CHAPITRE III
Sophie, la sœur du poète
Le père de Desforges fait de brillantes affaires dans son superbe magasin de porcelaines de la rue du Roule : « Au Balcon des deux lions blancs » ; mais, très fastueux, il achète une maison à Passy, qu’il installe luxueusement, à côté précisément d’un immeuble habité par M. de Senneval. Chez ce dernier, qui était le père d’un ami de notre héros, se rencontrent un jour le jeune Senneval et la sœur de Desforges. Et voilà un roman qui s’ébauche.
Ma sœur, nommée Sophie, avait douze ans et quelques mois au moment dont j’entretiens mon lecteur. Dès l’âge de neuf ans, la nature lui avait imprimé un cachet de maturité dont on ne reçoit ordinairement l’empreinte dans nos climats qu’à quatorze, quinze ans, et quelquefois plus tard. Il est aisé de juger de l’effet d’une telle précocité sur un tempérament de la trempe du sien. Il en résulta, au physique, qu’à douze ans elle était formée comme une fille de dix-sept ; que rien ne paraissait manquer en elle à tout ce qui constitue une parfaite nubilité ; et, au moral, qu’elle nourrissait intérieurement un vif désir de mettre à profit, le plus tôt possible, les facultés hâtives que la nature avait développées en elle.
Sa taille était moyenne, mais bien prise ; sa figure ardente et spirituelle ; point de traits, mais un charmant ensemble, des cheveux châtain clair, bien placés et en abondance ; la bouche assez petite et très bien meublée, mais de grosses lèvres ; le front ouvert, l’œil ni grand ni petit, mais pénétrant comme celui des lynx ; le nez joli ; le menton en pomme un peu forte, et avancé ; beaucoup de gorge, de beaux bras, la main bien, la peau un peu animée, effet du tempérament sanguin qui était le sien ; une démarche aisée ; le maintien décidé, même un peu libre ; voilà ce qui composait son extérieur.
Un babil spirituel et intarissable ; de la causticité, du despotisme social, c’est-à-dire de l’entêtement dans ses opinions, flatteuse, insinuante ; douée à volonté du précieux don des larmes, et modèle parfait de l’égoïsme.
Voilà ce qu’on pouvait apercevoir de son moral à l’âge où je la peins ; et tout bien pesé, tout bien calculé, il est encore très possible qu’elle ait exercé sur les hommes à passions un long et puissant empire. La suite nous en donnera quelques exemples assez frappants.
Commençons par le premier qui est venu, sans que je m’en doutasse, à ma connaissance, et reportons-nous un moment à notre retour au collège, en sortant de chez M. de Senneval.
Suivant ma coutume, j’avais pris le bras de son fils, et nous cheminions ensemble ; mais, contre la sienne, il était d’une taciturnité dont rien ne pouvait le tirer. J’eus beau lui en demander la cause avec l’opiniâtreté de l’amitié, il m’opposa l’entêtement d’un homme qui veut se taire, et il se tut en effet.
Comme je l’aimais sincèrement, sa mélancolie, qui sembla s’accroître les jours suivants, me causa de véritables alarmes. J’allai jusqu’à lui reprocher, en pleurant, un refroidissement que j’étais sûr de n’avoir point mérité. Il était trop sensible pour tenir plus longtemps contre mes instances, et je puis dire ma douleur.
– Ce soir, me dit-il, après le souper, tandis que tout le monde jouera dans la cour, nous nous glisserons dans la petite cour des boursiers, où il n’y a personne à cette heure-là ; et c’est là que je te dirai tout, puisque tu le veux si absolument. Prends garde seulement, toi qui me reproches mon refroidissement, de te refroidir toi-même quand tu m’auras entendu.
– Impossible.
– Nous verrons.
– Mais si l’on nous voit ensemble, dans ce maudit pays où l’on voit tout en noir et où l’on fait des crimes affreux des liaisons les plus innocentes ?
– Alors, me dit-il, nous prétexterons, d’après les fêtes réciproques que nos parents nous donnent, que nous arrangeons entre nous quelques remerciements en vers dignes de leur être présentés.
– Fort bien imaginé, voilà qui est dit.
Nous ne manquons pas, après le souper, de nous rejoindre comme nous l’avions projeté. Après nous être placés dans un endroit commode et point suspect, je pris la main de Senneval, en attachant mes yeux sur les siens qu’il tenait baissés et dont les longues paupières noires se baignaient insensiblement de larmes involontaires. Très attendri moi-même, je le presse de soulager son cœur en le versant tout entier dans le mien.
– Ô mon ami ! me dit-il enfin, après un long silence et d’une voix entrecoupée, pourquoi ton père est-il venu chez le mien ces jours passés !
Ce peu de mots devait me dire bien des choses ; mais j’étais encore loin du secret que j’allais apprendre.
– Est-ce que sa visite imprévue t’aurait fait de la peine ? lui dis-je avec inquiétude.
– Au contraire, mon ami, elle ne m’a fait que trop de plaisir ; mais je crains bien que ce plaisir ne soit bien longtemps et bien cruellement fatal à mon repos.
– Je ne te comprends pas.
– Ah ! tant pis : j’aimerais mille fois mieux être deviné que forcé de parler moi-même.
– Eh ! qu’as-tu donc à me dire de si alarmant ? lui dis-je tout ému.
– Écoute, me répondit-il avec une sorte de fermeté, nous n’avons qu’un instant à causer ensemble, profitons-en. Était-il seul, ton père, quand il est venu nous visiter ?
– Il était avec ma sœur.
– Et tu ne devines pas sur-le-champ que je n’ai pu voir ta charmante sœur sans éprouver un sentiment absolument neuf pour moi ?
– Tu serais amoureux de Sophie, mon ami ?
– Je l’adore, je ne vis plus que pour elle. Vois si l’amant de la sœur ne doit plus être l’ami du frère.
– Eh ! pourquoi donc, mon cher Senneval ? m’écriai-je en l’embrassant avec transport ; que pouvais-tu craindre de moi ? Le penchant qui t’entraîne vers elle n’est-il pas un lien de plus entre nous ?
– Digne ami !… Mais ce penchant sera-t-il partagé ? Il ne suffit pas que le frère me pardonne, il faut que la sœur m’aime.
– Il est possible, lui dis-je, que la même sympathie qui me parla pour toi se fasse entendre aussi à un cœur formé du même sang que celui de ton ami. Au reste, c’est demain mercredi : je dois, suivant ma coutume, aller dîner chez mon père. Elle demeure maintenant à la maison : je la verrai ; je lui parlerai, de la dernière fête, et je tâcherai de pénétrer adroitement dans sa pensée.
Senneval ne trouva pas de voix pour me répondre ; il ne put que se jeter à mon cou et me serrer étroitement contre son cœur. J’entendis ce langage, je lui rendis la pareille ; et la crainte d’être remarqués absents nous força à nous séparer. Nous rentrâmes l’un après l’autre dans la grande cour, et l’on ne s’aperçut de rien.
Il m’engageait à lui pardonner, ce sensible jeune homme ; il ignorait que je l’avais devancé dans la carrière de l’amour. Oui, malgré notre intimité, il est très vrai que je n’avais jamais osé lui parler de Manon.
La raison de ce silence étrange, dans l’âge surtout de l’indiscrétion, ne m’a jamais été bien connue. J’avais eu bien souvent envie de le rompre ; je ne sais quoi, au moment de parler, m’avait toujours retenu ; et cependant, je l’avoue à ma honte, mais il est de fait que, dans un âge plus avancé, la discrétion ne fut pas toujours au rang de mes vertus, quoique je sentisse malgré moi qu’elle était un de mes premiers devoirs ; mais, comme je n’ai pas à reprocher à ma loquacité d’avoir fait beaucoup de victimes, je demande grâce pour un péché trop commun de nos jours pour que je ne puisse pas m’assurer que je suis comme perdu dans la foule des pécheurs.
Quoi qu’il en soit, maître du secret de mon ami, je continuai quelque temps encore à l’être du mien, et le nom de ma jeune amie ne fut prononcé que lorsque nos malheurs me firent sentir le besoin d’un confident.
Le lendemain, je vis dans ses yeux plus calmes que sa nuit avait été moins agitée que les précédentes : le baume de l’espoir avait coulé dans ses veines et rafraîchi son sang. Ô doux espoir ! précieux et peut-être seul consolateur de l’homme dans toutes les adversités qui l’assiègent sans cesse et sous toutes les formes, c’est en amour surtout que ton charme céleste se fait sentir, et l’amant qui espère le bonheur pourrait bien être plus heureux que celui qui l’a déjà obtenu.
Nous trouvâmes facilement le moyen, dans la matinée, de nous entretenir de la grande affaire. Senneval ne croyait jamais avoir assez dit, et mon amitié ne se rebutait pas de l’entendre répéter mille fois la même chose. Les amants ont grand besoin de cette complaisance, et je regarde comme une espèce de crime de la leur refuser.
Enfin, à onze heures, ma bonne Catherine arrive et remet un billet à Lagrange, qui, après l’avoir lu, répond :
– Cela suffit, ma bonne ; bien des respects à madame et à toute la chère famille.
Il aimait beaucoup la famille, l’abbé Lagrange.
Je demande en chemin à Catherine ce que c’était que ce billet ; elle me dit qu’elle n’en savait rien ; mais qu’elle croyait, pourtant que c’était pour demander à mon maître la permission de me garder à la maison jusqu’au lendemain au soir.
Je ne fus nullement fâché de l’aventure, et lui demandai le pourquoi. Elle l’ignorait, et je cessai mes questions d’autant mieux qu’ayant l’air instruite, elle avait en même temps celui de quelqu’un qui se tait parce qu’on lui a recommandé le secret.
– Vous le saurez à la maison, me dit-elle ; on vous le dira, soyez tranquille.
J’étais doublement content de cette prolongation de séjour. D’abord, je le dis franchement, j’ai toujours mieux aimé la maison paternelle que le collège, et ensuite je sentais que j’aurais plus de temps pour causer avec ma sœur.
Tout en cheminant, je fouille dans ma poche et j’y trouve un papier que je ne savais pas y être. Je l’ouvre : c’était l’écriture de Senneval. Dans une lettre non cachetée, adressée à ma sœur, était un petit billet pour moi, conçu en termes très laconiques ; les voici tous deux :
« Mon ami, je suis un imbécile d’user de subterfuge pour te donner cet écrit ; mais je suis amoureux, c’est tout dire. Fais de l’épître l’usage que tu jugeras convenable. Ton ami S… »
Il avait adroitement glissé son chiffon de papier dans ma poche en m’embrassant au moment de mon départ, plutôt que de me le donner courageusement. Puisque je lui promettais mes soins auprès de Sophie, je pouvais bien me charger d’une lettre.
Mais c’est une vérité qu’après les gens d’esprit, il n’y a rien de si bête que les amoureux. Voyons le style du nôtre à son adorable :
« Adorable Sophie – adorable : tout juste, je m’y attendais – j’avais cru jusqu’ici que mon cœur n’était fait que pour l’amitié ; votre aimable frère – bien sensible à votre politesse, monsieur l’amoureux – votre aimable frère le possédait tout entier à ce titre. J’ai vu sa charmante sœur un seul instant, et cet instant m’a convaincu que mon cœur était fait pour l’amour. C’était dans la même famille qu’il était destiné à trouver l’emploi de tous les sentiments dont il est susceptible. Puisse la même sympathie qui parla pour moi à l’âme du frère faire entendre aussi sa voix à l’adorable sœur. Mon ami paraît approuver un amour qu’il eût en vain combattu. Il veut bien être mon confident ; consentirez-vous à en faire le vôtre ? C’est de son retour et de votre réponse que j’attends la vie ou la mort.
S… »
Je ne fus pas très mécontent de cette épître, quoique épître d’amoureux. Elle me débarrassait d’un aveu assez pénible. Je n’avais qu’à la cacheter et la remettre à son adresse, sans avoir l’air d’en savoir le contenu. D’elle-même elle conduisait à une explication et sollicitait une réponse dont je devais seul être chargé. Je m’arrêtai à ce parti. Me voilà donc armé d’un joli petit caducée. Ah ! que ne ferait-on pas pour une sœur et un ami !
Desforges remet donc la lettre à sa sœur, avec la plus grande discrétion ; et celle-ci, dès le lendemain, lui confiait une réponse.
Je sortis enfin de l’espèce de stupeur où Sophie m’avait laissé, et je me mis à examiner le papier qu’elle m’avait remis. J’avais pensé d’abord que c’était la lettre même de Senneval qu’elle me rendait après l’avoir lue, très offensée de sa témérité. Bon Dieu ! que j’étais loin de compte ! Je reconnais sur la suscription l’écriture de ma sœur et le nom de mon ami. Le cachet n’était que volant, ce qui me semblait me donner la permission de lire : c’est ce que je fis, en m’enfonçant dans le bois de peur de surprise. La lettre était conçue en ces termes curieux :
« Monsieur, ce début est trop froid, cher amant ; vous ne l’êtes pas encore : eh ! qui sait si vous daignerez l’être jamais ! Ô vous donc, jeune homme charmant, je ne puis vous refuser ce nom sans outrager mon jugement et la vérité, apprenez un secret que je n’ai pas eu un seul instant le dessein de vous taire. Je vous ai vu et je vous aime. Je ne puis vous en dire davantage en ce moment ; et que pourrais-je vous dire de plus ? Ce mot je vous aime ne contient-il pas tout ce que vous avez besoin d’entendre, si vous vous sentez disposé à me payer de retour ? N’en dit-il pas mille fois trop, si votre cœur est resté aussi froid à ma vue que le mien s’est rempli de flamme à la vôtre ? C’est ce que votre réponse apprendra à la sensible et impatiente Sophie. »