« Cher Georges », Jean JAUNIAUX

996 Words
« Cher Georges » Jean Jauniaux Cher Georges, Nous n’avons pas pour habitude de nous écrire. C’est le moins que l’on puisse dire… Les haines familiales qui se perpétuent entre générations ne contribuent pas au développement de dialogues paisibles et harmonieux. Mais, tant pis ! Je me résous à t’écrire au risque de t’entendre dire que ma démarche constitue un signe évident de faiblesse coupable, ou recèle une de ces traîtrises dont je serais coutumier, ou encore qu’elle représente, à tes yeux de paladin des temps modernes, une veulerie habituelle de mes congénères que d’anciennes croisades auraient dû éradiquer faute de pouvoir les évangéliser… Tant pis ! C’est à ce risque que je t’envoie ce courrier. Nous sommes à la veille du combat. Si je prends la plume, ce n’est pas pour rabâcher des histoires anciennes : tu en as une vision tellement approximative. Et puis, elles sont trop complexes pour que, le temps nous manque, nous puissions venir à bout de leur étude et de leur compréhension. Je suis un utopiste : cette missive deviendra peut-être la première d’une longue série si elle aboutit à une paix entre nos visions du monde. Sinon, elle ira rejoindre, dans quelque livre d’histoire, – si les flammes ne les ont pas entre-temps réduites en cendres (et la lettre… et l’histoire…) – les rayons poussiéreux d’une bibliothèque incertaine… Celle-là même que nous aurions dû, toi et moi, fréquenter avec davantage d’assiduité… Mais je m’égare. Je m’égare. Je te hante nuit et jour. Demain, dimanche de La Trinité, date fixée à jamais au calendrier de ta belliqueuse déraison… tu vas enfin me combattre. Jamais la perspective de renoncer à la guerre ne t’a effleuré, même du souffle ouaté d’une aile d’ange, même d’une écharpe de lumière mauve, comme on en voit certains matins tracer une ligne à l’horizon qui éveille le jour à l’Orient et l’endort dans les draps du ciel, à l’Ouest qui, tu en conviendras, trace un seul et unique chemin de lumière… Je m’égare encore… La digression est un défaut propre à nos contrées… Renoncer au combat : tu te l’interdis. Le poids de ton orgueil, l’aveuglement de ta soi-disant « mission », la démente nécessité de la « croisade » que tu crois devoir mener à tout prix, à tout jamais, à tout va, ont détruit les lointaines rêveries de ton enfance quand tu jouais au cow-boy sur un cheval de bois… Avant les combats, nous n’avons jamais pensé à nous parler, à nous rencontrer, à tenter de nous comprendre. Non ! Nous passons l’année et nos jours et nos nuits, à fourbir des armes, à gonfler nos muscles, à nous invectiver par messagers interposés, à exciter la ferveur de nos troupes… Enfin… ceci ne concerne que toi : même si tu ne veux pas l’admettre, j’ai toujours combattu seul… Tandis que toi, tu disposes à profusion d’hommes et de femmes habiles, audacieux, formés, entraînés, nombreux, organisés… Pendant que je panse les plaies que des combats passés ont laissées sur ma vieille carcasse, toi tu galvanises tes troupes. Tu convaincs les sceptiques. Tu assourdis les contradicteurs. Tu rassures les timorés. Et puis, tu souris aux caméras dont tu apaises l’insatiable curiosité… Du fond de ma tanière, dont tu me feras sortir au jour dit du dimanche de La Trinité, j’observe cette agitation fébrile… Pour me donner du courage, je gesticule, je grimace, je donne de la voix, je souffle le chaud et le froid. Et le bon peuple vocifère, crie, hurle, me hait… ton peuple, bien sûr. Enfin, je veux dire : ton armée, tes soldats… car est-ce cela un peuple, en rangs, en uniformes ? Tu le sais. C’est écrit. Tu gagnes toujours. Les trophées des victoires anciennes encombrent même les chansons folkloriques qui résonnent dans le cœur de tes soldats, tes chinchins comme tu les nommes. Je m’incline. Je me suis incliné chaque fois… Le Bien l’emporte sur le Mal, dis-tu après chaque affrontement… « Vade retro Satanas ! » clames-tu en élevant haut dans le ciel, les lambeaux arrachés à ma carcasse trouée de toutes parts, dont il ne restera bientôt plus assez de peau pour que tes chevaliers puissent encore y enfoncer les glaives sanglants qu’ils brandissent maintenant, faces grimaçantes d’enfants soulagés d’avoir survécu. Et tu gagnes chaque fois. C’est la loi de l’histoire, dis-tu. Il faut respecter les vieilles traditions. Demain, le combat devrait commencer… Mais, lorsque cette lettre te parviendra, il sera encore temps que tu médites ce qu’à présent je vais te dire… Jamais je ne t’ai vu, à la veille du combat, te répandre autant que cette année : te saouler de mots (tu ne bois plus, n’est-ce pas ?), de déclarations tonitruantes, comme si tu ne voulais pas entendre cette petite voix intérieure qui te fait douter, la nuit, de la légitimité du lendemain. Tu sais… ce doute qui te gagne, soudain, au détour d’une phrase, quand tu vois tous ces regards rivés sur toi, qui boivent tes paroles, « la bonne parole » a-t-on pu lire… ! Tu sais… ce doute qui t’éveille en sursaut, ce doute qui tourmente les moments les plus anodins de la vie, quand tu te promènes dans les senteurs du matin, quand tu rêves assis dans une barque paisible au milieu d’un lac poissonneux… Ce doute te hante depuis que tu as été élu et que tu aurais préféré jeter le gant, avouer que tu n’étais pas à la hauteur… C’est une responsabilité tellement lourde… et tout ce bon peuple qui attend, qui frémit, qui bruisse derrière la porte, qui accompagne chacun de tes pas, « Alors, Georges ! Prêt pour le combat ? », que de fois as-tu entendu cette injonction. Que de fois as-tu été tenté d’avouer que tu es dépassé par les événements… Alors, Georges, avant que tu n’ouvres les hostilités, au moment où tu liras cette lettre que des conseillers zélés t’apporteront au saut du lit, je voudrais que tu entrevoies une hypothèse à laquelle, je le sais, tu n’as jamais été insensible, même si tu l’enfouissais, à chacun de ses surgissements, dans les replis avides d’oubli de ta pauvre âme fragile… : Et si, cette fois-ci, on ne se battait pas ? Si on se tournait vers la foule rassemblée, toi fringant et fier, moi hirsute et épuisé, pour les inviter à fêter l’utopie… Je vois déjà une escorte bigarrée nous mener en triomphe vers le beffroi déguisé en minaret… Mais, je rêve… À demain, peut-être, cher Georges. Signé : Le Dragon Note : À Mons, petite ville du Hainaut en Belgique, Saint Georges secondé par des « chinchins », terrasse un Dragon de carton, lors d’un combat folklorique dit du « Lumeçon ». Ce combat, qui voit depuis toujours la victoire du paladin sur le dragon, se tient rituellement le dimanche de La Trinité, sur la Grand-Place.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD