte-Audrey, consciente de notre état me propose de passer la nuit au château. Je refuse pour la forme mais suis incapable de me lever sans aide. Le père me prend par le bras, je ne sais pas lequel soutient l’autre. Nous suivons la mère dans un ascenseur caché derrière un bananier pour monter à l’étage. La porte s’ouvre sur la galerie qui surplombe le living d’où Julie-Ange nous avait observés. Nous prenons à gauche un large couloir dont les fenêtres donnent sur la fontaine devant la maison. Il pleut toujours aussi fort. Elle ouvre la première des six portes en face des fenêtres et me dit : – Voilà ! Sentez-vous chez vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, sonnez, à n’importe quelle heure, c’est le bouton avec la petite lumière. Vous trouverez tout ce qu’il vous faut dans la salle de bains. Passez une bonne nuit. Elle dénoue avec un sourire amusé nos bras et entraine vers le fond du couloir son mari qui chante à tue-tête « bonne nuit lalala, bonne nuit ». Dans leur chambre, les parents se déshabillent ; le papa plus difficilement que la maman… il doit s’assoir sur le lit pour avoir une chance d’enlever son pantalon sans s’affaler lamentablement sur l’épaisse moquette. Charlotte-Audrey demande à son mari, légèrement inquiète : – Tu crois qu’il va y arriver celui-là ? Le père marmonne : – Tout ce que je sais c’est que rien de tout ça ne serait arrivé avec Dolores ! La maman saute de « légèrement inquiète » à « hors d’elle » sans passer par le start : – Tais-toi ! Ne prononce plus jamais ce nom ! Puis, tout bas : – D’ailleurs ça n’a jamais existé ! Elle éteint sa lampe de chevet signée Émile Gallé et tourne le dos à son mari qui évite du coup le devoir conjugal dont il aurait été bien incapable.
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