Kieran
Le vent souffle entre les arbres, créant un murmure de plus en plus pressant, comme si la forêt elle-même retenait son souffle, attendant le moment fatidique. Je me tiens là, face à Léon et aux autres loups-garous, le cœur battant à tout rompre. Chaque fibre de mon corps vibre sous la tension de l’instant. Je sens la bête en moi rugir, cherchant à prendre le contrôle, mais si je la laisse faire, tout sera perdu. Je dois rester maître de moi-même. Plus que jamais.
Léon est en retrait, l’air détendu, mais un sourire carnassier flotte sur ses lèvres. Il est à l’aise dans ce monde, dans cette confrontation, tandis que moi, je suis sur le fil du rasoir. La pleine lune brille dans le ciel, implacable, et je ressens son influence comme un poids sur mes épaules, une pression qui grandit à mesure que la confrontation se prolonge.
Derrière moi, Amy reste immobile, inquiète mais déterminée. Sa présence est un ancrage, une force qui m’empêche de basculer dans la folie de la transformation. Elle croit en moi, même face à cette menace. Et c’est tout ce dont j’ai besoin pour ne pas sombrer.
— C’est amusant de te voir essayer, Kieran, dit Léon d’une voix molle, comme s’il parlait à un enfant. Tu crois que tu peux encore choisir ? Tu ne fais que lutter contre une nature plus grande que toi.
Je serre les poings. La douleur familière de la bête se manifeste dans mes entrailles, un feu brûlant sous ma peau. Mes griffes menacent d’émerger, l’adrénaline afflue dans mes veines, et chaque seconde qui passe me rapproche un peu plus de la transformation. Mais au fond de moi, je ressens autre chose. Une force qui n’a rien à voir avec la violence aveugle des créatures de la nuit. Une force calme, douloureuse dans sa simplicité. Celle de choisir. De ne pas devenir ce que je déteste.
— Tu te trompes, Léon, dis-je, la voix plus basse, plus posée. Ce n’est pas la nature qui me définit. C’est ce que je choisis de faire de ma vie.
Je tourne légèrement la tête vers Amy. Son regard est un mélange d’inquiétude et de certitude. Elle sait ce que je suis, ce que je pourrais devenir. Mais elle est toujours là.
— C’est ce que nous choisissons, ensemble, j’ajoute.
Léon éclate de rire. Un rire déchirant qui résonne entre les arbres.
— Ensemble, hein ? Et tu penses qu’elle te sauvera ? Qu’elle peut te sauver de ce que tu es ?
Il se tourne vers Amy, un sourire mauvais aux lèvres.
— Pauvre petite humaine. Tu n’as aucune idée de ce que tu fais, et encore moins de ce que tu es sur le point de subir.
Amy recule d’un pas, mais ne baisse pas les yeux.
— Je sais ce que je fais, Léon, dit-elle d’une voix ferme. Et je sais que Kieran est plus que ce que tu veux qu’il devienne.
Les autres loups-garous, tapis dans l’ombre, attendent un signe de leur chef. Léon prend son temps. Il savoure la situation. Ses yeux brillent de plus en plus intensément.
Je sens la colère monter en moi, mais je la repousse. Pas maintenant.
Léon fait un pas en avant.
— Tu veux la sauver, Kieran ?
Il lève les mains, comme un prophète annonçant une vérité absolue.
— Alors tu feras un choix. Un seul choix.
Mon cœur se serre. Ce ton… Cette façon de jouer avec mes nerfs… C’est un piège. Il sait exactement comment appuyer sur mes failles, comment manipuler mes émotions.
— Tu sais très bien que je pourrais te détruire en un instant, n’est-ce pas ? continue-t-il, sa voix douce comme du poison. Mais je vais te donner une chance.
Il marque une pause, me laissant suffoquer sous l’attente.
— Choisis bien, Kieran. Si tu me rejoins, si tu acceptes ce que tu es vraiment, la bête, le loup-garou… je t’épargnerai. Je t’offrirai une place parmi les miens. Mais si tu continues à lutter…
Il fait un geste vers les autres loups. L’air devient plus lourd, comme chargé d’électricité.
— … alors tu perdras tout.
Le vent se lève brusquement, glissant entre les branches, sifflant à mes oreilles.
Je tourne mon regard vers Amy. Elle n’a pas prononcé un mot, mais je lis la peur dans ses yeux. Elle a peur pour moi. De ce que je pourrais devenir. Mais plus encore, de ce que cela signifie pour nous.
Léon me fixe, patient.
J’inspire lentement.
Et je décide.
— Je choisis, dis-je d’une voix ferme.
Léon plisse les yeux.
— Je choisis de ne pas te suivre.
Les mots résonnent comme un coup de tonnerre.
— Je choisis de ne pas devenir ce que tu veux que je sois.
Mon sang brûle dans mes veines. La bête en moi hurle de rage, blessée dans son orgueil. Mais je la maintiens en cage.
Léon s’avance encore. Cette fois, il n’a plus ce sourire assuré.
— Tu penses vraiment pouvoir me résister ?
Je le fixe sans ciller.
— Oui, je le crois.
Je me tourne vers Amy.
— Et je ne te laisserai pas dans l’ombre.
À ces mots, la tension atteint son paroxysme.
Les loups derrière Léon se redressent, prêts à attaquer.
Mais alors, quelque chose change.
L’air se déchire sous un grondement profond. Une force nouvelle, plus grande encore que la meute de Léon, fait vibrer le sol sous mes pieds.
La forêt retient son souffle.
L’avenir repose désormais sur un fil tendu.