Épisode 7

1285 Words
Les habits gisaient au hasard sur le parquet, vestiges muets d’une nuit consumée par la fièvre des corps. Dans l’obscurité encore tiède, Cora hésitait : voulait-elle simplement reposer ses muscles endoloris, ou se blottir encore contre la chaleur de Byron ? Ce qu’elle ne pouvait ignorer, c’était la différence subtile de cette nuit-là : sous ses mains, Byron s’était montré d’une tendresse inhabituelle, comme s’il avait voulu graver dans sa chair la certitude d’être femme. À l’aube, une voix la tira brusquement du sommeil. Byron se tenait là, impeccable, déjà prêt, le visage impassible malgré l’insomnie de la veille. Ils avaient parlé à voix basse jusqu’à ce que le sommeil les surprenne, juste avant que la lumière ne perce les rideaux. Elle, encore noyée dans le brouillard du réveil, ne comprenait pas la raison de cette hâte. — Déverrouille ton téléphone, dit-il, ton ferme et sec. — Hein… oh, d’accord, répondit-elle, la pensée confuse. Elle s’exécuta et lui tendit l’appareil. Quand il le lui rendit, un détail attira son attention : dans la liste de ses contacts, un nouveau nom — « By » — accompagné d’une photo de profil noire comme une nuit sans lune. Elle posa le téléphone sur la table de chevet et replongea dans un sommeil lourd. Le réveil la rappela brutalement à l’ordre. Byron avait disparu. En vitesse, elle s’habilla et prit le chemin de l’hôpital. Avant de rejoindre le service des urgences, elle fit un détour vers l’unité stérile pour apercevoir, à travers la vitre, le visage de sa mère. Plus d’un mois s’était écoulé depuis l’incendie. Flora Bates vivait encore, mais son corps restait dissimulé sous des pansements, et son esprit errait aux marges de la raison. Faute de moyens, Cora avait dû accepter que sa mère partage la salle avec trois autres malades. À peine l’aperçut-elle que Flora fronça les sourcils. — Tu portes encore cet uniforme ? Tu veux que tout le monde sache que tu es médecin ? Combien de fois dois-je te répéter que je ne veux pas te voir avec ça ? — Maman, je suis stagiaire ici. C’est obligatoire, répondit Cora d’une voix calme. Elle connaissait par cœur ce mépris pour son choix de carrière. La première fois qu’elle avait osé lui montrer cette tenue, Flora l’avait réduite en lambeaux. — Et tu ne m’en as même pas parlé ! insista-t-elle avec amertume. Est-ce que mon avis compte pour toi ? J’aurais mieux fait de t’étouffer à ta naissance ! Cora ravala ses émotions. Elle savait que la souffrance et les traumatismes avaient aiguisé les mots de sa mère comme des lames. Peu importe l’ampleur de sa colère, Flora n’aurait jamais causé une scène publique avant… avant tout cela. Soudain, ses yeux se plissèrent. — Attends… qu’est-ce que tu as là ? D’un geste brusque, Cora porta ses mains à son cou, cachant les marques laissées par Byron. Elle n’avait pas prévu d’affronter ce regard perçant si tôt le matin. — Tu n’as donc aucune retenue ? Pas encore mariée à Eason, et déjà dans son lit ? Le visage de Flora se crispa de dégoût. Sa répulsion pour toute intimité avant le mariage rivalisait avec celle qu’elle nourrissait envers la vocation médicale de Cora. Elle en tenait rancune à un certain Yoris, dont la trahison, survenue avant son union, l’avait poussée à épouser un homme divorcé, déjà père. Sa voix monta, attirant les regards indiscrets. Les passants observaient maintenant Cora comme une fille de mœurs légères. — Maman, je t’en prie… murmura-t-elle, désemparée. Flora restait sa seule famille, et malgré l’humiliation, Cora endurait. Elle n’avait d’autre refuge que le silence — et la chance, mince mais réelle, que sa mère ignore encore la vérité sur Byron. Qui savait ce qu’elle ferait en l’apprenant ? Une infirmière intervint enfin, injectant un sédatif. Flora se détendit, ses lèvres remuant encore : — C’est le châtiment… ma revanche… — Cora, ta mère traverse une phase mentale très fragile. Évite de la contrarier davantage, conseilla Matt d’un ton grave, refermant son stéthoscope après l’examen de Flora. — J’essaierai d’y penser, murmura Cora, abattue. Matt préféra détourner la conversation. — Et ton stage, comment ça se passe ces temps-ci ? En plus d’être le médecin attitré de Flora, il était camarade de promotion de Cora et occupait un poste de chirurgien au First Hospital. — Plutôt bien. Les urgences m’apprennent énormément, répondit-elle. Il esquissa un sourire approbateur. — Le professeur Smith croit dur comme fer que tu deviendras une chirurgienne cardiaque de premier ordre. Tout le monde se souvient encore de cette intervention de remplacement de valve que tu as menée il y a deux ans. Les enseignants en parlent comme d’un cas d’école. À l’ordinaire, les étudiants encore non diplômés se limitaient au rôle d’assistants, même sous la supervision du professeur Smith. Mais Cora n’était pas une étudiante ordinaire. Dotée d’un talent peu commun, elle avait gagné l’estime absolue de son mentor, au point qu’il lui confia la direction d’une opération risquée sur une valve prothétique défaillante. Smith, bien sûr, resta à ses côtés tout au long de la procédure, prêt à intervenir au moindre faux pas. Ce fut inutile : Cora mena l’opération de main de maître. Ce jour-là, elle établit un record — celui de la plus jeune chirurgienne cardiaque du service à réussir une intervention aussi complexe avec un résultat impeccable. Matt, qui tenait alors le rôle de troisième assistant, ne se lassait pas de raconter cette prouesse. — À propos, ajouta-t-il, on a accueilli une nouvelle recrue brillante. Elle a sauté plusieurs classes, décroché un master avant même la fin de ses études secondaires, puis est partie se former à l’étranger. J’aimerais savoir qui, de vous deux, serait le meilleur. L’université de médecine fréquentée par Cora figurait parmi les plus exigeantes du pays. À sa sortie, elle cumulait déjà trois distinctions : candidate au doctorat, docteur en médecine et titulaire du certificat professionnel. Depuis le collège, elle avait gravi les échelons à une vitesse que ses camarades, dont Matt, ne pouvaient qu’admirer. Pourtant, dans l’esprit de Flora, sa fille aurait mieux fait de renoncer à cette voie. Lorsque Cora avait décidé de brûler les étapes pour embrasser la médecine, sa mère s’y était farouchement opposée, et n’avait cédé qu’après l’intervention du père et du frère de la jeune femme. Aujourd’hui, face aux difficultés financières des Lane et à son impossibilité d’aider, Cora se reprochait de ne pas avoir écouté ces mises en garde. Voyant la pâleur de son amie, Matt changea encore de sujet. De retour aux urgences, Cora fut interceptée par Sally, manifestement impatiente de livrer ses nouvelles. — Tu sais quoi ? Le vieux Hansen a rechuté côté cœur. Il est là, en ce moment. — Eason et Mia sont passés le voir ce matin, répondit Cora, sèche. Ce type est un spécialiste pour se faire bien voir… J’aurais dû lui balancer une poubelle sur la tête, tiens. — « Eason le chien », c’est ça ton nouveau surnom pour lui ? demanda Sally, amusée. — Exactement. — Pauvres chiens, marmonna Cora pour elle-même. Elle ne s’attarda pas sur ces ragots. Qu’importe qu’elle ait partagé un lit avec Byron : la proximité de ce dernier avec Eason excluait toute possibilité d’avenir entre eux. En traversant le couloir pour raccompagner un patient dans sa chambre, elle tomba nez à nez avec Mia. Cette dernière se planta devant elle. — Cora, que fais-tu là ? — Ici, c’est un hôpital. Pas ta propriété, rétorqua Cora, sans même ralentir. Mia, pourtant, se déplaça pour lui barrer à nouveau le passage. — Je préfère te prévenir : garde tes distances avec Eason. Ne profite pas de ta blouse blanche pour t’approcher de lui.
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