1. Le Château
Rien à gauche sur un kilomètre. Idem à droite. Grand moment de solitude devant cet énorme portail à attendre que l’interphone sorte de son hibernation. Un léger doute me prend ; je suis quelqu’un de très consciencieux dans mon travail, concentré en permanence sur une foule de choses. C’est la plupart du temps mon agenda qui en pâtit. Il n’est pas rare que je me trompe d’heure, de jour ou même de semaine.
J’allais reposer mon doigt sur le bouton doré lorsque la camera de sécurité s’incline mécaniquement, suivie d’un crachouillis et d’une voix sèche.
– C’est pourquoi ?
– Docteur Thérique, j’ai rendez-vous.
Pour toute réponse, l’immense portail en fer forgé s’ouvre lentement sans bruit sur une avenue dont je ne vois pas la fin. Je m’engage à vitesse réduite, le scooter n’étant pas très stable sur le gravier.
Tous les dix mètres, des statues style Grèce antique en plus étrange se font face, toutes plus bizarres les unes que les autres. Animaux mythologiques, démons menaçants, créatures étroitement entrelacées dans des positions suggestives, troubles, sensuelles. Les propriétaires ont soigné la mise en scène. L’électricité de l’orage imminent parfait le malaise qui me gagne. Cinq minutes que je roule sans entrevoir la moindre maison ! Cinq minutes à trente à l’heure ça fait dans les deux kilomètres et des gravillons… L’avenue, jusque-là rectiligne, commence à zigzaguer jusqu’à déboucher sur une immense place, avec en son centre une fontaine digne de Versailles fichée d’une statue de Poséidon brandissant son trident1.
À l’autre bout de la place, une « modeste » demeure genre petit Trianon, se dresse sur trois étages et une cinquantaine de mètres de large.
À droite, un long bâtiment qui pourrait bien être des écuries ou quelque chose dans le genre, parait abandonné.
Une magnifique Lamborghini Diablo bleu turquoise, la porte côté conducteur ouverte comme une aile d’un morpho, semble attendre quelqu’un au pied de l’escalier monumental qui conduit à l’entrée principale du château.
Une femme apparait, très belle. Elle descend l’escalier, l’aile du papillon claque rageusement avec un son mat. Puis, l’air agacé elle remonte et reste là à m’attendre.
Timide de nature, ainsi que râleur, insomniaque, vaniteux, alcoolique et hyperactif pour ne citer que mes défauts mineurs, j’ai pallié cette première tare par une analyse intuitive instantanée des personnes et des événements afin d’éviter les situations d’inconfort. Je me plante tout le temps, mais ça me rassure. Pour cette femme hautaine, sans doute la maitresse des lieux, je suis quantité négligeable. En deux profondes inspirations, j’élimine mes complexes plébéiens et gare bien sagement mon minable escargot à côté du bolide clinquant. Avant même de me saluer, d’ailleurs elle ne me saluera pas, elle grogne :
– Cette gamine ! Même fermer une porte c’est trop fatigant.
Je suis invité à la suivre d’un simple geste de la main, elle effleure la poignée de l’imposante porte automatique. Je reste scotché.