Première partie-2

2004 Words
« Il faut choisir, mourir ou mentir. » Ô vers noirs compagnons sans oreilles et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ; « Et, croyant qu’il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort. » « Le petit Ernest ? – Mort aussi. » « Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde ! » Quelques murmures quand on se rassied, lui retombé sur son siège… Il pourra dire ce qu’il voudra, expliquer qu’il ne s’agit là que de purs « classiques » étudiés d’ailleurs dans toutes les classes de la francophonie, mais le fait est qu’il n’a pas réfléchi une minute aux effets qu’une telle succession d’œuvres noires pouvait produire sur ses élèves au-delà de leurs travaux écrits, dans leur vie, leur âme, leur chair… Pire : il n’a pas réfléchi, et pourtant la nouvelle ne l’a pas complètement surpris, il fera croire ce qu’il voudra, mais il n’était pas tranquille, il savait, il s’y attendait… Ces feuillets longuement retenus dans sa main, avant qu’il ne retourne à sa place… — Bertrand, ce que j’ai lu ici n’est bien entendu qu’une bonne dissertation ? Trois mois sur Céline, et puis avoir donné ce sujet : « … ce n’est peut-être que cela sa jeunesse, de l’entrain à vieillir »… Lui debout devant le pupitre, en suspens, amusé, ne sachant que répondre… — J’entends par là que vos conclusions sont amenées par l’effet de l’exercice, n’est-ce pas, et ne constituent en rien des convictions personnelles ?… Qu’est-ce qu’il fallait voir, qu’il n’a pas vu sur ce visage intelligent, quel signe, quelle blessure ? — Parce que si c’était le cas, même en faisant la part de l’influence célinienne… je vous avoue que je suis un peu mal à l’aise, Bertrand… « Mal à l’aise », pour ne pas dire « inquiet », parce que ce mot bien sûr l’aurait trop engagé, et que l’inquiétude se diluait face à ces yeux clairs pleins d’étonnement, où venait une lueur narquoise… — Je n’ai pas à me mêler de vos affaires, mais… vous ne traversez pas une période difficile ? — Ah ?… Non, pas du tout… Bon, c’est pas toujours la joie avec mon père, mais ça va… Qu’il ait insisté pourtant, malgré sa gêne croissante, sous ce regard surplombant, ironique maintenant… — Pourquoi est-ce que vous ne laissez même pas, comme Céline, l’échappatoire du « peut-être » ? C’est vraiment comme ça que vous voyez votre jeunesse ? Je m’attendais plutôt à une argumentation contraire, comme ont fait du reste la plupart de vos camarades… Plus sérieux soudain, et comme pressé de pouvoir retourner à sa place… — C’est vrai j’aurais pu, mais j’ai pensé que c’était bien de défendre une idée qui dérange par rapport à tous les trucs bateau sur la jeunesse, alors je me suis défoulé. J’admets que c’est un peu carré, cela dit… Ce faux-fuyant, qu’il a vu, pourtant, mais renoncé à relever pour ne pas laisser les autres s’agiter dans l’attente de leurs propres copies… — En ce qui concerne la suite de vos études, vous savez où vous allez ? Médecine, droit ? — Plutôt les lettres… Ça me plairait d’enseigner, français, histoire… Bon, si c’est pas complètement bouché, parce qu’on m’a dit que deux licenciés sur trois ne trouvent même pas de place de stage… On ne va pas si mal quand on a des projets, n’est-ce pas, on ne va pas faire de bêtise, quand on se destine sagement aux études de lettres… Ce qu’il se sera facilement laissé endormir… — Vous savez que vous pouvez compter sur moi si… enfin nous nous comprenons… — Ouais, c’est gentil… Merci… Ces feuillets lâchés enfin, Bertrand avec, comme on se lave les mains… Regagnant sa place avec le sourire, léger, désinvolte, comme fier de son effet… Ce que ça lui aurait coûté de faire un pas de plus, de revenir aux nouvelles les jours suivants, de faire oublier le pupitre et d’établir une confiance, quitte à paraître ridicule, quitte à ce qu’on le voie avec un élève à la table d’un bistrot… Ce que ça lui aurait coûté de s’être trompé, d’avoir passé pour alarmiste, intempestif, « décidément un peu jeune »… Tu t’y attendais, ou plutôt tu attendais, comme le voisin qui hausse le volume de son téléviseur pour ne plus entendre les appels… Et comme le voisin bouleversé, la main sur le cœur tu pourras dire que tu tombes des nues… Et puis ce n’était ni dans ton cahier des charges ni dans tes supposées compétences. Tu savais, et en fait tu ne savais rien… Et puis tu as près de cent autres élèves, les jours ne comptent que vingt-quatre heures, et nul ne saurait porter toute la misère du monde sur ses épaules… Mais Flaubert, et Baudelaire, et Céline, et Mauriac, et le Ramuz de La Grande Peur… Pas une lueur, pas un souffle d’espérance, pas le moindre répit en une année pour ces filles, ces garçons de dix-sept à dix-huit ans, rien d’ouvert, pas le plus humble idéal, pas la plus timide valeur, en une époque pas précisément luxuriante en la matière… Dieu, l’homme, le monde, l’amour, la famille nivelés, raillés, niés. Mille, deux mille pages de désert en tranches hebdomadaires, explication de texte, dissertation, interrogation à la clé… Parce que tu croyais judicieux de les avertir que la vie ne leur ferait pas de cadeau ? Comme s’ils ne le savaient pas déjà mieux que toi… Plus besoin de chercher ce qui t’agitait sous les couches de quiétude, Aubort, c’est là : pressentiment de mauvaise influence, de non-assistance, de simple et terrible inconscience… Se raccrocher au discours de Fillettaz, tâcher de comprendre les termes qu’il emploie, familiers et vides de tout sens… L’« écu pédagogique »… Le « prix de revient » du bachelier Edmond-Gilliard… Suppression de cours facultatifs et d’heures d’appui, diminution du personnel et de l’offre alimentaire de la cafétéria, réduction des plages d’ouverture de la bibliothèque et, bien entendu, regroupement systématique des classes dont l’effectif descendra au-dessous d’un certain seuil… Une classe égale trois cent mille francs de charges salariales par an, qu’elle compte treize ou vingt-six élèves, le calcul vite fait, dix ou douze classes ainsi éliminées par regroupement à l’échelon cantonal, trois à quatre millions économisés d’un trait de plume, mesdames, messieurs… Soupirs, protestations étouffées dans la salle. Et le déficit en redoublement pour les élèves qui rateront à cause de la déstabilisation qu’un tel brassage impose ? On ne va quand même pas regrouper des classes de bac ?… Non mais quand même… Ça va aller jusqu’où ?… Elle est où la gauche ?… D’autres qui feuillettent leurs circulaires, ou lisent un journal plié sur leurs genoux, désabusés, ou avec ce supérieur dédain qu’il s’est appliqué à montrer lui-même jusque-là, Aubort… — Nous avons, mes collègues directeurs et moi-même, dit en haut lieu tout le mal que nous pensions de ces mesures sur le plan pédagogique. Mais quand la raison budgétaire l’emporte au Grand Conseil sur toute autre considération, essayez d’évaluer ce que pèsent les inconvénients de classes recomposées et surchargées dans l’esprit de nos élus, la chose à six mois des élections… Bertrand passé par pertes et profits ? Mais Romberg s’est brusquement levé au milieu de la salle, et prend sans attendre la parole. — Modeste proposition à la manière de Jonathan Swift, monsieur le directeur : tant qu’à les éliminer, et si on passait ces classes en sous-effectif par les armes, tout simplement, pour leur apprendre à coûter trop cher ? Je ferais encore remarquer à la droite du Grand Conseil que ce serait autant de futurs chômeurs de moins, parce qu’au train où on bazarde leur formation… Quelques rires, Fillettaz agacé… — Monsieur Romberg, avant que vous ne me coupiez la parole, j’allais inviter l’assemblée à faire d’autres propositions d’économies, mais j’avoue que je n’attendais pas, de votre part en particulier, une idée aussi saugrenue, pour ne pas dire aussi indigne… — Pardon, monsieur le directeur, ce qui est indigne, c’est de payer ses dettes en lésinant à n’en plus finir sur la formation de ses enfants. Que mes collègues d’histoire me détrompent si nécessaire, mais je n’ai jamais vu l’exemple d’une société dépourvue de richesses naturelles qui se soit bien portée d’en avoir usé ainsi… Sous le beau prétexte de ne pas léguer nos dettes à nos enfants, nous allons leur léguer dix ans de retard intellectuel, scientifique, culturel, et nos dettes ! Fillettaz crispé, son crâne nu luisant dans la lumière… — Merci monsieur Romberg, j’en prends bonne note, mais ce n’est ni le lieu ni l’heure du débat politique. Vous pouvez vous rasseoir. Romberg qui ne bouge pas, hiératique, une sorte de flottement de ses membres dans le costume bleu marine trahissant seul l’exaspération… — Non, monsieur le directeur, je ne me rassois pas, je quitte cette assemblée. À un an de la retraite, et quelques minutes après avoir appris le décès d’un de mes élèves, je n’accepte plus d’entendre de telles inepties. — Eh bien je ne vous retiens pas ! Je ne retiens d’ailleurs personne !… Si vous croyez que ça m’amuse, moi, de me retrouver continuellement entre le marteau et l’enclume !… Allez-y, sortez tous, si vous pensez que c’est ainsi qu’on résoudra nos problèmes ! Cramoisi, des pieds à la tête secoué d’une colère prête à exploser – et lui Aubort est en suspens, à demi soulevé sur son siège, comme la plupart autour de lui, scandalisés, murmurants, cherchant autour d’eux qui se lèvera… Trop jeune, déjà convoqué cet après-midi – temporaire… Et Romberg à la porte, la porte qui se referme sans violence, Fillettaz déjà en train d’ordonner à Mme Aguet de ne pas consigner ce « dérapage » dans le procès-verbal, point quatre de l’ordre du jour, manifestations extra muros, c’est fini, tu peux te rasseoir… Inconscient, incompétent, inconsistant, mais qu’y a-t-il en toi, François Aubort, maître de français au Gymnase cantonal Edmond-Gilliard, trente-trois ans, qui résiste ? LA 3A, cet après-midi… Vingt-cinq en première année, vingt et un en deuxième, vingt maintenant, mais cette fois-ci ce n’est plus le redoublement, ou le départ vers une autre formation qui leur ôte un des leurs, c’est un camarade, un ami, une part d’eux-mêmes qui a décidé de s’arracher à eux, sans un mot, mais en leur jetant au visage sa mort affreuse comme un cri impénétrable d’injure, de mépris, de désespoir, d’indifférence, de douleur, de n’importe quoi, et c’est Peut-être bien là le pire… Vingt filles et garçons assis dans une salle depuis douze ou treize ans pour s’entendre répéter, sous toutes les formes imaginables, que leur salut dépend de leur présence en cet endroit, de leur application à se pénétrer de tout ce qui émane du pupitre, du tableau noir et des livres – douze ans jusqu’à ce jour où la mort surgie du dedans les laisse désemparés à leur chaise… Alors il va falloir leur dire quelque chose. Il va falloir leur donner la réponse, la preuve qu’ils attendent, consciemment ou non, et qu’ils sont en droit d’attendre… Trouver donc la phrase, l’idée, le mot qui les aidera à admettre l’inadmissible, à entrevoir un sens dans la plus totale absurdité, ne serait-ce qu’à prendre sans trop de culpabilité la distance indispensable… Rien que ça… Fillettaz d’abord leur parlera, sobre, officiel, au début de la leçon de Meillerat, lequel prendra chez Sénèque, Cicéron ou saint Augustin un passage qui convient, puis ils auront Paccaud, que sa nature généreuse sous l’écorce inspirera, enfin ce sera à lui, Aubort, le représentant de la littérature française, de dire ce qu’il faut… Or voilà deux heures qu’il fouille sa mémoire, et ce qu’elle lui sert est au sens propre abominable… Au chapitre « suicide » ne reviennent que des pensées odieuses en la circonstance, à commencer par la phrase célèbre de Breton : « Le plus beau présent de la vie est la liberté qu’elle vous laisse d’en sortir à votre heure. » Tout aussi détestable l’ironie macabre de Rigaut : « Essayez, si vous pouvez, d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à sa boutonnière ! » Camus à peine plus opportun : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide », du reste Camus serait le premier à convenir que le problème des proches d’un suicidé, pour être vraiment sérieux, n’est pas vraiment philosophique… Rien d’autre, hors quelques locutions incertaines, qu’il ne saurait attribuer à quiconque, parlant de « maladie », de « lâcheté », de « romantisme », toutes pareillement insignifiantes ou insultantes. Du « deuil », de la façon de s’en remettre, rien que de plat ou de cynique. De l’« espérance », deux ou trois formules affirmant qu’il faut s’en défier, sous peine de chute inévitable, et pas moins de l’« optimisme », « fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles ». De la « consolation », que « notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler ». Montaigne tout aussi cruel : « Il n’est aucune si douce consolation en la perte de nos amis que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication »… De la « compassion », rien. De la « sympathie », rien, sinon qu’elle voisine avec l’hypocrisie et la superficialité. Du « pardon », rien. Rien qui convienne non plus de l’« amour » ni de l’« amitié », ou alors ces paroles qui ne sonnent bien que dans la bouche d’un croyant s’adressant à d’autres croyants… Tandis que ne cessent de défiler les sentences parfaites pour ramener à la lucidité tout rêvasseur ayant foi en l’homme, confiant en l’avenir, bassement en paix avec lui-même, et le persuader que rien n’est sûr que la mort, le mensonge, l’erreur, ni ne mérite d’être espéré, admiré, vécu… « Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés »… Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui… « Invoquer la postérité c’est faire un discours aux asticots »… « Rien ne sert d’être vivant, s’il faut qu’on travaille »… « Après le malheur de naître, je n’en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme »…
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