Cela fait désormais trois semaines que mon père et ses hommes ont disparu. En dépit de recherches intensives, nous demeurons au point mort. Peut-être aurais-je dû écouter Amed ; cela nous aurait sans doute épargné bien des tracas... et un temps précieux. Quelques jours à peine après leur disparition, des royaumes autrefois considérés comme des alliés ont trahi leur serment et se sont retournés contre nous. Profitant de l'instabilité, ils ont tenté une invasion déguisée, un véritable coup d'État. Mais il semble qu'ils nous aient profondément sous-estimés. Dans un élan de colère, je balaie d'un revers de main tout ce qui encombre le bureau. Nous avons quadrillé presque l'intégralité des terres du royaume, ainsi que celles des environs. Ils n'ont pu franchir les frontières sans que je ne le sache. Par conséquent, ils doivent forcément se trouver encore dans les parages. Mais où ?
Les mains appuyées sur la table, je laisse mon regard glisser vers la grande carte étendue au sol. Mes sourcils se froncent aussitôt. Je décroche le téléphone fixe avec précipitation.
Quel imbécile j'ai été !
— Allô ? Amed, dans mon bureau. Immédiatement.
Je raccroche, puis passe une main lasse sur mon visage. Nous avons cherché au mauvais endroit depuis le début. Des coups secs résonnent contre la porte, avant qu'elle ne s'ouvre sur Amed, mon bras droit. Il referme doucement derrière lui, avance de quelques pas, se tenant droit, les jambes légèrement écartées, une main posée sur la garde de son sabre. Il attend mes ordres, silencieux.
— Amir ?
Son visage, marqué par la fatigue, balaie brièvement les objets renversés sur le sol. En privé, les formalités sont superflues. Il est plus qu'un conseiller : il est mon frère d'armes.
— Je sais où ils se trouvent, dis-je.
Il fronce les sourcils, sans dissimuler son doute. Il pense sûrement que mes nuits blanches ont altéré ma lucidité... et il n'a peut-être pas tort. Tout le royaume est suspendu à cette disparition, chacun apportant sa pierre à l'édifice. Cela prouve combien mon père est respecté, aimé, admiré. Et combien la charge de Sultan pèse sur les épaules de celui qui l'endosse. Je me penche, ramasse la carte et la déroule sur la table. Mon doigt se pose fermement sur une zone bien précise. Il s'approche pour mieux voir.
— Les déserts rocheux ?
— Oui. L'endroit parfait pour se dissimuler.
Il se gratte le menton, songeur.
— C'est aussi une zone réputée pour abriter de nombreux bédouins, ajoute-t-il.
— Prépare une escouade. Nous partons dès que tout est prêt.
— À vos ordres, dit-il en s'inclinant.
Je me retire pour enfiler ma tenue de combat : un treillis noir, un keffieh assorti, un sabre attaché dans mon dos, un Beretta 92 glissé dans ma ceinture, et un canif dissimulé dans ma botte droite. Puis, rejoins mes hommes dans la cour arrière du palais. J'empoigne les rênes de mon cheval et m'apprête à monter.
— Amir ! s'écria une voix derrière moi.
Je me retourne. Soraya court dans ma direction.
— Tu ne devrais pas être ici, la réprimandé-je en descendant de l'étrier.
— Je voulais te voir avant ton départ, répond-elle avec fermeté.
Je la dévisage. Sa chevelure châtaine ébouriffée par le vent, les joues rouges, elle pince ses lèvres, et plisse ses yeux qui brillent d'inquiétude. La voir ainsi me brise le cœur, j'ouvre les bras et elle s'y jette sans hésiter. Je la serre contre moi.
— J'ai peur... murmure-t-elle en reniflant. Prends soin de toi, je t'en prie. Et ramène Père.
— C'est promis. Maintenant, retourne à l'intérieur.
Je prends son visage entre mes mains, dépose un b****r sur son front, puis remonte à cheval. Nous chevauchons pendant des heures, jusqu'à atteindre la frontière où les dunes laissent place à la rocaille du désert. Je tire légèrement sur les rênes et lève une main. La troupe s'arrête aussitôt.
— Nous serions plus efficaces en nous séparant. L'effet de surprise est en notre faveur, propose Amed.
Je hoche la tête. L'idée est judicieuse.
— Nous frapperons une fois la nuit tombée.
Amed prend la tête du second groupe, tandis que je guide le premier vers l'ouest. Je ne suis pas assez naïf pour exclure la possibilité d'une embuscade, mais j'ai foi en mes hommes. Nous ne reviendrons pas sans eux. Je l'ai promis à Soraya. Et mes promesses, je les tiens.
— Altesse ? lance l'un de mes hommes.
Je sors de mes pensées. Devant nous, des tentes apparaissent à l'horizon, baignées dans la lumière orangée du crépuscule. Je descends de cheval, imité par mes compagnons. Il est crucial de préserver l'effet de surprise. Nous laissons nos montures derrière un rocher et nous avançons à pas feutrés. De la fumée s'élève dans l'air. Des voix d'hommes résonnent, tout près de la première tente.
Je dépêche des éclaireurs. Leur rapport est précis : une dizaine d'hommes armés, sans compter les sentinelles en patrouille... et un second campement, situé à environ sept mètres du premier.