Chapitre 3
Le break du lieutenant Fortin venait en effet de s’arrêter dans la cour de la gendarmerie. Mary ouvrit la portière et se glissa dans la voiture :
— Alors?
— J’ai fait comme tu m’as dit, fit Fortin. j’ai attendu que les groupes se disloquent, puis j’ai filoché l’excité.
— Tu veux parler de Bernard?
— Ouais. Franchement, il n’est pas fute-fute ce mec! Il a foncé directo à Plouider.
— Tu attendais quoi? Qu’il aille chez lui?
— Ben, plutôt, oui. Il habite Guissény, une jolie maison récente, toute en pierres de taille. J’aime autant te dire que ça a dû lui coûter bonbon!
— Comment sais-tu ça?
— C’est que, quand il a quitté Plouider, j’ai continué la filoche. Sa bobonne l’attendait devant la porte, une grosse moche, l’air pas commode.
Mary recadra le lieutenant qui avait tendance à s’égarer.
— Où est-il allé à Plouider?
— Dans une ferme. Il est rentré dans la cour, et puis dans la maison. J’ai dû continuer pour ne pas me faire repérer.
— Tu n’as vu personne?
— Non. Je me suis planqué à plus de trois cents mètres de là, sur une sorte de butte, et j’ai maté à la jumelle. J’ai simplement vu Bernard en sortir et, avant de franchir le seuil, il a regardé à droite et à gauche, comme s’il avait les jetons qu’on le voie là.
— Ensuite, tu l’as filoché jusqu’à chez lui.
— Exact.
— C’est tout ce que tu as à me dire?
— Ah non! fit le lieutenant. J’oubliais, j’ai demandé à une brave dame qui passait sur la route comment s’appelait la propriété. C’est vachement original : Ker Maria.
— En effet, dit Mary. Il doit bien y avoir dix mille baraques qui portent ce nom en Bretagne.
— Tant qu’à faire, dit Fortin, je lui ai aussi demandé si c’était là qu’habitaient monsieur et madame Abgrall.
— Qui est ce monsieur Abgrall?
— Je n’en sais rien, fit Fortin. Il y en a plein l’annuaire, des Abgrall. Mais pas à Ker Maria. À Ker Maria, c’est une certaine veuve Charraz…
— Ah ah! dit Mary Lester en tapant sur la cuisse de son coéquipier, bon boulot mon petit bonhomme! En route, allons voir ça tout de suite.
— C’est pas pour te contrarier, dit Fortin en tapant sur sa montre, mais tu as vu l’heure?
— On s’en fout de l’heure, on ne va pas faire une visite protocolaire.
— Non, mais l’heure de la basse mer approche et l’épave du bateau pétardé ne va pas tarder à être accessible. M’enfin, si tu préfères aller voir la veuve Charraz…
— Non, tu as raison! Où avais-je la tête? Le bateau d’abord. File, on va aller visiter cette épave.
Ils revinrent vers la petite anse où la mer s’était retirée; les gendarmes avaient condamné l’accès à la grève par un ruban symbolique en plastique rouge et blanc tenu par des piquets. Deux hommes en combinaison blanche s’affairaient sur le bateau coupé en deux tandis que quelques curieux, parmi lesquels le malheureux propriétaire, Pierre Lefaucheux, attendaient que les gendarmes libèrent le site pour aller y voir de plus près.
Mary et Fortin se glissèrent sous le ruban et, au passage, l’un des gendarmes qui avait reconnu Mary lui dit :
— Les gars du labo sont là.
Mary le remercia d’un signe de tête et elle entendit vaguement protester le propriétaire du bateau qui demandait :
— Qui sont ces gens? Et pourquoi ont-ils le droit d’aller là-bas?
Elle ne se retourna même pas, et marcha vers l’épave à grandes enjambées sur le sable humide.
Les deux hommes du labo avaient revêtu une combinaison blanche en plastique léger, et ils portaient des gants de chirurgien. Mary se présenta :
— Capitaine Lester, police nationale.
Ils levèrent à peine la tête, lui firent un signe vaguement poli et continuèrent leurs investigations avec une indifférence marquée, prenant des photos, des mesures, prélevant des fragments de plastique à fin d’analyse.
Mary fit le tour de l’épave. C’était un pêche promenade de cinq à six mètres de long — maintenant qu’il était coupé en deux on avait du mal à imaginer sa taille initiale — avec une petite cabine dans laquelle deux personnes pouvaient dormir et une plage arrière bien dégagée.
Le moteur, un Yanmar Diesel, s’était complètement désolidarisé de la coque et gisait à demi enfoncé dans le sable.
La coque, littéralement coupée en deux, ne tenait plus que par quelques fragments de plastique.
— Ce coup-ci, dit Fortin, il aura du mal à le réparer!
Voyant que les techniciens ne s’occupaient pas d’elle, Mary préleva, elle aussi, quelques débris calcinés par l’explosion et les enferma dans une pochette transparente qu’elle confia à Fortin :
— Tiens, ne perds pas ça!
Les techniciens en avaient fini, ils ramassaient leur matériel.
— Eh bien, Messieurs? demanda Mary.
— Un de plus, dit l’un d’entre eux.
— Pourquoi? Vous avez souvent vu des bateaux de plaisance exploser de la sorte?
— Non, dit le technicien en faisant glisser ses gants de latex fin. On pourra dire que, cette fois-ci, le renard a innové! Le coup de la dynamite, il ne nous l’avait pas encore fait.
— De dynamite, dites-vous?
— De dynamite, de cheddite, de pentrite, de plastic ou d’autre chose encore. Il y a le choix et on ne pourra se prononcer avec certitude qu’après analyse. On peut quand même dire que la charge a été placée au niveau du moteur, ce qui explique que celui-ci ait été ainsi projeté hors de son berceau.
— Est-ce que cette explosion aurait pu être produite par une grenade?
— Une grenade? Sûrement pas! L’épave aurait été criblée d’éclats.
— Vous êtes formel?
— Sur ce point, oui. Et une grenade aurait explosé dans le bateau, tandis que la charge d’explosif a été placée à l’extérieur.
— Vous êtes sûr?
— Et comment, dit le technicien en prenant son compagnon à témoin, hein Bébert qu’on en a vu des bateau grenadés de l’intérieur, et d’autres pétardés de l’extérieur. On sait encore faire la différence.
— Sûr, confirma l’autre avec un laconisme exemplaire.
Mary les remercia et remonta la grève, Fortin sur les talons. Le flash d’un appareil photo les cueillit, puis un autre, et un autre encore. Plusieurs journalistes se pressaient, maintenus avec peine derrière la barrière symbolique par les deux gendarmes.
Les questions fusèrent :
— Capitaine Lester, que pensez-vous de ce nouveau sabotage?
Elle s’arrêta et regarda le jeune homme qui lui avait posé cette question.
— Ce que j’en pense, dit-elle, c’est que c’est déplorable. Monsieur Lefaucheux a perdu son bateau et il aurait pu perdre plus encore s’il avait été à bord.
— Avez-vous une piste?
— Pourquoi vous a-t-on détachée à Kerlaouen?
— Est-ce à cause de l’incapacité de la gendarmerie à résoudre le problème?
— Comment se passent vos relations avec les gendarmes?
— Oh là! dit-elle, pas tous en même temps! Mes relations avec les gendarmes sont excellentes. L’adjudant-chef Bézuquet a recueilli nombre d’éléments très intéressants que nous allons maintenant exploiter. Notre collaboration est totale.
— À quand une arrestation?
— Oui, quand allez-vous arrêter le renard?
— Nous arrêterons le coupable dès qu’il y aura des preuves matérielles de sa culpabilité. Des preuves matérielles, insista-t-elle, parce qu’en France, on n’arrête pas les gens sur de simples rumeurs.
— En France je ne sais pas, persifla le jeune journaliste, mais ici on n’arrête jamais personne!
Elle ne répondit pas à la provocation. Indiquant l’épave, elle dit :
— Maintenant vous pouvez y aller.
La demi-douzaine de journalistes descendit sur la grève tandis que Mary et Fortin remontaient dans leur voiture. Comme ils démarraient, une camionnette de FR 3 arriva à fond de train, soulevant la poussière du chemin.
— Roule! ordonna Mary.
Elle n’avait aucune envie de répondre aux questions des journalistes de télévision.
— Où va-t-on? demanda Fortin.
— À Ker Maria.
Fortin ne fit pas de commentaires. Pendant quelques minutes ils suivirent des petits chemins bordés de haies et de murets de pierres sèches, puis le lieutenant arrêta son break devant une entrée de ferme ouverte entre deux piliers de pierre de taille.
— C’est là, dit-il.
La cour de l’exploitation agricole comportait plusieurs constructions qui avaient dû être bâties au fur et à mesure des besoins.
La plus petite maison, qui devait aussi être la plus ancienne, n’avait pas d’étage. C’était une de ces bâtisses tout en longueur que les agents immobiliers ont baptisées « longères », le mot leur paraissant plus attractif pour les « investisseurs ».
D’autres bâtiments plus importants étaient clos par de hautes portes à doubles battants et, dans le fond, un grand hangar agricole ouvert à tous les vents abritait deux tracteurs, des remorques agricoles et un entassement de cagettes en bois déroulé en attente de la prochaine récolte d’artichauts et de choux-fleurs.
— Entre donc, ordonna Mary.
Le break franchit l’entrée de la ferme et s’arrêta dans une cour bitumée.
Mary et Fortin en sortirent tandis qu’un bâtard de haute taille, à la gueule patibulaire, les contournait en grondant sourdement pour prendre leur sillage. Fortin, sur ses gardes, le regarda d’un œil mauvais, prêt à lui faire tâter de son « 46 fillette » si l’animal devenait trop entreprenant.
Le corniaud avait la mine sournoise d’un animal plus habitué aux coups de pied au derrière qu’aux caresses. D’expérience il parut sentir le danger car, tout en continuant de gronder, il se tint prudemment à distance.
La porte d’entrée de la longère était vitrée dans sa partie supérieure. Mary frappa au carreau et, au bout d’un moment, le haut de cette porte s’ouvrit.
C’était une de ces huisseries dite « à lucet » ou « hollandaise » dont le haut s’ouvre comme une fenêtre alors que le bas reste clos. Le visage ridé d’une vieille femme apparut, un visage dur, au regard méfiant.
— C’est pourquoi? grinça-t-elle.
Mary sortit sa carte et la lui présenta :
— Capitaine Lester, police nationale.
La vieille examina longuement le document, le visage pincé, et eut un mouvement de tête qui signifiait : « Et alors? »
— Nous voudrions voir maître Charraz, dit Mary.
— L’est pas là, laissa tomber la vieille, la main sur la fenêtre, prête à rabattre le battant pour mettre un terme à la conversation.
Mary s’accouda à la porte pour l’empêcher de la refermer et demanda :
— Où est-il?
Elle leva les yeux au plafond :
— Est-ce que je sais?
— Il habite bien ici?
— Des fois…
— Et les autres fois?
Elle haussa les épaules d’un air évasif et répéta :
— Est-ce que je sais? Il va, il vient…
— Il s’occupe de la ferme?
Elle secoua la tête négativement.
Mener un interrogatoire de cette façon, c’était pas de la tarte. Mary comprenait mieux, à présent, le désarroi de l’adjudant-chef Bézuquet. Si cette bonne dame était un échantillon représentatif de la population kerlaouenaise — et elle n’avait aucune raison d’en douter ayant un peu fréquenté la veuve Morvan — obtenir des renseignements ressortait de l’exploit.
Dans la vie, ça ne se passe pas toujours comme on l’enseigne à l’école de police. Les instructeurs devraient parfois plonger en France profonde…
Mary changea son fusil d’épaule :
— Connaissez-vous monsieur Bernard?
— Non.
— Il est venu ici voici deux heures.
— J’ai vu personne.
— Il est entré dans cette cour avec sa voiture voici deux heures, redit Mary.
Et la vieille redit sur le même ton :
— J’ai vu personne.
— Il est entré dans un des bâtiments, là — elle montrait les constructions aux portes de grange — et il est resté vingt minutes.
Sans s’émouvoir la vieille redit pour la troisième fois :
— J’ai vu personne.
On la sentait capable de répéter cette phrase toute la nuit s’il en était besoin. Mary Lester avait autre chose à faire que questionner un répondeur automatique. Elle essaya tout de même :
— Qui est-ce qui habite ici en dehors de maître Charraz et vous?
— Personne.
Mary soupira :
— Bien. Merci Madame.
La vieille ne répondit pas et ferma la partie mobile de sa porte. Mais Mary sentit le poids de son regard inquisiteur derrière les petits carreaux jusqu’à ce que le break Renault de Fortin ait franchi les limites de la propriété.
— Ça me rappelle un western spaghetti, dit Fortin, Mon nom est personne.
— Il y avait pourtant quelqu’un pour accueillir notre ami Bernard? demanda Mary.
— Probable, dit Fortin, je sais qu’il n’est pas fin ce Bernard, mais il n’est tout de même pas resté trois-quarts d’heure à parler tout seul.
— Mène-moi où tu étais lorsque tu l’as vu sortir, ordonna Mary.
Le break tourna à gauche, puis à gauche encore. La route montait. Puis la voiture s’arrêta derrière un bloc de rocher qui sortait de la terre comme un croc.
— C’est là, dit Fortin.
Une touffe d’arbrisseaux avait poussé tout contre le bloc qui était fendu en son milieu. De cet endroit, on surplombait la ferme et on avait une vue d’ensemble des lieux. Fortin tendit ses jumelles à Mary qui les régla et examina soigneusement les bâtiments.
À part le chien qui traînait sa misère dans la cour et des corneilles qui se disputaient sur le carré de cheminée, il n’y avait âme qui vive. Elle rabaissa les jumelles.
— Rien ne bouge, dit-elle.
Elle regarda Fortin :
— Tu ne penses pas qu’il y aurait de la place, dans ces granges, pour garer un gros 4 x 4?
— Un ou plusieurs, dit Fortin. Qu’est-ce qu’on fait? On reste attendre qu’il sorte?
— Non, dit Mary, il y a mieux à faire. Maintenant que Charraz sait que nous sommes sur sa piste, il ne va plus bouger. Il serait trop heureux de nous faire poireauter là… Viens!
Où va-t-on? demanda Fortin.
— À la gendarmerie!